#Critique - “Casino” de Martin Scorsese (1995)

Avec Casino, Scorsese réalise un film presque parfait. Cette épopée inspirée d’une histoire vraie dans le Las Vegas mafieux des seventies, confirme une enième fois le talent du réalisateur virtuose qui signe là un nouveau classique des films de gangsters.

Le spectateur s’apprête à pénétrer dans un monde où trahisons et éliminations sommaires sont les seuls mots d’ordre.

Un film pour eux, un film pour moi ». Cette formule du réalisateur Martin Scorsese témoigne des obligations que peuvent parfois rencontrer les réalisateurs face au système.
Casino est un de ces films « pour eux », pour les studios hollywoodiens régnant en maîtres sur la planète cinéma américaine. Devant un film à Universal, Martin Scorsese se lance dans un nouveau film de gangsters. Un film de commande certes, mais de Scorsese tout de même qui réunit une seconde fois l’équipe gagnante des Affranchis dont le studio américain cherche à réitérer le succès. Avec Casino, le réalisateur de Taxi Driver signe l’ultime volet de sa trilogie sur la mafia italo-américaine initiée avec Mean Streets vingt ans auparavant.

Le film commence, De Niro pousse pour la huitième fois la porte de l’univers scorsesien. Vêtu d’un costard aux couleurs criardes, il se dirige vers sa belle américaine. Sa voix off, marquée par l’âge, évoque, par une expérience malheureuse, un des thèmes majeurs du film : la trahison. Il s’installe au volant et met le contact entraînant l’explosion de son véhicule piégé. Le spectateur sait alors qu’il s’apprête à pénétrer dans un monde où trahisons et éliminations sommaires sont les seuls mots d’ordres. 
De Niro, expulsé du véhicule, s’envole sur un générique religieux porté par l’air de Mathaus Passion. Le générique schématise le film à lui tout seul : un homme sera propulsé au sommet dans le monde de Las Vegas, un monde haut en couleurs que confirment les néons du générique, avant de chuter inévitablement dans les flammes qui se dessinent à mesure que le nom du réalisateur s’affiche à l’écran. Le message est clair : Las Vegas c’est l’enfer, renforçant ainsi la dimension sacrée du générique.

La caméra de Scorsese est constamment en mouvement, suivant un monde où l’arrêt est synonyme de mort.

Les quarante-cinq premières minutes sont quasiment documentaires. On y découvre les coulisses qui, contrairement aux reportages ordinaires, s’étendent jusqu’au désert avec ses trous « où de nombreux secrets y sont enterrés » et où les politiciens sont aux mains de la mafia comme nous l’informe un Joe Pesci, aussi terrifiant que dans les Affranchis.

Les présentations se font, celles de ceux qui semblent diriger et ceux qui tirent réellement les ficelles dans l’arrière-boutique (d’une épicerie italienne) où les caïds se réunissent autour d’une table qui, éclairée par Scorsese, évoque clairement les Dieux de l’Olympe renforçant l’opposition sacré/profane de ce début de film. Las Vegas est, selon leurs propres témoignages, la ville qui lave les personnages de leur pêchés, un comble pour cette ville qu’on appelle la cité du vice. Les acteurs portent leurs racines sur leurs visages. On sent que tout est authentique, authenticité qui passe par les détails comme les plats et les reproches à son fils que nous concocte une petite mamie qui fera sourire les fans, reconnaissant en elle les traits de la mère de Scorsese.

Cette première heure est magistrale et Scorsese prouve avec autant de brio que dans Raging Bull qu’il est un véritable maestro de l’image. Les cinéphiles sont aux anges. Les images parlent d’elles-mêmes, merveilleusement assemblées par Thelma Schoonmaker, nommée à l’Oscar pour ce film. La caméra est constamment en mouvement, suivant un monde où l’arrêt est synonyme de mort, au sens propre (le désert borde la ville) comme au sens figuré (dépassé par la concurrence). Chaque cadrage, chaque mouvement de caméra, vient compléter la voix off ; en faisant attention, la hiérarchie des personnages est perceptible, même le son coupé, comme le prouve la plongée totale sur De Niro arpentant les allées du casino, veillant au grain, qui l’installe définitivement comme l’œil qui voit tout ou encore la fluidité du plan séquence à la steady cam témoignant de l’aisance de la mafia à piquer dans les caisses des établissements de Vegas.

La présentation de De Niro s’achève sur un gros plan sur son visage. S’ensuit deux dés qui remplissent l’écran. De Niro relance, au prochain de jouer !
La reine Sharon Stone entre en piste, séduisant De Niro à l’instant même où il pose les yeux sur elle : « Quelle dégaine ! ». Après une scène de négociation de mariage gênante, le spectateur sait que ce parieur hors pair joue un coup extrêmement risqué. L’actrice sera récompensée par un Golden Globe, mais son personnage, que le spectateur ne peut que détester, ralentira quelque peu le dernier acte du film par ses trahisons à répétition.
Au tour de Joe Pesci, qui annonce à De Niro lors d’une virée en voiture dans la ville du vice qui reflète ses tentations et néons sur le pare-brise, que lui aussi, veut sa part du gâteau.
Tout le film est à l’image de ces séquences : parfaitement maîtrisé du début à la fin.

L’argent coule à flots, les belles filles défilent et De Niro a la classe mais Scorsese nous rappelle la dangerosité des lieux avec autant d’impact que les nombreux crochets que Joe Pesci assène tout au long du film.

Comme pour les Affranchis, Scorsese recourt à la voix off, ce que certains verront comme une répétition signe d’un manque d’inspiration. Mais Casino en est le grand frère, plus ambitieux, complexe et plus épique, confirmé par le choix de Scorsese d’utiliser le format Cinemascope, format par excellence des grandes épopées. Pourtant cette voix off est ici plus envahissante : on nous apostrophe, on se confie et tout le monde y va de son commentaire. Les paroles fusent tellement, que dans le dernier acte du film où le château de cartes s’effondre, il est presque difficile de les comprendre et c’est ce que veut Scorsese, transmettre le sentiment de chaos par les mots, on ne se retient pas, on pourrait sans le savoir prononcer ses dernières paroles.

L’argent coule à flots, les belles filles défilent et De Niro a la classe mais Scorsese nous rappelle la dangerosité des lieux avec autant d’impact que les nombreux crochets que Joe Pesci assène tout au long du film. Lors d’une séquence mémorable, il dévoile son vrai visage en moins de deux secondes, massacrant à coup de stylo dans la trachée un homme aussi grand que lui est minuscule. Maniant le contre point parfaitement, Scorsese couvre les gémissements de cet homme par un morceau des Rolling Stones. Ici, pas question de magnifier la violence. Tous ses degrés y passent : de celle dissimulée à celle la plus nue, présente dans les scènes de l’étau et des assassinats à coup de battes de base-ball qui resteront imprimées sur la rétine des spectateurs. Il est du devoir de Scorsese, sans se poser en moraliste, d’exposer clairement le revers d’une médaille qui semblait au premier abord totalement étincelante. Mais la coke, le fric et l’ego viendront détruire « le paradis sur terre » que nous présentait De Niro au début du film.

A la fin des deux heures quarante-cinq que dure le film, le talent de Scorsese est indéniable et réussit brillamment là on beaucoup se seraient noyés dans les centaines d’heures de prises, les dizaines de chansons qui s’enchaînent ici parfaitement et les dialogues récités à la mitraillette. Le film passe à toute vitesse, porté par l’enthousiasme de Scorsese à raconter son histoire et à sa maitrise du récit filmique. C’est en se disant que c’est déjà terminé que le spectateur fait le plus beau compliment à Scorsese, félicitant sans le savoir les talents de conteur du cinéaste italo-américain.

Voir la bande annonce de “Casino”
Ecrit le 15/09/2012

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