Pour un militantisme des handicapés !

Medi Zan
Medi Zan
Jul 23, 2017 · 12 min read

Le vocabulaire que nous employons est sans doute un des meilleurs révélateurs de notre société. Notre langue, qui expose notre pensée, la conditionne également. En cela, l’usage même de certains mots devient militant.

Vocabulaire et appropriation du stigmate

En parlant du vocabulaire de l’oppression et des luttes, une figure, qui a su manier avec habileté et poésie toutes les subtilités de notre langage, s’impose instinctivement : Aimé Césaire. En revendiquant sa “négritude”, ce dernier a su initier un éveil qui s’est depuis étendu à toutes les strates des “minorités” opprimées. En détournant, en revendiquant le terme de l’oppresseur, le “nègre” a mis en évidence son état d’opprimé, dans une société profondément raciste et coloniale. (1)

Cette revendication du vocable dominateur par les dominés a depuis fait florès. Les féministes revendiquent un terme initialement employé par Alexandre Dumas fils pour les discréditer. Les queers s’approprient ce qualificatif homophobe pour mieux lutter contre ses sources patriarcales. Les sourds, dans la continuité du réveil sourd des années 80, emploient ce terme pour mieux mettre en évidence leur culture et leur identité. Plus loin encore, les précaires mettent en avant leur condition instable imposée par le capitalisme par l’usage d’un terme issu de l’économie néo-libérale.

Que dire, en observant cela, des euphémismes politiquement imposés, tel que celui de “minorité visible” ? Que dire sinon qu’ils ne sont qu’un voile ridicule déposé sur ceux qui dérangent, sur les différences, par peur que leur seule existence, leur seule énonciation, remettent en cause les modèles dominants.

Des “personnes en situation de handicap”

Il en va bien entendu de même concernant le handicap. Le terme lui même a une étymologie tout particulière, prenant ses sources non pas dans le grec ancien ou le latin, mais l’anglais : “hand in cap”. Signifiant littéralement « main dans le chapeau », cette expression désignait à l’origine l’intervention d’un tiers chargé de rétablir l’équité dans un troc entre deux personnes, par un jeux de bonus malus monétaire. Après contraction, elle s’est ensuite étendue au domaine sportif, où elle désigne encore aujourd’hui l’élément désavantageant un concurrent qui aurait une trop grande supériorité face aux autres participants, ce afin de rétablir l’égalité entre eux.

Au regard de cette origine, que pouvons nous en déduire du sens du terme handicapé. Certains, et c’est aujourd’hui un tendance générale, y voient le simple constat du caractère désavantageant des caractéristiques (physiques, psychiques ou cognitives) de la personne désignée par ce terme. Et c’est donc en toute logique qu’elles préfèrent écarter celui-ci, et favoriser l’euphémisme “personne en situation de handicap”, pensant éviter ainsi toute essentialisation de cette dernière à sa “triste situation”.

Pourtant, tout comme l’emploi, par exemple, des termes “minorité visible”, “personne de petite taille” ou encore “sans domicile fixe” (2), celui de “personne en situation de handicap” ne supprime pas l’essentialisation, mais au lieu de cela l’ignore, la renforçant par la même occasion (3).

Nous sommes en effet dans une société profondément capacitiste, c’est à dire considérant l'absence de handicap, le “valide” (nous reviendrons sur ce terme), comme la norme positive de notre société. Ainsi, la “personne en situation de handicap” est considérées comme une victime, une minorité, qu’il s’agirait de protéger (4).

Au refusant l’euphémisme, et en revendiquant le terme handicapé, nous pouvons mettre en avant ce fait, tout comme d’autres l’ont fait auparavant. Car oui, il s’agit bien d’être handicapé, non pas par sa condition, mais par la société, qui choisit délibérément de faire de ces différences un vecteur d’exclusion. L’handicapé dérange, car il s’écarte de l’image d’épinale que l’on voudrait nous imposer : celle d’une espèce par essence “capable”, “valide”, disposant naturellement de capacités idéales, “normales” (5).

Le terme handicapé peut donc être accepté, et même revendiqué, si on lui donne la définition suivante (ou une similaire) (6) :

Personne possédant au moins une déficience physique, psychique ou cognitive, constituant pour lui ou au regard des autres un handicap du fait des normes capacitistes de la société dans laquelle il vit.

Nous pouvons également arguer, toujours en nous fondant sur l’origine sportive du terme, que le rôle de la société est, pour déconstruire les handicaps qu’elle créé, et garantir l’égalité des chances, d’offrir des compensations, qu’elles soient directes (audiodescription et doublage signé systématique par exemple) ou indirectes (compensations financières, matérielles et discrimination position). (7)

Le cas des “valides”

Une fois accepté la revendication du terme handicapé demeure cependant une autre problématique, bien plus symptomatique de la situation actuelle : la désignation des personnes non handicapées par le terme “valides”.

Prenons un dictionnaire (ou plutôt, le wikitionnaire), et recherchons ce mot, “valide” (qui, je le rappel, est donc ici considéré comme l’opposé du terme handicapé).

Si nous nous intéressons à son étymologie, nous voyons déjà un premier problème. Valide vient en effet du latin validus, “bien-portant”, lui même issus de valeo, “être fort, être puissant”. Et donc, par opposition, nous en déduisons que l’handicapé est “mal portant”, forcément malade et faible, ce qui est déjà révélateur de l’image que la société a de celui-ci.

Et rien ne s’améliore quand nous nous intéressons cette fois aux définitions du mot (8) :

  1. Qui est valable, qui a les conditions requises par la loi pour produire son effet.
  2. Qui est sain, vigoureux, en bonne santé.
  3. (En particulier) Qui est apte à travailler, qui n’a aucun handicap.
    Une personne valide.

Ce qui nous amène donc à une définition de l’handicapé incapable, malade, en mauvaise santé, mais surtout, inapte à travailler.

Si tout cela ramène à des situations et des réflexions vécues, représentatives du capacitisme de notre société, nous pouvons donc en conclure que l’usage du terme valide en opposition à handicapé est éminemment plus problématique que celui de ce dernier.

Car non, un handicapé n’est pas forcément malade. Il n’est pas non plus en incapacité de travailler (cf. toutes les associations d’insertion professionnelles). Enfin, il est bien entendu tout autant capable (voir bien plus) que d’autres personnes dans un large éventail de domaines.

Essayons donc de trouver un terme alternatif.

Handicapés, une minorité ?

Celui de non-handicapé peut être un premier exemple (9). Il s’agit de la piste favorisée, par exemple, par Barack Obama lors du discours le soir de son élection (“disabled and non-disabled”).

Outre l’aspect disgracieux (subjectif) du terme, j’y voit personnellement un principal problème. En mettant l’accent sur la négation, ce terme me semble entériner la thèse d’une “majorité valide”, un des aspects, comme nous l’avons vu, du capacitisme.

Faisons une petite parenthèse sur cet aspect.

En France, en 2015 selon l’Insee, 12 millions de français sur 65 millions, soit 18,5% de la population, sont touchés par un handicap. Si le chiffre semble important pour toute personne non sensibilisée au sujet, cela vient certainement du fait que pour 80% de cette population, le handicap est invisible. Chiffre à comparer donc aux 2 à 3% utilisant un fauteuil roulant, image généralement associée au handicap (comme en atteste le pictogramme officiel).

Par ailleurs, il est important de noter qu’une très grande partie de la population est exclue de ces statistiques, soit par absence de reconnaissance de l’affection concernée, soit par volonté de refuser son identité d’handicapé (cas très fréquent chez les “handicapés invisibles”).

Enfin, que dit-on en affirmant donc que l’ensemble de la population ne tombant pas sous la définition de handicapé serait non-handicapé ? Nous sous entendrions que cette population ne subit aucun handicap. Hors, si nous nous rappelons les origines sportives de ce mot, nous pouvons rapidement voir que toute caractéristique personnelle susceptible de constituer un désavantage dans notre société est un handicap, au sens large. Hors, qu’obtient-on si nous additionnons les femmes, les LGBTI, les racisés, les précaires, les orphelins, les enfants issus d’un milieu modeste, et cetera, bref, toutes les personnes qui ont un handicap dans la vie ? La quasi-totalité de la population bien entendu.

Sans même inclure ces groupes plus larges, force est de constater que la grande majorité de la population connait, a connu ou connaîtra, un problème physique, psychique ou cognitif à un moment de sa vie, que cela constitue un handicap ou non.

Etre une personne subissant un handicap est la norme ! Bien sûr, les handicapés, en revanche, ne représentent pas la majorité de la population, mais tout de même une minorité extrêmement importante (environs une personne sur 5).

Insister sur la source sociétale du handicap

Une autre option, pour déterminer un remplaçant du terme “valide”, pourrait donc se trouver dans l’étymologie du mot handicap. En effet, si nous revenons à son premier sens sportif, l’antonyme de handicap n’est pas validité, mais avantage. On donne un avantage à un sportif, lui permettant ainsi de plus facilement l’emporter, sans que cela ne garantisse son succès.

Si nous affirmons et revendiquons le terme d’handicapé afin d’insister sur les sources sociétales du handicap, nous pouvons dés lors (avec bien entendu une certaine provocation) utiliser le terme avantagé comme antonyme de handicapé, insistant ainsi sur les avantages que lui procure la société par rapport aux handicaps qu’elle fait subir à l’handicapé.

Ainsi, nous pouvons prendre en exemple l’avantage que constitue le fait de pouvoir aisément comprendre n’importe quelle vidéo, en opposition au handicap que constitue, pour un sourd, l'absence de sous-titre ou de doublage signé. De travailler dans un open-space pour mieux échanger avec ses collègues, en opposition à l’handicap important que cela constitue pour une personne atteinte de TDAH. De monter les escaliers, en opposition à la nécessité de disposer d’un ascenseur pour un certain handicapé moteur. De voir les heures de travail de son entreprise adaptées à ses conditions de vie, en opposition à la perte financière associée à un “aménagement” d’horaires imposé à un hémodialysé.

Etre handicapé, un combat militant

Mais après tout, à la lecture de ce texte, vous seriez en droit de vous demander, que vous soyez handicapé ou avantagé, le pourquoi de cette démarche ?

Je pense avoir déjà répondu à ce point concernant la dénonciation de l’oppression de l’handicapé, de la source sociétale du handicap, et du capacitisme de la société. C’est en effet du simple fait de l’existence du capacitisme qu’il est important, à l’opposé, de revendiquer sa propre existence en tant qu’handicapé, et de mettre en lumières les véritables sources de handicap.

Il demeure un point cependant qui sera sans doute un des moins évidents pour la plupart des avantagés qui liront ce texte. En effet, si j’ai à de nombreuses reprises fait la parallèle avec les combats des féministes, LGBTI, racisés ou encore des précaires, l’importance et l’existence d’une identité portée par chacun de ces groupes parait évidente, alors qu’elle semble inexistante pour les handicapés.

L’importance de la revendication identitaire des LGBTI, par exemple, voit sa justification dans l’oppression et le dénigrement que subit l’identité même des LGBTI à travers le monde. C’est, tout particulièrement, la justification des coming out et des gay prides : donner un exemple aux autres membres opprimés de la communauté, afin de les aider dans leur démarche d’auto-affirmation.

Mais existe-t-il une identité handicapé ? On est en droit de se poser la question. Il existe sans conteste une identité sourde (10) et, à plus faible niveau, une identité autistique, aveugle, ou encore “en fauteuil”. D’autres domaines du handicap s’épanouissent également via des institutions, militantes ou non, qui, en elles-mêmes, sont susceptibles de véhiculer une certaine identité. Mais la communauté des handicapés est morcelée, du fait des spécificités évidentes de chaque catégorie. Certaines catégories ne sont par ailleurs jamais représentées, les personnes concernées étant alors totalement privés de la moindre possibilité de revendiquer une identité collective propre.

Et le problème de l’identité est par ailleurs multiple. Comme nous le disions plus haut, 80% des handicapés subissent des handicaps dits invisibles. Si les 20% restants (dont le handicap est directement évident pour n’importe quel avantagé au quotidien) combattent, outre le handicap, avant tout l’essentialisation dont il sont l’objet au quotidien, ces 80% d’invisibles, au contraires, sont incités à masquer leur identité, ce afin justement de ne pas avoir à subir cette même essentialisation, ce qui amène souvent à des situations de rejet et d’incompréhension de la part des avantagés (qui peuvent par exemple qualifier de “grosses feignasses hyperactives qui ne font aucun effort pour rester tranquille” des personnes atteintes de TDAH).

Nous le voyons rien qu’en énonçant ces faits : l’ensemble de la communauté des handicapés connait de nombreux éléments communs, en particulier l’essentialisation ou la peur de celle-ci. Le combat pour l’identité handicapé est donc à la fois un combat contre l’essentialisation, le capacitisme, la balkanisation de la communauté handicapé, et pour l’émancipation et la reconnaissance des “crypto-handicapés”.

Afin de réveiller les consciences, que ce soit celles des avantagés ou des handicapés invisibles, et de combattre les véritables sources de handicap, l’affirmation militante de cette identité commune se fait indispensable !

Notes

(1) Depuis quelques années, de nombreuses critiques de la “négritude”, et autres mouvances identitaires des “races” opprimée, ont vues le jour. En effet, si ce mouvement prenait tout son sens dans le contexte y ayant donné le jour, beaucoup revendiquent aujourd’hui le dépassement de cette condition, constatant que des termes tels que “la France black-blanc-beur” sont eux même vecteurs de racialisation, une des sources premières du racisme. C‘est pourquoi le terme de racisés est à présent privilégié par certains, afin de mettre en évidence la problématique première de leur condition, à savoir l’essentialisation racial. En intégrant le terme de “race”, le mot racisé est bien dans la continuité de la “négritude”, et autres appropriations des stigmates, fil conducteur de l’introduction de cet article.

(2) Il est d’ailleurs important de remarquer au passage l’erreur qui consisterait à remplacer le terme “clochard” par SDF, les deux expressions ne couvrant pas les mêmes conditions. En effet, si un “clochard” est une personne exclue et sans domicile, un SDF ne l’est pas forcément (ce dernier pouvant être nomade et parfaitement intégré). Cet exemple est selon moi révélateur de l’absurdité de l’automatisation de l’euphémisme politique, pensant transformer certaines expressions en quasi interjections, alors même que celles-ci continuent à véhiculer un sens particulier, plus ou moins éloigné du sens recherché. Nous verrons qu’il en va de même entre handicapé et “personne en situation de handicap”. Dans un autre style, on pourra également faire remarquer que l’expression “minorité visible” est en elle même une racialisation.

(3) Bien entendu, le sujet est ici simplifié à l’extrême, et nécessiterait un autre article pour être pleinement traité. Il est par exemple communément admis dans le milieu scientifique et celui des travailleurs sociaux que le handicap est une association de caractéristiques propres et d’environnement, et ne peut être considéré sans prendre en compte cet environnement. Pour preuve la Classification internationale du Fonctionnement, du handicap et de la santé. Cet article abordant le sujet sous un angle purement militant, et non scientifique, j’y fait personnellement le choix d’y considérer le handicap comme uniquement issu du contexte sociétal capacitiste, puisque pouvant être entièrement, de mon point de vue, résolu par l’action politique et sociale. Ce point de vue ne nie cependant pas l'existence propre des caractéristiques psychiques, physiques ou cognitives (potentiellement) handicapantes elles-mêmes, ni leurs particularités. Ainsi, selon cet angle d’approche, un aveugle, par exemple, est bien entendu caractérisé par sa déficience cognitive, mais celle-ci n’est considérée “handicapante” que par le fait des manques de compensations, directes ou indirectes, offertes par la société.

(4) Nous voyons encore ici l'indissociabilité des luttes des “minorités” : là où le handicapé lutte contre le capacitisme, la femme lutte contre le paternalisme, le racisé contre la racialisation, et le LGBTI contre l’hétéronormativité, tous représentatifs d’une certaines condescendance des “majorités” (idéal de l’homme valide, cisgenre, hétéronormé et non-racisé) . A noter que ces aspects ne se retrouvent pas que dans les milieux réactionnaires, mais prend au contraire parfois ses racines dans un certaines bienveillance (ce que l’on qualifie parfois de racisme / handicaphobie / homophobie / sexisme de gauche).

(5) Notons au passage que l’handicapé fut de tout temps la première cible des société fascistes et de l’eugénisme. Pour citer le plus extrême, l’Aktion T4 vu la toute première étape de la campagne d’extermination massive initiée par le régime nazi.

(6) Une bonne définition du terme handicapé, est, selon-moi, une définition qui respecte les critères suivants :

  • désigne la totalité de l’ensemble des handicaps physiques, psychiques et cognitifs, sans permettre de confusion avec les seuls handicaps moteurs
  • désigne le handicap comme étant le fruit du contexte sociétal du sujet, et non du sujet lui même
  • ne permet pas de confusion avec les autres handicaps sociaux, tels que, par exemple, l’appartenance à une minorité religieuse ou le fait d’être transgenre

(7) Ce constat devrait d’ailleurs selon moi être étendu à une définition large de “handicap”, incluant les autres formes d’exclusions que nous avons évoqué. Le revenu universel pourrait par exemple être un des axes permettant de développer cette approche. Approfondir ce sujet dépasserait cependant largement celui de cet article.

(8) Je prends ici l’exemple du wikitionnaire car il est, à mon avis, plus représentatif de la définition réelle d’un mot, puisque rédigé collaborativement par les locuteurs eux même plutôt qu’une académie normalisatrice, forcément réactionnaire et influencée par des facteurs politiques. Vous retrouverez pourtant les travers que je dénonce ici dans la plupart des dictionnaires français actuels.

(9) Du fait de l’étymologie particulière du terme handicapé, nous ne pouvons malheureusement construire un néologisme latiniste comme, par exemple, avec le terme cisgenre.

(10) Cette identité, comme souvent, c’est constitué en partie du fait d’une oppression intensive de cette communauté, jusqu’à encore très récemment dans nos pays occidentaux, et encore aujourd’hui dans de nombreux pays. En France, jusque dans les années 1980, la langue des signes est interdite. La vocalisation est forcée, par exemple par le fait de jeter des enfants dans des bassins d’eau glacée pour les forcer à hurler. La surdité est systématiquement assimilée à une déficience mentale, et de nombreux sourds sont internés. Depuis le “réveil sourd” des années 80, ayant amené à la légalisation et à la reconnaissance de la LSF (Langue des Signes Française), la communauté sourde de France possède sa propre langue (car oui, le Français est souvent une seconde langue pour un sourd), ses institutions militantes, ses arts (particulièrement le théatre et la dance, dont on peut citer le Visual Virtual), etc … qui contribuent à former une culture riche et vivante.