Conférences web françaises, féminisme, inclusivité et fatigue.

Il n’y a pas de raison que je ne prenne pas la parole, puisque je suis directement concernée par le débat soulevé suite à l’informelle Paris Web dédiée à un web plus inclusif, par Stéphanie Walter et Damien Senger : les femmes (et bien d’autres groupes de personnes) sont toujours sous-représentées dans les événements web en France (limitons-nous à la France, vous le voulez bien), et l’on n’arrive pas à inverser cette triste tendance.

Je ne citerai pas les tweets et articles d’hommes ayant participé au débat, non pas parce que leurs arguments ne sont pas justes ou bons, mais plutôt car je décide sciemment de ne pas leur donner une autre part de visibilité dont ils n’ont pas besoin, puisqu’ils en bénéficient naturellement plus que moi.

Le gros du débat ne touche pas au web inclusif, qui est pourtant l’origine de l’informelle, relayée ensuite par Goulven CHAMPENOIS dans un Lightning Talk. Comme Stéphanie et Damien l’ont rappelé, l’essence même du web est d’être inclusif : de permettre à tout un chacun, quelles que soient ses possibilités matérielles, cognitives ou physiques d’accès au web, de bénéficier de sa richesse immense.

Puis, progressivement, le sujet de l’inclusion sur le web a glissé vers l’inclusivité des conférences web, du climat ambiant dans notre communauté et de l’hyper représentation de certains orateurs célèbres qui semblent parfois truster les podiums. Des orateurs connus n’ont pas attendu et ont dénoncé qu’on s’attaquait indirectement à eux. Sauf que souvent, ce n’est pas de nous dont il s’agit, même si notre ego voudrait nous le faire croire. Si nous voyons peut-être toujours “les mêmes têtes”, nous voyons SURTOUT toujours “le même type de tête”. Des orateurs chevronnés, nous devrions plutôt parler des orateurs faisant partie d’une catégorie bien trop représentée.

Homme, blanc, hétérosexuel, cisgenre, valide, CSP+ : si vous cochez ces cases, il est fort possible que votre vie soit incroyablement plus facile que celle d’une femme, racisée, LGBT, au genre fluide ou non-binaire, handicapée et d’une classe sociale inférieure. C’est mathématique, c’est statistique, c’est comme ça. Et pas besoin d’aller aux deux extrêmes. Si vous êtes simplement un homme blanc, il est plus facile pour vous d’obtenir un logement, une augmentation, un emploi même, du temps de parole, de la sécurité dans la rue, une protection quasi infaillible contre le harcèlement de rue. La classe “homme blanc cis hétéro valide” domine. Regardez la télévision. Écoutez la radio. Observez le monde politique. Les carnets d’adresses. Notre système a été créé par une catégorie écrasante de personnes, qui ne représente qu’une petite part de la population totale (nous sommes toujours à 50% d’hommes et de femmes, la part des hommes blancs est donc encore plus petite), et pourtant c’est elle qu’on voit partout. Certes, nous voyons des femmes, beaucoup de femmes ! Hypersexualisées, traitées comme des objets, retouchées, lissées, ployées et positionnées dans des postures physiologiquement impossibles, en sous-vêtements, quasiment ou totalement nues, placardées dans le métro, sur des bus, dans des magazines, à la télévision, toujours reléguées au même rang de femme-objet, rarement représentées dans une position valorisante, si ce n’est à travers du prisme de la vision masculine (le male-gaze) bien souvent érotique, pour plaire aux hommes, validées par des hommes, jamais en position de pouvoir ou de supériorité, jamais à l’égal des hommes. Et toujours blanches, souvent blondes, minces, si minces, aux cheveux longs et lisses, aux cuisses proportionnellement trop minces pour être aussi longues. Je continue ? Vous avez saisi ?

“Oui mais il y a de plus en plus de femmes et de gens de couleur en politique et dans la vie publique ! Si, c’est vrai !” — Et alors ? Cet argument ne me touche absolument pas tant que ces personnes enfin représentées ne soient pas toujours l’argument qui met de côté le fond de la question, tant que la juste normalité n’aura pas remplacé notre normalité courante, celle où les hommes blancs dominent de manière écrasante toutes les facettes de notre société. Des progrès ont été faits, pour moi ils ne font que nous approcher lentement d’un état où chaque personne, indépendamment de ses origines, de son apparence, de ce qu’elle/il fait de son corps, de ses convictions et de sa vie en général ne lui sera pas reproché ou ne jouera pas contre elle/lui. Aujourd’hui, c’est loin d’être le cas. Je célèbre chaque progrès, chaque personne racisée ou non cisgenre qui arrive jusqu’à moi depuis les media. Je suis folle de joie quand une nouvelle oratrice ose présenter un sujet à une conférence web. J’encourage avec énergie mes semblables femmes dès qu’elles écrivent un livre et créent des communautés, créent un podcast, deviennent prédicatrices dans un milieu très masculin, en gros prennent une place durement gagnée, qui leur est pourtant naturellement due, et pour laquelle elles ne devraient pas avoir à se battre de manière aussi virulente, épuisante.

Des solutions existent : on esquisse çà et là le fait que cette fameuse catégorie d’orateurs sur-représentée puisse prendre du recul et éviter de monopoliser (malgré elle ou pas) les appels à orateurs. D’autres solutions consistent effectivement à accompagner dans leur préparation de potentiels orateurs débutants — je réfute de manière musclée la solution “co-présenter avec un orateur débutant, qui ne fait que préserver l’exposition de l’orateur chevronné. Mais nous pouvons aller plus loin. Nous pouvons organiser des événements inclusifs et respectueux de toutes-tous. Nous pouvons écrire des manifestes, nous pouvons définir nos valeurs en tant qu’organisateurs-trices mais aussi en tant que participant-es. C’est ça, la normalité. Rien d’autre.

“[Les organisateurs] sont responsables de choix qu’ils font en organisant une conférence — et de la société éphémère qu’ils créent et reflètent pendant la durée de l’événement. Et je ne parle là que de responsabilité morale. Thomas Parisot

“Oui, mais ce n’est pas à nous d’agir, c’est à cause de la société !”
Une bonne fois pour toutes, la société, c’est nous. Nous la composons, dans nos choix, dans nos forces et faiblesses, dans nos décisions quotidiennes. Nous sommes capables, tout d’abord en tant qu’individus, ensuite en tant que collectifs, d’insuffler notre intention pour changer les choses. Et quoi qu’il arrive, je reste persuadée que c’est du devoir de chacun-e de changer. De se remettre en question. Il n’y a pas si longtemps, nous débattions sur la place des hommes dans le féminisme. Je soutiens de toute mes forces que ce combat implique les hommes, qui doivent se remettre en question et accepter qu’ils font (malgré eux ou pas) partie d’un système qui les favorise et qui discrimine les femmes (a minima, et bien d’autres catégories par extension). C’est à eux de déconstruire leur propre privilège : personne ne le fera pour eux. Cette étape est essentielle : nous femmes auront beau taper contre la roche, si celle-ci ne devient pas friable grâce à une intervention de l’intérieur, nous ne ferons que l’égratiner sans jamais la fêler. Un ami me soutenait que ce changement de l’intérieur n’interviendrait jamais, qu’il était bien utopique de croire que les hommes feraient ce travail. Je suis tellement fatiguée de ce discours que des larmes de rage me montent en écrivant ces lignes. Est-il si difficile d’accepter que l’on fait partie d’un système oppressif et qu’on le nourrit malgré nous ? Moi-même suis incroyablement privilégiée. Je suis une femme et subis les discriminations liées à mon genre, mais je suis cisgenre, hétérosexuelle, valide, correspondant à la majorité des critères de “beauté” d’aujourd’hui. Je ne connaîtrai jamais la vie d’une femme racisée, je ne pourrai jamais ressentir dans ma chair toutes les discriminations qu’elle subit. Je ne pourrai jamais parler en son nom et je m’en garderai bien. Je n’ai jamais vécu de discrimination liée à mon orientation sexuelle (bien qu’on me demande encore si je compte avoir des enfants en entretien d’embauche, ce qui me fait hurler de rage). À peine certaines personnes ont-elles arrêté de me saluer dans les couloirs d’une grande entreprise quand j’ai décidé de teindre mes cheveux en bleu (comme si c’était contagieux ou que j’avais subitement perdu toutes mes compétences). Et pourtant, j’ai déconstruit mon privilège, j’accepte que ma vie est bien plus aisée que celle d’une personne racisée, j’accepte de comprendre que mon existence se déroulera mieux du moment où je bénéficie de ces privilèges, j’accepte d’intégrer qu’une foule de personnes n’aura jamais, JAMAIS accès à tout ce à quoi j’ai accès aujourd’hui : ressources, réseau, facilités administratives, logement, crédibilité… Et j’accepte que je vive ce privilège au détriment d’autres. C’est à MOI d’adapter mon comportement pour faire en sorte que ces autres personnes puissent un jour accéder à la même chose que moi, et si cela implique de faire une croix sur ces privilèges, je le fais sans broncher.

C’est là que le concept d’allié-e prend tout son sens. Un allié n’est pas quelqu’un qui continue à parler aussi fort qu’avant. Ce n’est pas quelqu’un qui clame ses grandes idées (supposément) féministes avec une légitimité à toute épreuve et continue à occuper l’espace. Ce n’est pas quelqu’un qui refuse de se remettre en question en rejetant en bloc toute critique du patriarcat, n’arrivant pas à faire la différence entre critique d’un système et critique de sa personne. Un allié est quelqu’un qui a conscience de son privilège et l’utilise afin de se faire le porte-voix, voire le vecteur actif mais silencieux de la parole des personnes discriminées. Agir en allié, c’est attirer l’attention d’une catégorie hermétique au discours des opprimés et ensuite discrètement céder sa place au profit de ces personnes. Si vous vous apprêtez à prendre la parole, à écrire un billet de blog, à répondre à un tweet, arrêtez-vous quelques secondes : si quelqu’un est plus à même de parler à votre place, parce qu’elle/il vit l’oppression en question par exemple, remettez votre intervention en question, et fermez l’onglet.

Nous pouvons déconstruire nos privilèges, accepter que cette majorité écrasante de la vie en société soit trustée par un groupe de personnes. Acceptons-le, faisons face à la réalité. Nous pouvons faire en sorte d’inclure non pas plus de femmes ou plus de personnes racisées en pratiquant la discrimination positive, mais d’inclure TOUT le monde.

Ce n’est pas saper le travail des organisateurs-trices jusqu’à présent que de demander une inclusivité totale dans un événement : c’est tendre vers un futur que nous aimerions tous voir, c’est diriger notre intention vers quelque chose de forcément mieux, c’est non pas se priver de l’intervention d’un happy few qui pense que ce serait bien dommage de se priver de leur présence, mais c’est ouvrir le débat à une myriade de nouvelles positions qui n’auraient pas pu faire le chemin jusqu’à une telle visibilité. Le principe de la critique n’est pas d’être négative, mais d’exprimer un point de vue différent sur quelque chose. Sommes-nous devenus si fermé-es que nous ne sommes pas capables de nous détacher de notre travail, de nos activités, même si elles nous sont chères, même si nous nous impliquons, pour prendre du recul et saisir l’occasion de nous améliorer ? Notre empathie est-elle aussi grippée ? La formulation des critiques nous gêne ? Nous nous sentons visé-es par les commentaires, qu’ils soient formulés de manière très positive ou au contraire, que nous les trouvions accusateurs ou carrément irrecevables ? Remettons-nous en question. De mon côté, je pratique une technique qui me permet, dans la plupart du temps, de comprendre mes réactions : si quelque chose me gêne, je pars du principe que c’est en premier lieu mon ego qui réagit. C’est donc MON problème, pas celui de la personne qui exprime son ressenti. Si c’est effectivement le cas, je me tais.

Je suis épuisée. Épuisée d’avoir à répéter inlassablement que le mot “féminisme”, tout comme le mot “inclusif” ne sont pas des gros mots. Non, ils ne sont pas connotés. Ils sont connotés si nous n’arrivons pas à mettre nos egos de côté. Oui, le système patriarcal fait que les femmes sont sous-représentées, sous-considérées, opprimées, même tuées depuis des siècles. Oui, le féminisme ne s’appelle pas “humanisme” ou “égalitarisme” pour justement refléter ce fait. Je suis féministe. Point. Je me bats pour que mes semblables (identifiées comme femmes) et moi-même puissent bénéficier du même traitement que leurs homologues masculins (ou identifiés comme tels). Ces derniers, qu’ils le veuillent ou non, qu’ils en soient conscients ou non, trustent les systèmes, les réseaux de contacts, les media, les conférences, les émissions de télévision, de radio, la politique, les postes à responsabilité (toujours pas de femme dans les patrons du CAC40), les espaces publics, les conversations, et bien évidemment les prisons et les statistiques de crimes. Tout cela parce que le système même, notre société, est profondément patriarcale, et ceci depuis si longtemps que femmes comme hommes ne se rendent même plus compte qu’elle l’est.

Je suis épuisée d’argumenter pendant de longues minutes, parfois de longues heures, auprès de mes homologues masculins, alors il suffit qu’un autre homme débarque, valide mes propos pour que mon interlocuteur finisse par accepter, non pas que j’avais raison, mais que mon “défendeur” a raison. Je suis fatiguée de voir mes semblables avoir peur, stresser, hésiter, pour ne finalement pas proposer de sujet à une quelconque conférence, voire ne pas être caressée par l’idée même de le faire simplement parce que depuis notre plus tendre enfance, nous avons été nourries par l’idée que nous serons, toujours, profondément moins légitimes qu’un homme. Je suis fatiguée de devoir être pédagogue, douce, d’adapter mon ton, de modifier mes articles de moi-même pour faire en sorte de ne pas froisser les égos majoritairement masculins. Parce qu’une grosse, énorme, immense part du débat concerne l’ego de ces messieurs : le difficile lâcher prise de devoir céder sa place. Il est certain que quand on a l’habitude de devoir s’écraser sans avoir d’autre choix quand on fait partie d’un groupe minoritaire, tout de suite il est plus simple de ne pas faire entrer son ego en jeu. Les femmes et les populations discriminées ont malheureusement l’habitude de ravaler leur fierté, leurs envies et leurs aspirations pour céder leur place aux hommes. Par dépit, par fatigue, par habitude, par injonction, et très souvent par peur. Il est peut-être temps que cette peur change de camp.

Mon article est écrit sous le coup de l’épuisement, de la lassitude causée par un énième débat qui n’avance que trop lentement. Il n’est pas étayé de chiffres, et pourtant ces chiffres existent. Débrouillez-vous. Utilisez Google. Consultez les rapports, les études, elles sont édifiantes, les chiffres écrasants. Aujourd’hui, à 35 ans et 10 ans d’éveil féministe, je suis chaque jour fascinée et découragée de constater que le patriarcat domine, que les hommes blancs cis-genre hétérosexuels valides bénéficient d’une somme de privilèges immenses, soient visibles et légitimes partout, occupent l’espace, la parole et les débats au détriment de nombres de catégories, et que personne ne remette en question cet état de fait.

Quand je dis “personne”, je me trompe. Une quantité immense de personnes le font et critiquent le patriarcat. Mais leur voix a du mal à monter en volume. Tentez de hurler par dessus une corne de brume, bizarrement vous aurez du mal à vous faire entendre malgré tout, quand vous même n’avez pas accès à la corne de brume.

Il revient à chacun-e d’entre nous de faire le choix conscient de créer une communauté web, et par extension une société inclusive qui accepte quiconque indépendamment de ce qu’il-elle est, pense, aime, porte, arrive ou non à faire.