Le juge Lambert et les « turpitudes humaines »

C’est triste. Injuste. Le dernier roman de Jean-Michel Lambert, le septième et le meilleur, paraît et il n’est plus là. « Témoins à charge », publié aux Editions de Borée, serait-il donc son « testament », comme l’écrit l’AFP ou l’ancien procureur du Mans Christian Elek ? Le suicide d’un de ses personnages, « la tête recouverte d’un sac plastique », fait écho de façon tragique au décès de Jean-Michel Lambert, il y a moins de deux mois. Pour autant, son manuscrit était achevé bien avant qu’il se résolve à envisager puis mettre en œuvre l’irrémédiable.
Au-delà de la réouverture récente de l’enquête sur l’affaire Villemin, qui lui avait apporté une notoriété longtemps trop lourde à (sup)porter, c’est la divulgation des « carnets secrets » du magistrat lui ayant succédé qui a sans doute donné le coup de grâce. Les sentences du hautain juge Simon étaient d’une cruauté gratuite à l’égard d’un confrère qui avait certes fait des erreurs mais était, à l’époque, le seul (et jeune, trop jeune) juge d’instruction du tribunal d’Epinal où 229 dossiers requéraient son attention. Celui du meurtre de Grégory Villemin portait le numéro 180.
« Je me suis reconstruit grâce au sport, à ma femme et à la littérature », disait-il à son éditeur, le journaliste et écrivain Eric Yung, qui signe la préface du livre. Pour l’avoir moi-même connu et apprécié, je peux témoigner que Jean-Michel Lambert était un homme sensible, pudique, bienveillant. Un homme bon, un homme bien.
Nous nous étions rencontrés pour la première fois en 2009 chez Galand, le salon de thé « bon genre » de la place de la République au Mans. Il s’apprêtait à publier son roman précédent, « Un monde sans vérité », et j’étais parvenu à le convaincre de venir en parler sur le plateau de l’émission de Vincent Cerutti, « On Fait Le Plein », dont j’étais le rédacteur en chef et qui était diffusée sur la chaîne locale sarthoise LM tv. Il ne s’était plus plié à l’exercice depuis son passage chez Bernard Pivot pour « Apostrophes » en 1987. Entre-temps, il était devenu vice-président du tribunal d’instance du Mans et était soumis au devoir de réserve. Je l’avais assuré que l’interview concernerait essentiellement son livre. Ce fut le cas. Une relation de confiance et de sympathie réciproques s’instaura et nous nous voyons de temps en temps autour d’un verre.
Lors de l’émission, à propos tout de même de « l’affaire », il avait dressé un parallèle avec le journaliste ancien otage au Liban Jean-Paul Kauffmann qui disait : « Le rôle des journalistes est de rester au bord du volcan. Avec cet enlèvement, je suis tombé dans le cratère ».
Quelques années plus tard, il m’avait écrit : « Le plus difficile est de résister aux questions, les plus redoutables étant censées être off, sur l’identité de l’assassin… ».

Nous échangions régulièrement des mails, sur l’adresse de son épouse Nicole. Il était rétif au modernisme et avait mis de longues années à se résoudre à acheter un téléphone portable. En 2014, nous l’avions tout naturellement invité, Dominique C. Vallière et moi, à participer à notre émission « Entre Nous » à l’occasion de la parution de son nouveau livre. « De combien d’injustices suis-je coupable ? », au Cherche-Midi, était un témoignage courageux sur un système judiciaire qui ne se préoccupe pas assez des victimes et peut parfois broyer des hommes ordinaires pris dans un engrenage inexorable.
« Témoins à charge » est, en quelque sorte, aujourd’hui, la version romanesque de ce livre dans lequel il s’était tant investi. Un roman policier à l’ancienne, très efficace, comme ceux d’Agatha Christie, à laquelle il avait emprunté le titre. Un jeune homme accusé d’un double crime, récidiviste de surcroît et donc « coupable idéal », une jeune inspectrice qui ne s’arrête pas aux seules et confortables apparences, un avocat de renom qui va mettre sa carrière en danger, et une poignée de notables qui cultivent les convenances et les faux semblants de la grande bourgeoisie de province. Balzac et Chabrol au Mans. Les « turpitudes humaines » n’avaient plus de secret pour Jean-Michel Lambert, qui fût juge et n’avait rien de petit.
L’émission “Entre Nous” avec Jean-Michel Lambert. Présentation : Olivier Mauraisin et Dominique C. Vallière. Production : Jean-Marie Laronze. Réalisation : Grégory Jugé et Maxime Renaud. http://www.dailymotion.com/video/x25o125_entre-nous-avec-jean-michel-lambert_news
