Le psy et l’entretien d’embauche

Récit écrit en 2014. Histoire (hélas) vraie.

Comme je cherche du travail, j’envoie un CV dès que je vois une offre d’emploi intéressante. Heureux d’en avoir enfin trouvé une (les annonces intéressantes ne sont pas légions), je postule pour un emploi de chargé de référencement et suis convié pour un entretien dans les locaux de l’entreprise durant quatre à six heures…

Étonné par la durée du truc je demande des éclaircissements.

Le patron me répond qu’il y aura plusieurs tests, un test de personnalité et un test de QI, ainsi qu’un entretien. Ça me paraît un peu beaucoup pour un job dans le web.

Après une nuit horriblement longue en raison de mes difficultés à trouver le sommeil et à le garder, je me rends, stressé, au lieu de rendez-vous pour découvrir qu’un autre candidat passe les tests en même temps que moi. Pas grave, je sais que je ne suis pas le seul sur le coup, mais de voir un « concurrent » de visu rend la chose un peu spéciale. « J’ai rien contre toi mais je préfère que tu n’aies pas le boulot, mec! »

On se serre cordialement la main malgré tout.

En plus du patron, il y a un psychologue du travail chargé du recrutement. Le test de QI leur sert à évaluer nos capacités et qualités intellectuelles. Le psy nous donne quelques statistiques et nous révèle que si nos résultats finaux se trouvent dans les 60% les plus faibles de la population testée, nous serons invités à rentrer chez nous. Il nous explique que dans ce test là, il y a quatre catégories. De 0 à 30%, de 30 à 60%, de 60 à 90% et de 90 à 100%. Si on est dans cette dernière, on est des génies, et on n’a rien à faire ici. J’aimerais bien être dans cette catégorie n’empêche. Eux, ils veulent les gens qui ont entre 60 et 90% de bon résultats.

Après trois heures de tests de logiques, de connaissances et autres étrangetés, mon concurrent et moi-même sommes conviés à faire un test de personnalité. Ça veut dire qu’on est dans la bonne catégorie. Je suis à la fois assez fier et un peu déçu de ne pas être un génie.

On me demande d’abord de dessiner un arbre sur une feuille blanche, mais pas un sapin. Je rends la feuille et dois dessiner un nouvel arbre, différent du premier sur une autre feuille blanche. Toujours pas un sapin. A chaque fois, je veille à matérialiser le sol. Ça veut dire que j’ai les pieds sur terre. J’ai lu ça quelque part.

Je ne sais pas trop à quoi m’attendre. J’ai bien imaginé un test du genre qu’on trouve dans les magazines féminins où on t’explique que tu es une personne formidable même si tu prends plaisir à arracher les plumes d’oiseaux vivants, mais à vrai dire ce sont 300 questions où on ne peut répondre que par « oui » ou « non » ou « ? ». Il nous est cependant demandé de ne répondre par « ? » au maximum trois fois parce que ça fausserait les résultats statistiques.

Je ne trouve pas ça logique.

D’autant plus que je sors de trois heures de tests de logiques, et que je suis sûr d’avoir raté de peu la marche qui mène au génie… Du coup je suis à peu près plutôt sûr de moi…

En lisant les questions, je constate deux choses: 1) ce sont des affirmations, 2) je n’ai envie que d’une chose, leur dire que mes réponses ne les regardent pas. Ces méthodes de recrutement sont stupides et oublient que dans la psyché humaine il y a l’incertitude. Ici, on nous demande d’être bêtement binaire. Comment répondre à des affirmations sans pouvoir se justifier? Comme si tout n’était que noir ou blanc. J’ai dû répondre à des questions par oui ou par non par défaut. J’aimerais vraiment comprendre d’où viennent ces techniques et comment elles en sont venues à faire référence…

A vrai dire, j’ai fait quelques recherches sur ce fameux test de personnalité de Guilford-Zimmerman et ai découvert qu’il avait été créé en 1948. Il faut croire que depuis la psychologie n’a guère fait de progrès…
300 affirmations sont posées et permettent de définir dix traits de personnalités: l’activité générale, le caractère sérieux, si on a un caractère de leader ou de suiveur, la stabilité émotionnelle, l’objectivité, la convivialité, la capacité de raisonnement, les relations personnelles et la force de caractère appelée masculinité (si si!). L’idée est que dans chaque thématique, on tire un trait de caractère précis: ce type est plutôt un dominant sérieux qui a une grosse paire de couilles. Le principe est donc d’avoir une idée bi-polaire de traits de caractères chez une personne. Du coup, vous avez droit à ce genre de questions:
Vous vous trouvez souvent dans des situations difficiles que vous n’avez pas cherché à provoquer. / Vous aimez les scènes d’amour au cinéma ou au théâtre. / Vous parlez plus lentement que la plupart des gens. / Les gens semblent heureux d’être avec vous. / Vous aimeriez dire un mot ou deux à certaines personnes. / Les gens parlent de vous derrière votre dos. / Vous êtes vraiment affligé quand un cheval est mal traité. / Quand vous prenez un repas avec d’autres personnes, vous êtes habituellement un des derniers à finir.

Après les 300 affirmations, je suis passé à l’entretien. Je suis tendu. Je suis fatigué par tous ces tests stériles, j’ai faim et la présence inamicale du psy m’agace. Pourquoi fait-il la tronche depuis quatre heures? Déteste-t-il tant son travail qu’il ne peut contrôler son faciès et s’empêcher de tirer la gueule?

En plus du psy, le patron est là bien entendu pour l’entretien. Ce dernier prend la parole, il a les trois pages de mon CV devant lui et m’explique que trois pages pour un CV c’est trop, surtout quand on postule pour une place de référenceur qui est un métier qui nécessite de la synthèse. Je ne vois pas le rapport entre mon métier et le fait d’être synthétique, et lui explique que mon CV fait cinq pages à la base, que je l’ai réduit et que c’est la première fois que quelqu’un s’en plaint. J’admets cependant que ce CV est peut-être plus destiné aux agences web qu’aux annonceurs. A part ça, tout s’est excellemment passé, les rapports sont cordiaux, il est intéressé par mon parcours, a besoin de savoir comment je suis passé d’études d’Histoire à des études en communication web. J’explique que les débouchées sont faibles en Histoire. Le psy me fait remarquer que j’avais cette information avant d’entrer à la fac, et me voilà à me justifier de mes choix de vie et explique qu’à la base je voulais aller jusqu’au bout, c’est à dire jusqu’au Doctorat. Il fait une moue avec son visage désagréable. De quoi? Cela te pose un problème que je ne sois pas la même personne à 32 ans qu’à 20 ans? J’aurais dû continuer à m’enfermer dans les études d’Histoire pour finir avec un Doctorat et le RSA? Et j’aurais fait ça comment? Je les aurais payées comment ces études?

Le psy prend la parole.

« Vous avez fait un mémoire sur Platon, c’est pas un peu abstrait comme travail? Alors que vous faites un métier concret. »

C’est quoi cette question? C’est écrit sur mon CV: L’économie dans l’oeuvre de Platon, comment ça pourrait être abstrait? On n’est pas dans la représentation de la réalité selon Platon, mais comment il pensait l’économie à son époque, le tout comme support historique et non philosophique. Une source historique me semble être quelque chose de relativement concret.

Je lui explique donc. Il note.

« Quelle est la colonne vertébrale de votre carrière? »

Quoi?

« La colonne vertébrale? »

Tu veux dire quoi par là?

« Oui, vous avez une colonne vertébrale non? »

A moins que vous soyez un invertébré… »

Ah, tu veux juste faire de l’esprit.

« J’ai envie de faire mon métier dans un premier temps, trouver de bonnes conditions de travail. J’ai envie de… »

Son téléphone sonne. Il répond. Je me tais.

« Continuez, je vous écoute d’une oreille. »

Je suis sidéré.

« Non, je parle à un candidat… » Dit-il à son interlocuteur.

Alors je parle. Je parle juste un peu plus fort pour le gêner. Il se lève et sort de la salle.

« … et j’ai envie de me poser dans une entreprise parce que je n’ai pas pu le faire jusqu’à présent. J’aimerais pourquoi pas faire du management dans quelques années. »

Le patron est gêné par cette scène. Ce n’était pas prévu et c’est décontenançant pour lui-aussi. Je ne me sens pas respecté et ça se voit.

Le psy revient.

Il me demande sans s’excuser: « Quel type de personne êtes-vous? »

Comment ça quel type de personne je suis?

Il doit voir le scepticisme sur mon visage et rajoute: « Comment vous définiriez-vous? »

Je prends une grande inspiration parce que je veux réfléchir. Des tas de choses me viennent en tête: il attend quoi de moi? Que je lui dise que je suis un foutu chômeur qui a besoin de bosser, qui ne sait pas quelles seront ses indemnités dans six mois et que ça le panique? Tu veux savoir quoi trou du cul? Que je pense être plus intelligent et plus malin que toi mais que ta position de dominance dans cette situation te fait te sentir supérieur à moi et que je trouve lamentable que tu me parles sur ce ton et que tu me fasses passer des tests personnels et que tu me juges?

« Je dirais que je suis quelqu’un de curieux, quelqu’un de passionné aussi. Quelqu’un ouvert d’esprit. Je m’intéresse à beaucoup de choses, les océans, le surf, les jeux vidéo, la lecture, le cinéma, je fais du basket… Je me définis comme quelqu’un qui n’aime pas parler de lui, c’est une certitude… »

Il prend des notes, lève les yeux vers moi, reprend des notes.

« Et vous avez des défauts? »

Je souris. Je n’en reviens pas qu’on continue à poser ce genre de questions… Bien sûr que j’ai des défauts. J’ai l’hypocrisie de te sourire alors que je rêve de te cracher au visage…

« On me dit souvent que je suis distrait. »

C’est vrai. Je n’invente pas. J’avais préparé ma question. Je suis distrait. Quand on me parle, je pense tellement à plein de choses que j’en oublie ce qu’on me dit. À vrai dire je m’ennuie vite quand on me parle, surtout quand je ne me sens pas stimulé. Si vous voulez tester ça sur moi, parlez-moi de la météo. Alors j’ai appris à faire le tri dans les informations. J’estime ce qui est important ou non, et je zappe ce qui ne l’est pas.

« Mais dans le cadre de mon travail, pour éviter d’oublier quoique ce soit, je prends toujours des notes. J’ai même un abonnement à Evernote sur mon téléphone comme ça, ça se synchronise avec mon ordinateur et ma tablette et dès que je dois retenir un truc important, je le note. »

Il prend des notes, dubitatif, il lève à peine la tête. Ses yeux me regardent juste au-dessus de ses lunettes.

« Quelles sont les trois objectifs que le patron vous a mentionné en début d’entretien? »

Je reste sans voix. C’est quoi le but? Me prouver que j’ai raison? Que j’oublie les informations que je juge inutiles pour la suite? Demande-moi les problématiques métier dont on a parlé, demande-moi les spécificités techniques qui me sont demandées, et non les trois objectifs de cet entretien…

« Tout d’abord, il s’agit de savoir si j’ai les qualités pour ce poste… Ensuite, si ma personnalité s’intégrera dans l’entreprise… Pour le reste, ça m’échappe. »

Deux sur trois, pas mal quand même! Pour quelqu’un de distrait! Dommage que j’ai oublié le troisième. J’aurais dû le noter. J’ai pris des notes mais que sur les missions qu’on attend de moi…

Il note, je sens comme un sentiment de triomphe sur son visage, pour la première fois de la journée je vois ses lèvres se lever, je crois qu’il sourit. Oui, tu m’as eu, je viens de t’expliquer que j’étais distrait et tu l’as prouvé, ça prouve quoi alors?

Si j’avais donné les trois objectifs, tu m’aurais reproché de ne pas être assez distrait?

« C’est quand même votre entretien d’embauche, vous auriez pu faire un effort. » Me dit-il.

Un effort? Un effort? J’ai passé quatre heures à faire des tests. Je fais que ça des efforts! Je suis crevé et je n’ai pas mémorisé une putain d’information insignifiante! Enlève-moi ce rictus, tu m’énerves.

Je garde mon calme.

« Quelles sont vos valeurs? »

Mes valeurs? J’inspire et expire doucement. Je laisse mon regard se poser sur la table. Je fais semblant de réfléchir. Je suis écœuré. J’ai envie de me barrer. Mes valeurs… Est-ce que je peux lui dire que ça ne le regarde pas? Je dis ça et c’en est fini de moi, je n’aurai pas le boulot. Mes valeurs… Qu’est-ce que je peux dire?

« Je pense que je suis… altruiste. Je crois en la solidarité. Je pense que collectivement on est plus fort… »

Je ne sais même plus ce que je raconte. Je crois que je suis en train de lui dire que je suis communiste. C’est pas complètement faux cela dit.

« Je suis proche de ma famille et de mes amis. »

A vrai dire, pas tant que ça parce que je suis relativement solitaire même si je les aime tous énormément, mais c’est une part de moi qu’ils connaissent et respectent, mais je n’ai pas envie de lui raconter ça, je ne suis pas là pour être analysé ou pour raconter ma vie.

« Et en parlant de famille, quelle est votre situation? »

Putain mais lâche-moi!

« Je suis pacsé avec ma compagne. »

Il regarde mon CV.

« Ce n’est pas écrit dans votre CV, c’était dans la version de cinq pages? »

Il pose son dos sur le dossier de sa chaise en souriant, fier de sa vanne.

Sur un ton sec je lui dis: « Non, je ne l’ai pas écrit sciemment. J’estime que c’est une information personnelle et qu’il n’appartient qu’à moi de la donner ou non. Si on me pose la question, j’y répondrai volontiers si je le décide. »

Il se courbe de nouveau, je regarde sa feuille, je le regarde dans les yeux, il évite mon regard. Etrangement, il ne note rien.

« Vous avez des enfants? »

Seulement dans mon congélateur.

« Non. »

Il note.

« Que fait votre compagne? »

A cette heure-là, elle doit être en pause dejeuner…

Si seulement j’avais le courage de lui dire ça…

Et puis qu’est-ce que ça peut te faire? Pourquoi tu me poses toutes ces questions personnelles?

Parler de moi c’est une chose, mais je ne parlerai pas de mon amoureuse, ça ne te regarde pas.

Comme je tarde à répondre, il pose sa question différemment.

« Je veux dire, ce qu’elle fait pour vivre… »

Elle mange et respire, comme tout le monde…

« Elle travaille. »

Ça suffira comme information. Il note.

« Vous avez l’intention de faire des enfants bientôt? À 32 ans, faudrait s’y mettre! »

Je regarde le patron qui détourne le regard. Il n’assume pas.

« On verra. »

On arrive enfin au bout de l’entretien. Cela fait une heure que je supporte ça. Je me déteste. Parfois, j’aimerais être capable de tout envoyer chier, de dire ce que je pense vraiment et de les insulter avec leurs méthodes dégueulasses. Ils me demandent quand même si j’ai des questions, et j’ai bien envie de leur demander comment ils font pour dormir, s’ils se sentent bien de m’avoir traité de la sorte, mais je suis sûr qu’ils trouvent ça complètement naturel… Je demande alors deux ou trois choses sur le poste, est-ce que c’est un poste de cadre, de management… Le patron me répond clairement. Le courant passe bien avec lui. C’est con.

Je sais que c’est foutu, le psy va conseiller de ne pas me prendre. Je me suis mis sur la défensive.

Comment faire autrement quand quelqu’un vous traite ainsi?

Je suis hors de moi. En sortant, je ne suis même pas sûr d’avoir envie de bosser pour cette boîte. A aucun moment on ne m’a vendu le job. Il est évident pour eux que l’entretien ne va que dans un seul sens et que j’ai donc envie de travailler là parce que je suis un foutu chômeur et que je devrais prendre ce qu’on me donne et remercier éternellement mon sauveur de la géniale opportunité d’avoir un emploi, même au prix d’avoir été traité comme de la merde par un psy de pacotille.

Le lendemain, le patron m’appelle pendant mon cours d’anglais (je fais une formation pour progresser). Il laisse un message:

« Bonjour Jérémie, je vous appelle pour donner suite à votre entretien, malheureusement je ne vais pas y donner suite. On a trouvé le profil d’une personne qui correspond à nos attentes. Par ailleurs, j’ai reçu le compte rendu de Monsieur le Psy, qui au-delà de vos qualités intellectuelles indéniables met en avant une certaine sensibilité et me déconseille de continuer avec vous… »

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