La culture skate : de la rue aux podiums haute couture


Les protagonistes du film Les Seigneurs de Dogtown (2004), qui raconte l’histoire des Z-Boys un groupe de skateurs des années 70 qui a révolutionné le mouvement

En novembre 2016, Dior dévoilait un court-métrage dans lequel le réalisateur Larry Clark, ambassadeur de la youth culture, fait rimer skate et haute couture. Si jusque là les skateurs n’avaient pas bonne presse, ce phénomène n’a jamais été aussi populaire. Alors comment cette culture a-t-elle conquis l’univers de la mode ?


Depuis plusieurs saisons, la tendance est au streetwear, et plus particulièrement au skateboard. L’univers de la glisse commence à faire du bruit et devient une source d’inspiration incontournable pour les publicitaires, envahissant les rues, mais aussi les podiums. Le skate, c’est toute une culture qui petit à petit s’est immiscée dans le monde de la mode, y a partagé ses codes, et finalement l’a conquise. Et si elle a émergé et touché un plus large public, on le doit (un peu) à Larry Clark. Car avant lui et son excellent film Kids (1995),les skateurs n’avaient pas vraiment bonne presse… A l’époque, le skateur s’approprie l’espace urbain et cela dérange l’ordre social. Le cinéaste de 73 ans, récemment nommé égérie de la collection automne-hiver 2016–2017 de Dior, les célébrait dans la plupart de ses films et de ses photographies.

En 2016, le réalisateur Larry Clark devient égérie Dior

Ce n’est pas un hasard si Supreme, aujourd’hui marque emblématique des skateurs, s’intéressait à eux à la même époque : en 1994, la marque venait tout juste d’ouvrir sa première boutique new-yorkaise.

Kids (1995) de Larry Clark

Si ce phénomène n’est pas nouveau, le skate n’a pourtant jamais été aussi populaire. “La culture du skate et de la glisse en général a toujours été une culture très alternative, très indépendante et très créative. Elle a toujours été vecteur de tendances vestimentaires qui ont commencé avec des marques créées par des surfeurs dans les années 60”, constate Christophe Perez, auteur de Surf, skate & snow : contre-culture (Éd. courtes et longues, 2013).

En août 2015, le skateur Gio Estevez confiait au Guardian :

“ Quand on se pointait aux soirées étant plus jeunes, les gens se retournaient et nous lançaient ‘Bah, qui a invité les skateurs ? Putaaaaaaain. Planquez les bières. Aujourd’hui, le skate n’a jamais été aussi cool.”

Une phrase qui s’avère maintenant plus vraie que jamais.

Un état des lieux qui s’additionne à un revival des 90’ que connaît la mode avec des créateurs comme Gosha Rubchinskiy ou encore le label street, Vetements. “Si la mode se replonge dans les années 90 et la contre-culture du skate, c’est sûrement parce qu’il existe actuellement un grand vide en matière de cultures alternatives. Les marques ont donc tendance à « recycler » le passé”, explique Sophie Abriat, journaliste pour Vice I-D. Aujourd’hui, les férus de mode, qu’ils soient designers ou simples consommateurs, craquent pour cette discipline aux origines rebelles qui a peu à peu cristallisé tout un style. La planche de skate devient un accessoire de mode que l’on se vante de posséder. Le skateur, lui, devient de plus en plus une véritable icône au style bien particulier, il n’est donc pas rare de le voir jouer au mannequin et poser pour de grandes marques. Alors finalement, comment le skate a-t-il conquis l’univers de la mode ? Et pourquoi le monde du luxe s’évertue-t-il à surfer sur la vague ? Vraie passion ou simple récupération ?


Comment le look du skateur est devenu cool

Depuis les années 70, l’émergence du skate entraîne la création de marques. A travers les décennies, celles-ci posent les bases de ce que l’on appelle aujourd’hui le style skateur. “Le skate est une pratique rebelle qui développe une esthétique underground en revendiquant un idéal libertaire”, analyse Sophie Abriat.

Dans les années 1990, cette contre-culture connaît son apogée. Et va ainsi, malgré elle, se vider progressivement de sa substance : à l’origine underground, et affranchie de tout diktat, elle est récupérée par toute une génération. L’histoire d’amour entre le “streetwear” et la mode débute à ce moment-là, avant un divorce dans les années 2000. Le style skateur devient alors une mode “dépassée” et se cantonne à nouveau aux skateparks.

Renouveau depuis ces cinq dernières années. Mais cette fois, le “skate” grimpe sur les podiums.

Ainsi, au printemps dernier, athlètes professionnels et marques de skate emblématiques s’associaient à des enseignes “plus mode”. On voit alors le skateur américain Mark Gonzales collaborer avec Etudes Studio, un collectif parisien lancé en 2012 par un groupe de jeunes créateurs et d’artistes. Cette légende du skate est notamment connue pour avoir créé sa propre marque : Blind en référence à son ancien sponsor Vision. Il signe une collection capsule nommée Up and Down Town. En septembre 2016, c’est au tour d’Alexander Wang d’œuvrer pour Adidas. Ce créateur de grande renommée œuvre d’ailleurs dans cette direction depuis ses débuts. La griffe Supreme enchaîne elle aussi les partenariats. La marque new-yorkaise, qui fait fureur aussi bien auprès des skateurs que des modeux, s’associe à des grands noms de la mode tels que Comme des garçons, Levi’s, ou encore Undercover en 2011.

En septembre 2016, le designer russe très médiatisé Gosha Rubchinskiy s’associe au skateur Tolia Titaev pour créer une marque appelée PACCBET. Distribuée par Comme des garçons, la collection est constituée de planches de skate, de t-shirts, de casquettes et d’hoodies.

Fila, Kappa, Sergio Tacchin, aucun doute, c’est bien du Gosha Rubchinskiy

Le skate est une source d’inspiration pour la mode, symbole de style renvoyant à la jeunesse et à une touche “cool”. Des codes qu’exploitent les grandes maisons pour refléter une image de modernité et élargir leur clientèle. Pour l’été 2017, Gosha Rubchinskiy (encore et toujours lui) remet l’art de la planche à roulettes au goût du jour avec des marques emblématiques du style skateur des 90. Au menu : Fila, Kappa, Sergio Tacchini, bananes Lacoste et sweats Champion. Longtemps oubliées, voire “has been”, ces enseignes retrouvent un public et ne séduisent plus seulement les skateurs mais aussi et surtout les hipsters (devenus des “influenceurs” mode de notre ère) et autres amateurs de mode. Un phénomène que Mme Abriat résume plutôt bien : “d’un point de vue marketing, le luxe vulgarise l’univers du skate pour essayer de rajeunir son image. Le skate renvoie une image nonchalante et libertaire”. Laurianne Melierre, journaliste de mode indépendante, renchérit : “c’est devenu bien de s’associer à la jeunesse, de lui parler, et pour lui parler il faut reprendre ses codes.”

Depuis quelques temps, la bloggueuse italienne, aux 7,3 millions d’abonnés Instagram, Chiara Ferragni, est devenue une grande fan de Supreme et autres marques de skate qu’elle affiche régulièrement sur son compte

On demande d’ailleurs à Rubchinskiy de shooter la dernière campagne Supreme. Le designer apporte alors un peu de son univers à Supreme et dévoile des photos qui lui ressemblent : mannequins tatoués et crânes rasés, aux allures post-soviétiques.

La campagne Supreme by Gosha Rubchinskiy, skate et allures post-soviétiques au programme

D’une manière générale, c’est la street culture des années 1990 qui est à la mode, en témoigne le succès de marques comme Vetements, Alyx, Hood by Air et d’autres moins connues comme Wanda Nylon ou Y/Project…

Parlons d’ailleurs de Vetements… Ce label street est aujourd’hui la parfaite matérialisation de cette alliance entre streetwear et luxe, et son co-créateur Demna Gvasalia en est le maître. Ce designer timide à la mode sauvage, aux inspirations underground et aux desseins terre à terre est d’ailleurs, en septembre 2015, nommé à la tête de la très vénérable maison Balenciaga. En parallèle, son label Vetements est pour la première fois invité à défiler en Fashion Week Haute Couture en juillet 2016. Le Saint Graal. Pourquoi ? Laurianne Melierre voit les choses d’une manière assez claire : “ça permet de marketter un peu le milieu et de le faire vivre.” La Fashion Week de New-York prend beaucoup d’avance et s’avère bien plus novatrice que celle de Paris. Ajoutons à cela que le défilé Chanel ne fait plus vraiment rêver, ce sont de vieilles recettes, avoir Vetements en haute-couture permet donc de redynamiser un secteur perçu comme trop guindé. “Ca leur permettait de dire “nous aussi on fait des choses qui changent, et qui attirent les jeunes”. On a envie que tous ces gens qui sont attirés par Vetements aient aussi un regard sur ce qui se passe en haute couture et viennent à la FWHC à Paris” ajoute Laurianne. Et oui, chez Vetements les escarpins de Manolo Blahnik se portent avec un ensemble veste et pantalon de jogging Reebok. Pas banal, hein ?

Toute cette vague streetwear, où il est devenu cool de faire du skate avec des vans et des sweets à capuche, a donc bel et bien fini par susciter l’attention des grandes maisons. Le luxe s’est emparé du phénomène et, petit à petit, on s’est retrouvé avec des campagnes Chanel où les filles font du skate et où il y a des planches qui sont griffées de marques de luxe. L’occasion de s’interroger sur la signification de la haute couture aujourd’hui.


Le skate c’est cool, mais c’est aussi bankable

Le skate c’est un sport oui, mais pas que… Et la planche à roulettes est aujourd’hui devenue un véritable accessoire de mode que l’on exhibe comme un collier ou un sac à main. L’exemple parfait avec la folie du cruiser. Ce skate en plastique miniature a pendant très longtemps envahi les rues, et on pouvait le parier : il allait être partout. Bingo ! Tous se ruent sur cet accessoire, pourtant plus difficile à manier qu’un skate classique ou qu’un longboard, et le fixe bien en évidence sur leur sac à dos de créateur. Et voilà que même à la sortie des défilés, on aime à exhiber sa planche de skate comme un bijou de grande valeur.

Les maisons de haute couture s’assurent de ne pas louper le coche, surfant elles aussi sur la vague. On voit ainsi de grandes maisons comme Courrèges, Lacoste, Emilio Pucci, Saint Laurent, ou encore Chanel ajouter à leurs collections d’accessoires de vrais skateboards. Idem pour Louis Vuitton. Dès 2009, le maroquinier français décide de s’emparer de la tendance en créant une planche reprenant la calligraphie de Stephen Sprouse, figure de la scène arty new-yorkaise des années 1980 et disparue en 2004.

La fameuse planche Louis Vuitton reprenant la calligraphie de Stephen Sprouse

Le phénomène prend une telle ampleur, que même les blogueuses suivent le mouvement, à l’image de Jayne Min qui personnalise des planches avec des imprimés de la luxueuse enseigne Céline, qu’elle affiche fièrement sur Instagram.

Et comment sait-on quand une mode devient vraiment incontournable ? Lorsque Anna Wintour s’en empare, bien évidemment. En 2012, la rédactrice en chef de Vogue USA et papesse de la mode décide de collaborer avec Jayne pour créer une série de planche pour le magazine.

La bloggueuse Jayne Min et ses planches inspirées des motifs Céline

En 2013, c’est au tour du créateur Marc Jacobs de s’immiscer dans la tendance et de créer 7 planches en édition limitée.

Non content d’avoir créé ses propres skateboard, Yves Saint Laurent ne compte pas s’arrêter là et ajoute à ses collections des chaussures de skate : les slip-on babycat, qui ne sont pas sans rappeler le design de certaines Vans, marque emblématique du skate.

Et pour certains, cette appropriation de la culture skate par le monde du luxe est une pilule dure à avaler, c’est le cas du puriste Christophe Perez :

“Ce que je trouve assez déplorable c’est qu’il transforme le skate en accessoire de mode. Un skateur qui se respecte achète une planche d’une vraie marque de skate, mais certainement pas une planche haute-couture.”

Mais alors, que cherchent vraiment les enseignes du luxe en s’immisçant dans le monde de la glisse ? Elargir leur clientèle ? Rajeunir leur image ? Pour Frédéric Godart, sociologue de la mode, la réponse est sans appel : “Les marques de luxe n’ont pas une connaissance fine du skate donc pas de légitimité dans cette contre-culture. Il s’agit sans doute d’une façon de développer leur notoriété auprès d’une population plus jeune”.

Si l’immersion dans le monde du skate ne se fait pas via la création de planches, elle peut se faire d’une tout autre façon : dans les spots de pub. En 2011, Céline prend un temps d’avance sur ses congénères, réalisant une série de photos avec le top polonais Daria Werbory planche de skate sous le bras.

La top Daria Werbory, planche sous le bras, pour Céline

En septembre 2016, c’est au tour d’Hermès de fusionner skate et luxe, dans une campagne pleine de légèreté. Le foulard, trop connoté “bon chic bon genre” ? Le sellier français prouve le contraire en renouant avec la culture underground. Dans la campagne vidéo, deux jeunes femmes enchaînent les tricks dans un skatepark, les foulards noués dans leurs cheveux, autour de leur cou ou aux poignets prolonge le moindre de leur mouvement. Un contraste saisissant qui injecte une juste dose de nonchalance à cet accessoire classique qu’on aurait pu croire aux antipodes du skate.

Et même quand la référence au skate se fait moins évidente, le lien se fait dans les défilés. En 2015, Kenzo décide de faire son défilé dans un skatepark de Paris. Plus récent encore : pour son défilé automne-hiver 2016–2017, Dior installe un peu partout des rampes et autres infrastructures entourées de néons. En regardant le show, on se croirait dans un skatepark futuriste.

“Finalement l’histoire du skate c’est même pas d’en faire ou de savoir en faire, c’est juste de s’associer à ce code là parce que c’est intéressant, c’est décontracté, ça enlève le côté un peu rigide que peut avoir le côté du luxe et de la mode”, résume assez bien Laurianne. Alors le skate, oui c’est cool, oui c’est jeune, mais c’est aussi bankable.


Les skateurs, de nouveaux mannequins

Le skateur est-il voué à devenir mannequin ? C’est en tout cas la question que l’on se pose lorsqu’on voit certaines campagnes Dior, ou Louis Vuitton, pour ne citer qu’eux.

Le skateur Paul Rodriguez, par exemple, pose depuis plus de 10 ans pour Nike. “Quand tu arrives à un certain niveau, c’est assez naturel qu’une marque utilise ton image d’athlète pour promouvoir ses produits”, confiait-il au journal 20 Minutes en 2014. Jouer au mannequin pour son sponsor, jusque là cela n’a donc rien de vraiment choquant. Mais il arrive de plus en plus que certains grands athlètes dépassent les frontières du streetwear et atteignent les terres de la mode et celles de la haute couture. En témoigne le parcours du skater pro Ali Boulala, aujourd’hui habitué des catwalks, ou de Jason Dill, égérie Supreme, qui avec l’aide de son ami Anthony Van Engelen a lancé sa propre marque F.A (Fucking Awesome).

Le skateur Jason Dill pour son sponsor Supreme

C’est aussi le cas du jeune anglais Ben Nordberg qui partage son temps entre les skateparks de Californie, et l’agence de mannequins Next Model Management. Mais les exemples les plus parlants restent sans aucun doute Alex Olson et Dylan Rieder.

En Septembre 2015, Ben Nordberg prend la pose pour la version anglaise de GQ Style

Alex Olson, ça ne vous dit rien ? Ce fils d’une ancienne gloire du skateboard (Steve Olson, élu “skateur de l’année”en 1979) a d’abord prêté son physique à Nike, ce qui lui a permis de dépasser les frontières du milieu à roulettes. Vrai virtuose du skateboard, il pose sous l’objectif de Mario Sorrenti dans le numéro de Vogue Hommes International automne hiver 2013–2014. A l’été 2014, c’est à Brooklyn qu’il joue au mannequin pour le spécial homme du magazine M Le Monde. Alex s’est notamment illustré dans une campagne de publicité pour la collaboration des très respectées griffes Rodarte et Opening Ceremony en 2011. Plus récemment c’est Louis Vuitton qui le sollicite pour le lancement d’une ligne de maroquinerie.

Alex Olson pour la collaboration Opening Ceremony x Rodarte
Le fait qu’une marque comme Vuitton puisse approcher un professionnel du milieu et le faire signer sur une campagne, ça crédibilise dans cette démarche de “on en fait vraiment partie, ce n’est pas juste une mise en scène.”” — Laurianne Melierre

En août 2014, le jeune homme fait un pari fou : lancer, avec ses économies, sa marque de sportwear sous le nom de Bianca Chandôn, hommage aux noctambules Bianca Jagger et Olivier Chandon, un coureur automobile qui fut l’un des piliers du Studio 54, boîte mythique de la 54ème rue, à New York. La marque est un succès, beaucoup de produits sont régulièrement sold out. Les portes s’ouvrent.

Un autre exemple avec Dylan Rieder, un skateur au physique avantageux décédé en octobre 2016. Incontestablement un des meilleurs skateurs de la planète, le mannequinat lui est un peu tombé dessus par hasard. Avec sa dégaine de sortie de défilé, Dylan était cette essence même du cool dont cherche à s’imprégner la haute couture. C’est sans doute pour cela que Vogue et l’agence de mannequins DNA l’ont repéré. Au printemps 2014, son incomparable charisme attire l’attention de DKNY. Il deviendra donc égérie de la marque le temps d’une campagne, posant aux côtés d’A$AP Rocky et des copines Cara Delevingne et Jourdan Dunn.

“Pour donner de la crédibilité et parler à un certain milieu qui s’y connaît en skate, il faut réussir à draguer les vrais acteurs du milieu donc des skateurs et pas juste un mannequin qui en fait deux heures par an pour poster une photo sur Instagram”, concède Mme Melierre.

Dylan Rieder aux côtés de Cara Delevingne pour DKNY

Dylan est sans aucun doute le plus bel exemple du pont qui s’est formé entre deux cultures totalement opposées : le skate et la mode. Un acte qui en a fait quelqu’un d’unique, surtout quand on connaît les relations houleuses qu’entretiennent ces deux domaines.

Inévitablement, le sportif a lui aussi basculé du côté du design en imaginant des lunettes de soleil pour Epokhe, et des modèles de chaussures pour Gravis et HUF, appelées “The Dylan”. Ces dernières ont été très controversées à leur sortie : loin des chaussures de skate habituelles, elles sont élégantes, le genre de chaussures qu’on pourrait choisir pour une sortie assez classe. Et oui, certains ont apparemment eu du mal à traverser cette frontière entre skate et mode. Dylan, lui, a réussi avec brio. Pour le skateur, les mondes du skate et de la mode n’ont jamais été très éloignés. Il floute encore un peu plus les limites en réalisant la publicité de ses chaussures. Tournée à Berlin en noir et blanc, la vidéo est une suite de plans éthérés de Dylan et, bien sûr, de figures de skate de haute volée filmées en slow-motion. Et ouais, il y apparaît en skateur et en mannequin.


Alors, la mode se serait-elle définitivement mise au skate ? Cela se pourrait bien… C’est indéniable, la mode a fortement influencé le skate et inversement. Un état d’esprit résumé par le sociologue Frédéric Godart dans 20 Minutes : “d’un point de vue plus général, l’influence du sport sur la mode est de plus en plus grande. C’est un changement de fond qui s’opère autour de cette notion de lifestyle qui fait que le sport, et notamment le skateboard, prend de l’ampleur chez les créateurs.” Mais du côté des skateurs, ce phénomène n’est pas toujours très bien perçu. Christophe Perez, par exemple, en est persuadé : on peut bien parler de récupération du côté de la mode. Mais pas de bonne récupération. “Il y a de grandes marques qui s’approprient cette culture à laquelle ils n’ont pas du tout participé pendant des décennies.” Pour l’auteur, le skate a toujours été le véhicule d’une culture, et le véhicule d’une attitude rebelle qui n’a pas grand chose à voir avec le monde de la mode et de la haute-couture.

“Toutes les marques qui comptent aujourd’hui ont été créées par les skateurs, ils ont fait ça tout seuls dans leur coin avec très peu de moyens. Alors que de grandes marques qui jusqu’à récemment méprisaient ou se désintéressaient totalement de la culture du skate, aujourd’hui trouvent ça très intéressant et se l’approprient. Je trouve que c’est assez triste.”

Mais Christophe Perez n’est que le porte-parole de toute une tranche de skateurs : la “semaine du skate” de Vogue a fait hurler les forums skate, ouvrant un débat plus large sur l’appropriation culturelle. Certains skateurs estiment que la mode est en train de s’emparer d’une partie de leur culture.

Alex Olson pour Louis Vuitton

Et pourtant, cet échange entre les deux mondes s’est toujours fait dans les deux sens. Le skate emprunte autant à la mode que la mode emprunte au skate, et même le skateur professionnel Eric Koston s’y accorde, dans une interview pour Vice I-D : “quoi qu’en pensent les skateurs, ils sont des lookbooks incarnés… La scène skate prend beaucoup de choses à la mode, elle aussi ! Donc c’est de bonne guerre, selon moi…” Pour Sophie Abriat, le phénomène va en fait bien plus loin que cela ; il s’agirait carrément d’un processus de muséification : “il faudrait analyser en profondeur ces mouvements d’institutionnalisation… Pour la mode et le luxe, ce ne sont pas les origines du mouvement qui sont importantes mais l’imaginaire qu’ils contiennent. Il ne s’agit que d’en garder l’essence : une manière de vivre, d’être.” Ce qui compte aujourd’hui c’est l’authenticité ou du moins une certaine perception de l’authenticité. Si les marques de luxe s’emparent de la culture skate c’est pour son esthétisme mais aussi pour apparaître plus modernes… et plus authentiques. “Ces signifiants des contre-cultures ont perdu de leur authenticité aux yeux de la génération Z. Les punks, les gothiques, les ravers, les skateurs, les victimes de la mode, les féministes se mélangent et tout semble se ressembler…”

Si “la mode a toujours récupéré des choses” comme l’explique Laurianne Melierre, cette tendance du skate est-elle vouée à durer ? La journaliste indépendante a un avis bien tranché sur la question :

“les choses évoluent doucement et dans 10 ans ce sera autre chose, pour moi il n’y a pas vraiment de différence entre changement et récupération. Je pense que la mode a bien raison de s’adapter parce que c’est sensé être un reflet de ce que les gens ont envie de porter, et c’est très bien qu’en ce moment ce soit le streetwear et le skate. Plus tard ce sera sûrement autre chose.”

Alors ? Quelle sera la prochaine tendance ? Et la culture skate va-t-elle retourner à ce qu’elle était ? Une culture underground, un sport de rue, voire devenir “has been”comme l’impose souvent la dure loi de la mode. Les paris sont ouverts.

Maylis Casse

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