Fragments de Nulle Part

Chapitre 6 : La Casa de Loco

“J’ai rencontré les yeux il y a vingt-huit cycles, et depuis ils ne m’ont plus quitté.” Elgor tira une bouffée de sa pipe, qui vibra et émit des bulles de couleurs différentes. « Mes yeux sont comme ces sphères, ils sont partout et me parlent, ce sont comme des amis. Au début, j’étais terrifié, mais on s’y fait. »

Le jeune polaire l’écoutait avec fascination. Il avait lui même été frappé du mal des Yeux et cela l’avait terrorisé. Les siens étaient énormes et violets. Il en avait deux. Ils l’empêchaient de dormir et le rendaient fou. « Tu dois les apprivoiser. » lui dit Elgor. « Ils ne sont pas méchants en soi, mais ils te font peur. Les miens étaient d’abord jaunes et minuscules, puis ils ont grandi et maintenant ils sont de ta taille et verts. J’en ai huit qui sont toujours avec moi. On a fini par s’entendre. Je ne comptais pas ruiner ma vie comme ça ! » Le vieux polaire rit et tira une autre bouffée, qu’il rejeta par les narines. Avec sa grande barbe grise et son air de renard malicieux, il semblait sorti tout droit d’un livre d’histoire des Prairies. Le vieux Elgor ressemblait a un druide et en jouait au point de s’habiller de la même manière, à l’exception de son pantalon aux couleurs de la galaxie et des lumières qu’il avait accrochées dans son chapeau. Il était le plus vieux Polaire de la Casa de Loco, et gérait la quasi totalité des tâches avec ses huit yeux.

La Casa de Loco était un arbre gigantesque qui abritait toute une population d’individus détraqués, déphasés, fous, locos. Rejetés par la société d’où ils venaient, Polaris était l’un des rares endroits où ces cassés au fonctionnement extraordinaire pouvaient explorer les limites de leur esprit. Ici, on ne savait pas qui était atypique et qui ne l’était pas. De plus, les pouvoirs psychiques de certains pouvaient être très utiles à d’autres, où simplement amusants. Robby, qui voyait les sons en couleurs solides, était l’un des Dj les plus appréciés de la Plaine, et Stacy à l’appétit sexuel démesuré faisait la joie des uns et des unes dans sa tente des plaisirs. La Casa était un havre de repos pour ceux qui avaient peur de se confronter directement aux autres polaires. C’était un arbre aux dimensions imposantes et au feuillage nébuleux. Chaque branche était le point d’ancrage d’un des habitants, qui s’arrangeait comme il le souhaitait. Certains avaient besoin d’être en contact direct avec la salle principale, située dans la souche, d’autres préféraient avoir leur porte de sortie autonome. Il arrivait que l’on dorme sous terre, aussi. La Casa de Loco se voulait un endroit polyvalent dans lequel chacun pouvait se sentir à l’aise quelle que soit sa spécificité psychique.

Elgor revendiquait le mot Loco comme une fierté, lui qui avait réussi à apprivoiser ses yeux malgré leur nombre. En général, on héritait d’un ou deux. Huit, c’était du jamais vu. Le petit polaire buvait les paroles du sage qui l’avait écouté d’une oreille bienveillante.

« C’est l’heure d’allumer les cimes, tu veux participer ? » L’enfant acquiesça. Elgor se tourna vers ses compagnons verts et ridés. Ils se faisaient vieux, comme lui. « Allez prévenir les autres Locos qu’on va mettre la lumière du soir, demandez-leurs s’ils souhaitent participer. » C’était l’événement le plus important du camp, un rituel rassurant et magnifique. Connectés ensembles à l’esprit de la Casa, les polaires pouvaient jouer avec leurs facultés pour créer un feuillage aux couleurs de leur journée. Il arrivait que le résultat soit triste et haineux, que seuls le noir et la haine ressortent du lot, et c’était parfait comme cela. Cette activité de peinture mentale était la meilleure thérapie qu’Elgor connaissait. On envoyait les fous montrer au monde entier qu’’ils étaient des génies. Josta, un paranoïaque aux multiples personnalités vint. Ils étaient trois, rejoint bientôt par quatre autres Polaires : Mick l’enragé, Paula la chimère, Soca l’angoissée et Pita le bloqué. Elgor les regarda tous et sourit :

« Parfait ! Avec vous tous ce sera magnifique. » Ils étaient au centre de la salle des couleurs, au dernier étage de la Casa. « Que chacun prenne sa place et s’amuse ! Qui n’a jamais peint les cimes ? Personne ? Oui, sauf toi, mais ça je le sais. Viens, je vais te montrer. » Elgor expliqua au petit polaire comment peindre avec sa tête, son corps, son esprit. C’était facile, il suffisait de relâcher ses barrières et de prendre du plaisir. « Tu devrais inviter tes yeux, je suis certain que ça leur plaira. »

Le jeune polaire regarda les manifestations de sa maladie en face. Il n’osait pas inviter ces formes menaçantes. Elgor savait ce qu’il pensait.

« Pas de problème. » dit-il. « Commence par t’amuser tout seul, mais n’oublie pas qu’ils sont là et que c’est très amusant. Fais ce que tu veux, le matériel est ici. Surtout rappelle-toi : on se fout du résultat ! »

Les Locos commencèrent leur session. Certains avaient des envies paisibles, d’autres étaient d’humeur maussade, et ça se voyait. Mick l’enragé peignait tranquillement tandis que Soca l’angoissée faisait l’amour aux parois. C’était sa manière à elle de se laisser aller. On respectait cela. Elgor s’occupait du carré inférieur Est. Pas de hiérarchie, c’était Josta qui faisait le plafond. La personnalité qui l’habitait était dans un état de furie démente. Elle avait besoin de s’exprimer. Traditionnellement, celui qui s’occupait du plafond était celui ou celle qui avait le plus besoin de le faire. Ce jour-là, deux des personnalités de Josta s’étaient séparées : elles avaient rompu suite à la tromperie de l’une d’entre elle avec une troisième facette de l’âme du paranoïaque. Joodah, comme il voulait qu’on l’appelle, était plein de haine et de rage. Il déversait ses noirceurs dans les cimes, mais elles étaient contenues par le rose joyeux de Soca, qui expérimentait un orgasme visuel.

Le jeune polaire s’affairait à peindre ses émotions : tristesse, incompréhension… C’était la première fois qu’il s’adonnait à cette expérience et il trouvait ça fascinant et difficile en même temps. Il avait attrapé les yeux récemment, et il ne s’était pas encore habitué à son nouveau statut. Il était maintenant perçu comme un dément, un handicapé, par le reste des siens, y compris sa famille, très élitiste. Lui, jeune bourgeois des Hautes Tours, il avait dû se cacher pour éviter de descendre parmi les tigrés et les autres espèces qu’il jugeait inférieures. Pendant des mois il avait tout essayé, mais rien ne faisait disparaître ces démons violets qui l’accompagnaient dorénavant partout où il se trouvait. Un jour de rage, il s’était jeté du haut de son balcon pour essayer de s’enfuir de la chambre où il était cloîtré depuis des semaines, et fut rattrapé par des drones de sécurité. C’est ainsi qu’on l’appris et qu’il fut emmené en bas, dans les sphères psychiatriques, juste au dessus de la rue passante. Il pensa que c’était la fin, mais c’était sans oublier sa sœur si bienveillante qui lui arrangea un laisser-passer et l’emmena sur Polaris. L’avantage de la Plaine, c’était qu’on pouvait y ressortir par un portail différent de celui par lequel on était rentré. Seuls les mondes les plus sauvages seraient facilement accessibles, mais il avait accepté que jamais plus il ne serait le bienvenu chez lui.

Dans les Tours, si on n’est pas intégré, on n’est rien. Tout le monde pense ainsi, et surtout le Seigneur de la plus Haute, celui qui a l’argent et les pouvoirs. A partir du moment où l’on ne correspond plus à la logique de productivité intense, on était rejeté, mis au ban des étages supérieurs. La structure phallique et verticale de la cité reflétait bien la manière de penser d’une planète qui s’auto-détruisait silencieusement depuis qu’on avait enclavé les dernières tribus de Tigrés. Il semblait au jeune polaire qu’il en avait vu sur Polaris. Iels étaient libres de vivre leur vie pleinement ici. Effrayé à l’idée d’entrer en contact avec des êtres qu’on lui avait toujours présentés comme malicieux et sauvages, il n’était pas allé à leur rencontre. Dans le flux de ses pensées, il se mit à les dessiner, eux, et aussi ses yeux de compagnie, qui prirent dans son esprit une forme plus amicale. Il voulait les voir ainsi, puisqu’il était maintenant seul contre le monde… Avec les fous de la casa de locos.

Le jeune polaire peignait la vie sur les cimes de l’arbre des déments, et elle prit des couleurs qu’il ignorait. Coincé dans son arrogance de riche, il ne s’était jamais autorisé à exprimer certaines émotions. Il se remémorait la tristesse qu’il avait éprouvée lorsqu’il avait perdu sa nourrice, la seule personne qui s’occupait de lui lorsqu’il était gamin. Il n’avait pas osé pleurer, de peur qu’on l’identifie à un faible ou à un rebelle. Lorsqu’elle était morte, cette oiselle, on l’avait simplement jetée du haut du balcon, comme c’est la coutume pour les êtres des hautes classes. Pourtant, dans son cœur, il criait de désespoir. Il se rappela que loin dans le ciel il avait vu une forme violette et ronde et que c’était probablement un signe avant-coureur de sa future maladie. Tout en continuant à peindre ses émotions et souvenirs sur les cimes, il se rendit compte que cela manquait de couleur et s’amusa à rajouter du cyan et du bleu ciel ça et là. Il n’était pas obligé de se complaire dans la tristesse, il pouvait aussi rajouter de la joie s’il le voulait. Après tout, ce n’était pas sa vie mais son fantasme qui s’exprimait. Et puis tant qu’à faire, autant que ses yeux participent. Il leur jeta un pinceau de loin et leur fit un signe de tête. Il ne voulait pas qu’ils approchent trop, mais quand même.

Les yeux se regardèrent et commencèrent à peindre. Ils éclaboussèrent maladroitement les parois de leurs couleurs étranges, celles qui venaient tout droit de l’âme tordue du polaire. Après tout, ils n’étaient que des manifestations de ses peines, avait dit le docteur. Si c’était le cas, ce qu’ils allaient produire ne serait qu’une esquisse de ce qu’il avait vécu. Le premier œil se mit a trembler et, comme enragé, entreprit de raconter l’histoire du monde, l’histoire des Tours et l’histoire des castes sur une parcelle minuscule dans laquelle il se perdit. On pu voir cette excroissance oculaire déambuler en compagnie de castes inférieures sympathiques et se faire martyriser par les forces du pouvoir. L’autre œil se projeta dans la fresque et entreprit d’être l’autre versant, l’arrogant et mauvais, celui conscient de sa supériorité. Il projeta des tâches de sang sur les tigrés que le premier œil peignait, éclaboussant de ses couleurs la face et le sang de ceux qu’il exploitait sans scrupules, certain du bon droit dans lequel il avait été élevé. Le jeune polaire les observait de loin, ils n’étaient donc pas semblables et alliés contre lui ?

Les deux Yeux étaient maintenant en train de composer une fresque de haine et de tristesse, chacun semblant porter ses griefs vers ce que l’autre faisait. L’œil inférieur faisait la révolution, l’autre réprimait. L’un se battait pour survivre et l’autre pour se maintenir au dessus. Les deux commençaient à s’échauffer et les cimes ressemblaient à un champ de bataille sanglant et sale. Une boucherie parmi tant d’autres.

Dans un geste qu’il n’interprétera jamais, l’enfant riche des Tours intervint pour les séparer. Ils étaient mous au toucher.

Sur la fresque, les couleurs redevinrent paisibles.

Dans le cœur du jeune polaire, il y avait maintenant de l’empathie.

Sur le visage d’Elgor on aperçut un sourire énigmatique.

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