Liban — France: Lettre ouverte au Président François Hollande

Lettre ouverte à Monsieur François Hollande, Président de la République Française,

A l’occasion de sa visite au Liban (16 Avril 2016)

Monsieur le Président,

Les Libanais vous sont reconnaissants. Même pour une visite, et même pour une visite de courtoisie décidée à la va-vite dans le cadre d’une tournée régionale. Ils vous sont reconnaissants pour avoir tenu à effectuer cette nouvelle visite, reportée une première fois, alors que le Liban sombre dans un état de déliquescence avancée. C’est d’ailleurs parce que leur pays en est arrivé là, et qu’il trouve encore un pays ami comme la France pour s’intéresser à lui que les Libanais vous sont reconnaissants. D’autant que leurs plus proches alliés, arabes, se détournent d’eux et de leur pays.

Cependant, une lettre ouverte n’est pas une lettre courtisane. Elle comportera des vérités qui font mal à son auteur, à ses compatriotes, à la France, aux amis du Liban, et qui vous feront mal à vous personnellement. Car, oui, si les Libanais vous sont reconnaissants pour votre visite aujourd’hui, alors que le Liban est, à nouveau, dans la tourmente, ils ont aussi des regrets à vous exprimer.

Le Liban est une mosaïque de communautés. Il prenait comme exemple, depuis sa création, la France, ses valeurs, ses institutions. Avec le temps, il a perdu cette référence qu’était pour lui la France, une France qui perd elle-même ses repères lorsqu’il s’agit du Liban, du Levant, du Moyen-Orient, et enfonce les Libanais encore plus dans leur précarité. S’il y a une communauté en particulier qui refoule aujourd’hui d’intenables frustrations à cause de l’amour qu’elle a porté pour la France et des déceptions qu’elle a depuis récoltées, c’est bien la communauté chrétienne. Pilier historique, culturel, politique, économique et social, d’un Liban aujourd’hui broyé par une anarchie dévastatrice, cette communauté, chrétienne, est celle qui a le plus grand mal à comprendre ce qu’elle est en droit de percevoir comme un lâchage de la France, voire une trahison… Et il y a bien une raison à cela : les Chrétiens du Liban n’ont pas compris, ou n’ont pas voulu comprendre, les transformations profondes qui ont traversé la société française et occidentale au cours des dernières décennies, et, de ce fait, n’ont pas compris la relativisation de leur poids dans ce tour de table des alliés et partenaires libanais et régionaux de la France aux valeurs désormais instables…

Les Chrétiens libanais ont eu le malheur de trop faire dans les sentiments, et pas assez dans les intérêts. Ils n’ont pas compris que la France, celle du Président gaulliste Jacques Chirac, puisse leur préférer, par intérêt et pragmatisme, un parapluie syro-saoudien, entendre une alliance de facto entre un régime baasiste dictatorial n’ayant jamais reconnu l’indépendance de son petit voisin et un régime fondamentaliste obscurantiste qui s’est doté d’une mission irrévocable d’islamiser le monde proche et lointain… Ils n’ont pas compris que la France, celle du Président Nicolas Sarkozy, qui n’a pas connu le grand Charles mais qui prétend s’en inspirer, puisse, à son tour, jouer avec le feu qui couvait dans la région en sachant combien cela était dangereux pour les dernières minorités enclavées au Levant et notamment au Liban de provoquer ainsi l’effondrement des derniers remparts protecteurs… Ils n’ont pas compris que cette même France, celle d’un Président socialiste, qui rappelle par son prénom et son appartenance partisane un grand François Mitterrand, puisse continuer à jouer de leur avenir en adoptant les deux mesures destructrices des politiques de ses deux prédécesseurs : l’alliance avec des parties qui représentent l’antisystème libanais et qui se sont promis de détruire cette particularité multiculturelle du Liban (l’axe franco-saoudien en est la principale illustration) et la déstabilisation déterminée des derniers piliers de ce qui garantissait encore la stabilité de ce qui devenait le dernier « réduit » chrétien d’Orient (en soutenant, pour satisfaire les alliés de référence que sont devenus pour Paris, les Saoudiens et les Qataris, les forces djihadistes et obscurantistes qui s’efforcent de poursuivre la destruction du Levant multiculturel et qui « font du bon boulot » selon les propres termes de votre ancien Ministre néoconservateur des Affaires étrangères Laurent Fabius).

Pour les Chrétiens du Liban, vous avez réussi à cumuler les deux erreurs les plus graves de vos deux prédécesseurs : (i) substituer des relations commerciales déshumanisées avec les pétromonarchies arabes du Golfe (et avec deux régimes wahhabites en particulier, celui des Al Saoud et celui des Al Thani) à des relations historiques franco-libanaises dont les Chrétiens maronites constituaient, ne serait-ce que symboliquement depuis quelque temps déjà, la colonne vertébrale, et (ii) contribuer à vider l’Orient et le Levant en particulier de ses minorités et des Chrétiens en particulier, en adhérant, sans limites, aux vues politiques de vos alliés régionaux, avec tout ce que cela implique pour la stabilité du Liban, son intégrité territoriale, sa sécurité, sa cohésion nationale, et la présence, désormais trop précaire, de ses Chrétiens.

Certes, la France est engagée aux côtés du Liban. Elle contribue à sa sécurité, directement, avec une présence de l’Armée française au sein de la FINUL, et reste un partenaire économique et commercial de premier rang, et un partenaire culturel privilégié. Mais, regardons les choses de plus près, et surtout, regardons-les en face : la France perd beaucoup au Liban, et vous, comme vos prédécesseurs ne reconnaîtrez jamais votre part de responsabilité dans cet échec. Son influence, autrefois dominante, s’effrite, y compris sur le plan politique, d’autant qu’elle a choisi d’adhérer totalement aux politiques saoudo-arabes lorsqu’il s’agit du Liban et du Levant. Et son influence économique, commerciale, militaire, culturelle suit la tendance baissière. Les Libanais restent reconnaissants envers la France, et envers les sacrifices consentis par les Français afin d’aider le Liban à survivre à ses nouvelles épreuves, mais ils sont perplexes. Les dirigeants français, ceux qui se sont succédés aux postes de responsabilités au cours des deux dernières décennies, ont fait des choix, concernant le Liban, les Libanais, le Levant et la politique arabe et moyen-orientale de la France, qui engageront, pour longtemps encore, leurs successeurs. Et ces choix sont, pour les Libanais dans leur ensemble et pour les Chrétiens en particulier, mauvais et dangereux. Ils ne sont pas irrévocables, certes, mais doit-on espérer la ressuscitation de valeurs fondatrices des relations franco-libanaises, mortes assassinées et enterrées depuis des années, pour espérer un retournement de situation ?

Monsieur le Président,

Votre mandat arrive à sa fin. Les Libanais garderont de vous une image mitigée. Pour être plus précis, ils seront, en bons Libanais, divisés à votre égard. Vous êtes le Président français qui aura, malgré les bonnes intentions, enfoncé le Liban dans une situation dont il ne pourra pas se relever de sitôt, avec une transformation fondamentale dans sa structure démographique qui fait de la majorité chrétienne fondatrice du nouveau Liban et une ultra-minorité qui reste visible un peu par courtoisie de la part des autres communautés libanaises, et aussi par besoin pour elles du fait de leurs dissensions… Vous êtes aussi le Président français qui a dû multiplier les revirements en Syrie, aggravant la confusion ambiante, par impuissance et par omission, et provoquant encore plus la déstabilisation du Levant et donc du Liban. Mais vous êtes aussi le Président français qui a maintenu une présence française directe au Liban, militaire, culturelle, économique, diplomatique, et surtout peut-être aussi, vous êtes celui qui a tenu à ne pas quitter l’Elysée avant d’avoir effectué une dernière virée libanaise… Une sorte de visite de courtoisie, symbolique mais appréciée par tous, même si, les personnalités que vous venez rencontrer, en l’absence d’un Président, sont, pour la plupart d’entre elles, « complices » dans la destruction de leur pays. Mais, savez-vous que ces personnalités, surtout les personnalités politiques chrétiennes, qui ont montré leurs multiples et récurrentes incapacités, et qui sont, pour la plupart d’entre elles, corrompues et dépassées, arrivent, encore, à tirer un peu de jouissance de votre brève rencontre avec elles réunies groupées à la Résidence des Pins… Seriez-vous, sans le savoir encore une fois, en train de crédibiliser une classe politique libanaise complètement rejetée, moralement, et totalement incapable de gouverner ? Un dernier geste qui divisera encore plus les Libanais lorsqu’ils se rappelleront de cette dernière visite d’un Président français au Liban, un Liban qui n’avait point de Président pour l’y accueillir et où, le patriarche des Maronites d’Antioche et de tout l’Orient a dû, la tête baissée, faire lui-même le déplacement pour venir vous saluer sur votre lieu de résidence…

One clap, two clap, three clap, forty?

By clapping more or less, you can signal to us which stories really stand out.