Construire des plateformes numériques publiques et communes comme alternative à l’« uberisation »

Contribution personnelle de Matti Schneider au rapport annuel 2017 du Conseil d’État sur le thème « Uberisation et action publique ». Audition du 17/01/2017.

Salle du Conseil d’État, vue de l’estrade.

Le terme d’« uberisation » revient souvent ces derniers mois, sans pour autant que le temps soit pris d’en expliciter le sens. Sans remettre en question la réalité ni l’importance des conséquences sociales et sociétales des stratégies décrites par le terme, je suis très dubitatif quant au fait qu’il s’agisse d’un nouveau concept. Inversement, je suis certain que l’action publique dispose de leviers simples et efficaces pour mettre les innovations qui la constituent au service de l’intérêt général.

Tout au long de cet article, j’utiliserais la mise en forme « citation » de cette phrase pour illustrer et expliciter l’analyse conceptuelle faite en corps standard.

Ce qu’est l’uberisation

En premier lieu, il me semble important de constater qu’il s’agit d’un substantif. En employant ce terme, on élude la forme verbale. Or, cela évacue la question de la réflexivité : le verbe « uberiser » est-il réflexif ou actif ?

Dit autrement, faudrait-il écrire « se faire uberiser » ou « uberiser quelque chose » ?

Cette question ne relève pas (que) de la pédanterie grammaticale. Le choix induit en effet le sujet implicite du concept : « l’uberisation » est-elle une chose subie ou infligée ? Ce double usage potentiel est toujours révélateur d’un état d’esprit : selon que l’on se positionne du côté de ceux qui la craignent ou non, on choisira l’une ou l’autre forme.

J’utilise bien volontairement le terme de crainte, sans qu’il ne soit péjoratif. Je crois que, plutôt qu’un nouveau concept, l’« uberisation » est simplement la somme des peurs associées à plusieurs grands mouvements récents de transformation — ces peurs pouvant parfaitement être rationnelles quand elles relèvent d’une fragilité réelle au sein d’une industrie en transformation.

Ce que l’on désigne aujourd’hui sous ce terme me semble être la conjugaison de ce qu’on a pu appeler :

  1. La « disruption », quand on subit la numérisation d’une industrie.
  2. L’« intermédiation des indépendants », quand on subit l’arrivée de formes d’économie dite collaborative.
  3. La « plateformisation », quand on subit le basculement d’un modèle économique.

Les acteurs en risque de se faire « uberiser » sont donc à mon sens ceux qui étaient vulnérables à l’une ou l’autre de ces transformations mais qui y ont survécu par résilience ou par chance (c’est-à-dire par absence de nouvel entrant), et qui craignent aujourd’hui de ne pas résister à leur combinaison. On notera que certains ont pu émerger suite à l’une de ces transformations et être menacés par la somme des autres : il ne s’agit pas d’une fragilité des « anciennes » structures mais de mouvements qui modifient les relations économiques au sein d’industries entières.

Référencement n’est pas intermédiation

Que fait concrètement un acteur qui « uberise » ? En premier lieu, il fournit une plateforme. Or, une stratégie de plateforme bien exécutée mène à une situation de monopole de manière axiomatique : on ne peut être une plateforme qu’en cherchant à être la plateforme sur laquelle toutes les transactions sont réalisées, car le modèle d’affaires d’une plateforme numérique est de capturer une petite partie de la valeur générée par chaque transaction. Augmenter la rentabilité de cette capture passe par augmenter le nombre de transactions.

Si Apple veut augmenter les revenus liés à son App Store, elle ne peut pas augmenter le pourcentage prélevé sur le prix de vente d’une app (30 %) sans mettre en risque la viabilité de son écosystème de développeurs. Sa seule voie de croissance est donc dans l’augmentation du nombre de transactions, qui découle notamment du nombre de clients. En s’imposant comme plateforme de référence, elle va donc tendre au monopole tant des clients que des fournisseurs de services (les développeurs) s’appuyant sur sa plateforme (l’App Store).

Ensuite, un acteur qui « uberise » va éventuellement fournir de l’assistance à la création d’une offre s’appuyant sur sa plateforme. Mais il va surtout d’une part référencer cette offre, et d’autre part intermédier son activation.

En tant qu’utilisateur d’Uber, j’ai accès à tous les chauffeurs référencés dans ma zone géographique et je peux leur acheter une course en deux taps, sans avoir à les contacter individuellement ni qu’eux aient à me facturer personnellement : la transaction entre le fournisseur et le client est intermédiée par la plateforme.

En revanche, monopole du référencement de l’offre n’a pas nécessairement à impliquer monopole de l’intermédiation. Il se trouve que la plupart des plateformes numériques cumulent les deux à l’instar d’Uber. On comprend bien l’intérêt de ces acteurs à les rendre inséparables : ce cumul complique l’arrivée de nouveaux acteurs, puisque la concurrence ne peut se faire sur les modalités de mise en relation sans payer le coût du référencement de l’offre existante.

Une fois que l’entreprise Uber a référencé la majorité des conducteurs indépendants, elle est bien plus libre d’augmenter les marges prélevées, car les concurrents qui pourraient être moins gourmands devront payer un coût très élevé pour identifier, démarcher et enrôler ces conducteurs indépendants.

L’énormité de ce coût d’entrée a pour effet direct évident de limiter la concurrence et donc de laisser des acteurs monopolistiques imposer des conditions de plus en plus inacceptables. Mais ce cumul a aussi un effet systémique plus pervers : il ne rend ces marchés accessibles qu’à des acteurs à très forte intensité capitalistique, puisque concurrencer un acteur établi sur un marché déterminé comme rentable implique de disposer d’un très grand capital initial. Dès lors, l’activité a un biais vers le capital-risque, et donc vers la maximisation de la rentabilité à court terme.

Plateforme n’est pas (forcément) prédation

Banderole « Stop à l’exploitation des applications », manifestation des chauffeurs de VTC du 16 janvier 2017 place de la Bastille.

Il ne faut pas confondre stratégie de plateforme numérique et comportement de multinationale prédatrice. Il se trouve que la société Uber, qui donne son nom à la peur associée, cumule les deux. Mais cette conjonction n’est pas systématique. Il existe ainsi des plateformes nationales de chauffeurs privés qui communiquent sur leur respect des règles locales ou, inversement, des fournisseurs de main-d’œuvre intérimaire au comportement prédateur qui n’animent pas pour autant des plateformes numériques. Comme on l’a vu plus haut, cette prédation est en premier lieu la conséquence d’une dépendance au capital-risque et à l’exigence de rentabilité à court terme qui en découle.

Plusieurs années avant Uber, Groupon avait déjà démontré comment une plateforme numérique obsédée par la rentabilité à court terme était capable d’asphyxier tout son écosystème en cherchant à maximiser sa capture de valeur.

La maximisation de cette rentabilité s’opère d’une part par la maximisation de la capture de valeur via le monopole de l’intermédiation ; et d’autre part par la minimisation des prélèvements, c’est-à-dire par l’évitement de l’impôt.

Banderole « Uber évasion fiscale », manifestation des chauffeurs de VTC du 16 janvier 2017 place de la Bastille.

Ces comportements sont d’ailleurs facilités par le numérique : en déterritorialisant l’activité, la concentration du capital chez une seule entité mondiale et la non-imposition des revenus sont facilitées. Pour freiner cette tendance, j’identifie deux modalités d’action concrètes pour l’action publique qui me semblent positives pour tous, à l’exception des acteurs en situation de rente.

En premier lieu, pour limiter l’évitement de l’impôt, il faut taxer les échanges financiers d’un service d’intermédiation dématérialisé sur le lieu de sa livraison et non de sa fourniture. Rien de très neuf ici : c’est la réponse évidente au constat récurrent que des multinationales ne paient qu’un montant faible d’impôts en France proportionnellement au chiffre d’affaires réalisé sur les consommateurs français.

Si je loue un appartement AirBnB situé en France, les frais d’AirBnB sur cette location devraient être assujettis à l’impôt sur les sociétés français et non irlandais, même si l’entreprise AirBnB Europe est basée en Irlande.

En second lieu, et d’une manière à mon sens plus intéressante car encourageant les comportements vertueux : créer des plateformes publiques de référencement et soutenir la création de plateformes coopératives d’intermédiation.

Créer des plateformes publiques de référencement

Banderole « Les charges pour les chauffeurs, le bénéf aux start-ups », manifestation des chauffeurs de VTC du 16 janvier 2017 place de la Bastille.

Comme on l’a vu, le coût d’entrée sur un marché de mise en relation pousse les nouveaux entrants à la rentabilité à court terme. La concurrence entre les plateformes sur les modalités d’intermédiation vise donc à augmenter cette rentabilité plutôt qu’à bénéficier au consommateur et à la société (baisse des frais, amélioration du service après-vente, responsabilisation sociale et environnementale…). Une solution consiste donc à collectiviser les coûts de référencement de l’offre dans une industrie en les faisant prendre en charge par l’action publique. Il s’agit simplement de consolider des bases de données de fournisseurs de services, d’uniformiser la manière de les contacter, et de rendre ces informations accessibles au public.

Si les chauffeurs indépendants sont référencés et qu’ils peuvent indiquer une modalité de prise de contact standard (SMS, respect d’un standard de messagerie…), un concurrent d’Uber peut émerger en se focalisant sur le respect des conditions de travail, de la fiscalité française, de faibles émissions carbone… sans passer par des levées de fonds l’assujettissant à des contraintes incompatibles avec ces valeurs moins rentables financièrement.

Cela semble une intrusion démesurée au sein d’un marché libre et non faussé ? Il ne s’agit pourtant de rien d’autre que de l’adaptation à Internet du concept des pages jaunes. On peut trouver dans un tel annuaire un coiffeur (type d’activité) dans un département (classification géographique de l’offre), et obtenir son adresse et numéro de téléphone, parfois même ses horaires de disponibilité (modalité de prise de contact standardisée). Pour filer la métaphore, la situation actuelle des plateformes revient peu ou prou à laisser chaque opérateur téléphonique démarcher individuellement chaque artisan du pays pour lui vendre un abonnement et l’inscrire dans son annuaire, puis de démarcher ensuite des particuliers en agitant l’épaisseur du bottin ainsi constitué. On comprend bien la triple aberration économique de la multiplication du même effort non productif de référencement, du choix absurde proposé au consommateur qui est poussé à perdre du temps à multiplier ses abonnements, et de l’avantage donné aux commerciaux les plus efficaces plutôt qu’au service le plus efficient.

La constitution de telles bases publiques peut se faire par l’ouverture de données publiques déjà possédées par les administrations ; pour accélérer les délais de mise à jour, on pourra les compléter par la mise à disposition de portails web d’auto-référencement des fournisseurs de services ; pour les bases inexistantes dans la sphère publique et déjà constituées par des acteurs privés établis, le rachat de la base ou l’obtention d’une licence de redistribution sur les données permettra de débloquer rapidement la situation sans pénaliser ceux qui avaient fortement investi dans leur consolidation à l’époque où un tel avantage concurrentiel était déterminant.

L’ouverture de la base de l’INSEE va dans ce sens. Il s’agit à présent de penser la publication pour une réutilisation et non comme un simple droit d’accès à des données formatées pour un usage précis, en l’occurrence statistique.

En complément de ces bases de données, on offrira des services en ligne à destination des développeurs (des APIs) pour qu’ils puissent facilement intégrer des fonctions de recherche et de prise de contact dans leurs produits. On pourra ensuite connecter à ces APIs des services à destination des fournisseurs, tels que déclaration d’activité, suivi de domiciliation, aides des CCI… L'automatisation des interactions avec l’administration par le biais d’une telle plateforme deviendra rapidement un levier d’enrôlement à part entière. Qui plus est, les acteurs publics qui opèrent ces APIs pourront suivre et publier l’évolution de domaines entiers de l’économie grâce aux statistiques d’usage obtenues.

Le service le.taxi et l’API associée, opérés par le ministère de l’intérieur et Etalab, incarnent cette manière de référencer l’offre tout en laissant toute liberté quant aux modalités d’intermédiation.

Soutenir la création de plateformes coopératives

Banderole « Stop aux plateformes esclavagistes », manifestation des chauffeurs de VTC du 16 janvier 2017 place de la Bastille.

Au-delà de la définanciarisation du référencement, il faut aussi retirer la prédation de l’intermédiation. Comme on l’a vu, le modèle d’affaire des plateformes consiste à prélever une partie de la valeur de la fourniture d’un service. Pour sortir de la prédation des plateformes, il suffit que celles-ci soient possédées en commun par les fournisseurs. Ainsi, leurs propriétaires n’ont pas intérêt à prélever plus de valeur sur les transactions que ce qui est nécessaire à l’opération optimale de leur plateforme.

Au lieu de prélever une portion variable sur chaque course pour couvrir ses frais de référencement, d’opération, dégager un bénéfice et offrir des dividendes aux investisseurs ayant permis la pénétration du marché, une coopérative de chauffeurs peut se contenter de prélever sur chaque course le pourcentage strictement nécessaire aux frais d’opération, au titre d’une cotisation de ses membres à un outil fluidifiant leur marché et maximisant leur nombre de courses.

L’action publique peut soutenir ce type d’initiative, que ce soit financièrement ou par la fourniture d’expertise, notamment juridique.

On trouverait ainsi une association offrant une plateforme de covoiturage gratuite pour les particuliers dont l’opération serait subventionnée par l’ADEME, ou encore une SCOP de cyclistes livreurs accompagnée dans son développement sur le marché européen par la transcription de son modèle d’employés associés dans chaque juridiction.

En allant plus loin, des plateformes communes co-détenues par les fournisseurs et les clients du service, voire par les pouvoirs publics, permettraient une répartition encore plus juste de la valeur et une réponse optimale aux besoins de tout l’écosystème.

Les propriétaires, les touristes, les résidents d’un territoire et les collectivités territoriales qui l’administrent : tous ont en commun de vouloir maximiser l’occupation de logements vacants sans mettre en danger la vie locale ni l’attrait touristique. Une plateforme de location saisonnière opérée par une société coopérative (SCIC) co-détenue par ces acteurs reflèterait donc ces préoccupations plutôt qu’un simple souci de maximiser les frais prélevés sur des locations. Et à quoi pourrait ressembler la location de salles des fêtes, ou l’hébergement de réfugiés, avec un tel système réunissant offre et demande publiques et privées ?

TL;DR : Innovation publique contre innovation mortifère

Ce qu’on appelle « uberisation » n’est donc finalement qu’une nouvelle incarnation des tendances de financiarisation, de précarisation et d’exploitation à l’œuvre depuis des décennies. Ne nous arrêtons pas à leur outillage par le numérique et de nouveaux modèles économiques, qui ne fournissent que de nouveaux moyens. Les techniques qui rendent possible ces innovations mortifères peuvent être utilisées au service de l’intérêt général, et l’action publique a un rôle crucial à jouer en ce sens.

La création de plateformes publiques de référencement, sous la forme de bases de données ouvertes (OpenData) et d’API standardisant la découvrabilité et l’activation de l’offre, permettra de réorienter l’économie des plateformes numériques vers la production de valeur, de la définanciariser, de réduire la complexité administrative, de mieux accompagner les fournisseurs de services au quotidien, et de mieux suivre la santé de domaines économiques sur la durée.

En soutenant l’auto-organisation de collectifs de fournisseurs de service, que ce soit en respectant leur autonomie en tant qu’acteurs économiques ou en s’impliquant directement lorsque l’aménagement du territoire ou de la société est en jeu, la puissance publique déjouera les intérêts financiers particuliers qui empêchent la réalisation du plein potentiel des plateformes numériques comme lieux d’animation d’anthroposystèmes.

La suite

Dans cette visée, la prochaine innovation à faire advenir se trouve dans le soutien aux plateformes permettant des échanges non-financiers de pair à pair. Car quel meilleur moyen d’éviter la prédation d’un intermédiaire peut-on imaginer que de rendre atomique la transaction intermédiée ? On ne peut pas prélever 30 % d’un trajet effectué par un conducteur s’il n’est offert qu’en échange d’un trajet futur effectué en tant que passager. Le modèle économique d’une telle plateforme devra donc nécessairement être différent, par exemple celui d’une cotisation fixe pour accéder au service… cette nouvelle forme d’échange sera à son tour probablement nommée d’après une plateforme au succès mondial. Et peut-être que cette fois, un acteur public français pourra s’enorgueillir d’en être partenaire plutôt que contrôleur ? 😉


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