Dessine-moi un commun numérique

Les « communs numériques » sont à la mode. Le terme s’invite dans le discours politique et administratif, de feu le « domaine commun » de la Loi pour une République Numérique à l’analyse par l’économie politique du DINSIC en passant par les propositions de la Quadrature. Tant mieux, car l’enjeu est de taille : derrière ce terme, il s’agit de garantir un usage libre, juste et pérenne des outils logiciels qui contribuent au bien commun.
Mais comme à chaque fois qu’un mot devient porteur, le risque est grand de voir ses mésusages dépasser le changement qu’il pourrait faire advenir… et de trouver des portes repeintes mais fermées là où on espérait en ouvrir.

« Poussez. Si cela ne marche pas, tirez. Si cela ne marche toujours pas c’est parce que nous sommes fermés. » Porte. Castellar, Alpes-Maritimes, France, 2017.

Le problème

Dans cette diffusion du terme se cache en effet aussi un risque : la dilution des concepts qui y sont associés. Car le vocabulaire des communs est (inutilement) complexe, fragmenté, et souvent mal compris.

Ça se dit en un tweet, ça prend un an à expliquer.

Pour avoir travaillé à construire et répandre des communs numériques depuis l’intérieur de l’administration (notamment OpenFisca), j’ai pu voir à quel point la définition que chaque acteur en a peut varier. D’un vague équivalent de « logiciel libre » à l’idée d’une agora permanente de personnes qui auraient décidément beaucoup de temps à perdre, l’espace conceptuel recouvert par le terme est énorme… au point de le mettre en danger.

Le risque est celui d’acteurs qui se féliciteront, lors de la simple ouverture du code source d’un logiciel, d’avoir créé « un nouveau commun numérique » (si vous ne voyez pas le problème, continuez à lire 🙂 ). Il suffira de deux ou trois cas de ce type, qui ne manqueront pas d’être dénoncés comme des escroqueries, pour réduire ce fameux espace conceptuel de tout à rien.

De l’espoir d’un changement à son regret, il n’y a qu’un faux pas.

Le pire, c’est que l’erreur n’aura probablement pas été mal intentionnée ! Simplement mal informée. Malheureusement, entre des erreurs involontaires et du commonwashing, il nous faudra ensuite des années avant de trouver un nouveau terme à diffuser pour répandre l’idée d’une gestion démocratique de ressources mises en partage entre (co-)producteurs et (co-)utilisateurs.

« Si ça marche, ça, c’est génial ! ». Note manuscrite à Futur en Seine 2014. Paris, France, 2014.

La solution idéale mais compliquée

Je crois que ce qui manque en premier lieu pour encourager et clarifier, ce sont des exemples concrets des communs numériques. Il n’y a qu’en les pointant du doigt qu’on pourra dire « ça, c’en est un » (et donc, pas ça).

Dans les discours actuels, on continue à ne parler que de Wikipédia, ou au mieux d’OpenStreetMap ou de la Base Adresse Nationale. Des biens communs informationnels, certes, mais dont il faut d’autres occurrences. Et surtout, il est temps de démontrer la viabilité de services numériques communs.

Les services numériques sont des systèmes socio-techniques rendant un service à des humains et comprenant des interactions avec un logiciel.

C’est sur cette même définition de base que j’avais introduit la notion de « service public numérique » (ce qui est fait chez beta.gouv.fr). La déclinaison où l’on remplace « public » par « commun » implique un changement de gouvernance, depuis la gestion par un acteur public maître vers une communauté (qui peut inclure des acteurs publics). Et c’est bien celle-là qui manque le plus !

Une solution intermédiaire

Pour faciliter l’émergence des services communs numériques, et surtout pour éviter que le concept ne s’écroule sous sa propre popularité avant même qu’il n’ait fini de se déployer, je crois qu’il nous faudrait une référence qui explique de manière claire le vocabulaire et les enjeux, et vers laquelle on puisse donner des liens. Une référence qui comprenne aussi des exemples et des bonnes pratiques. Et qui soit éditable par la communauté, bien sûr ! Malheureusement, je n’ai pas réussi à trouver une telle ressource en ligne.
Alors, après avoir lu la recherche que je pouvais trouver, j’ai décidé de créer et d’ouvrir cette ressource.

Vous trouverez donc un livre blanc sur les communs numériques sur communs.mattischneider.fr.

Son contenu est fourni sous licence CC-BY-SA et est éditable sur GitHub.

Quitte à écrire un petit livre qui appartienne au peuple, j’ai bien pensé à le faire rouge plutôt que blanc, mais c’était déjà pris. Shanghaï, République populaire de Chine, 2017.

Ce que vous trouverez dans le livre blanc « Construire des communs numériques »

Le premier public visé sont celles et ceux qui ont l’intention et l’opportunité d’organiser des communs, pour les aider à confirmer leurs intuitions, à communiquer avec un vocabulaire unifié et référençable, et à convaincre leurs pairs. J’entends par là que, si vous avez déjà une expérience de gestion de communs, vous aurez probablement des pratiques plus spécifiques et plus adaptées à votre contexte. Les recommandations sont des bonnes pratiques qui permettent d’éviter les écueils les plus fréquents ; il ne s’agit pas du seul moyen de faire émerger des communs.

1. Concepts

Avant de dérouler le raisonnement, j’éclaircis le vocabulaire et les concepts nécessaires à sa bonne compréhension, et fournis des métaphores dans le monde physique pour rendre les enjeux plus compréhensibles.

2. Constituants

J’énonce ensuite les différents types de ressources qui doivent nécessairement être mises en partage pour qu’un service numérique puisse être administré en commun, au-delà de l’évidence du code source. Pour chacun de ces types, je justifie la nécessité de la mise en partage, fournis le commun associé, et suggère un commun qui le met en œuvre (ce n’est pas clair ? Il faudra probablement lire le chapitre précédent 😉).

3. Gouvernance

Les communs n’existent que lorsqu’ils sont effectifs, et une charte théorique ne saurait être suffisante pour s’en rapprocher. C’est pourquoi, après une description des enjeux, je suggère des règles de gouvernance qui permettent d’actionner des pouvoirs sans ralentir l’évolution du service.

4. Acteurs et statuts

Au-delà des règles théoriques de gouvernance et des rôles nécessaires à l’application du commun se pose la question concrète des acteurs qui vont endosser ces rôles. Or, certains statuts juridiques sont plus adaptés que d’autres à la prise en charge de certains rôles. Cette partie suggère donc les statuts de droit français qui semblent les plus adaptés pour chacune des missions explicitées dans la partie Gouvernance.

C’est la partie la moins détaillée à ce jour, car les retours d’expérience sont peu nombreux et difficile à explorer en détails. Encore une fois, vos retours seront cruciaux pour compléter et améliorer ce manuel !

5. Références

Les sources qui m’ont mené à la rédaction de ce contenu, et donc normalement tout ce qu’il faut pour le remettre en question ou le compléter !

6. Annexes

Des exemples qui prennent la grille d’analyse décrite par le document, et l’appliquent à des cas réels pour en vérifier et en démontrer l’utilité. Et oui, il y a bien sûr une analyse de Wikipédia 😉 J’ai découvert beaucoup des rouages qui font que l’encyclopédie communautaire fonctionne en la réalisant !

Espoirs

J’espère que « Construire des communs numériques » vous sera utile. Et j’espère que vous l’enrichirez de vos propres expériences au fil de la lecture !

Si ce livre blanc vous est utile, aidez la cause qu’il sert : diffusez-le, citez-le, complétez-le, et renforçons la place et la solidité conceptuelle des communs numériques… avant que d’autres intérêts le fassent à notre place !
Si ce n’est pas le cas, tentons de corriger le tir ensemble : proposez une amélioration, décrivez vos besoins, ou écrivez-moi directement 🙂


Cet article vous a plu ? Vous pourriez également être intéressé·e par ma contribution au Conseil d’État, Construire des plateformes numériques publiques et communes comme alternative à l’« uberisation ».

Remerciements

Je n’ai pas fait ce travail seul. Il est le fruit de nombreuses lectures, expériences, et d’intenses discussions. Je remercie chaleureusement toutes les personnes qui ont donné de leur temps pour le relire, l’améliorer, et qui m’ont donné l’opportunité de le présenter au sein de la DINSIC : Laurent, Henri, Mauko, David, l’autre Laurent, Laure, Philippe, Sandra, Thomas, et Vincent « tough love » B.
Et bien sûr, à l’équipe OpenFisca pour sa patience et confiance !💝