Vous pensiez être rationnel ? Mais ça, c’était avant…

Découvrez la puissance des biais cognitifs auxquels nous sommes tous soumis.

Léonie Messmer
Feb 15 · 6 min read

Deux systèmes en compétition

Au début des années 1970, le modèle classique de l’homo oeconomicus est remis en cause. Kahneman et Tversky (1974), deux docteurs en psychologie, donnent la preuve expérimentale que l’Homme ne prend pas ses décisions de manière rationnelle. C’est la naissance des sciences comportementales. Cette discipline s’intéresse au processus cognitifs et motivationnels qui entrent en jeu pendant la prise de décision, et donc l’action. En effet, quand nous agissons, nous décidons d’adopter un comportement plutôt qu’un autre. Et parfois, nos actions ne sont pas complètement raccord avec nos intentions… Alors, comment expliquer cela ? Quels sont les processus cognitifs qui nous guident ? Et leur impact ?

Kahneman modélise le fonctionnement du cerveau humain en un système de pensées dual composé d’un système 1 (automatique et intuitif) et d’un système 2 (raisonné et logique). Selon lui, nous agirions toujours sous l’influence d’un système ou de l’autre puisqu’ils sont concurrents.

Le système 1

Le système 1 est basé sur l’expérience passée. Si ce n’est directement la vôtre, elle s’inscrit dans un courant évolutionniste pour répondre à un instinct de survie. Ce système est automatique et intuitif : il ne nécessite pas de raisonnement. Il est donc facile à adopter.

Le système 2

Le système 2 quant à lui, sollicite des capacités d’attention et de concentration puisqu’il demande un raisonnement, une réflexion logique. Ce système est largement plus coûteux que le système 1, donc bien moins souvent utilisé.

Il nous est impossible de traiter les informations de notre environnement dans leur totalité pour agir de manière rationnelle. Nous allons donc privilégier des stratégies simples, rapides et souvent erronés (système 1) au détriment d’un raisonnement logique et réfléchi (système 2). En effet, l’être humain possède des ressources cognitives limitées (il ne peut pas être concentré 24h/24 ou encore mémoriser tous les éléments qu’il rencontre dans une journée). Pour cette raison, nous utilisons des raccourcis mentaux. Pas de panique, nous sommes tous pareils !

Biais cognitifs & Comportements

Les biais cognitifs sont source d’erreurs, générées par notre système 1. “Automatiquement”, nous utilisons des heuristiques pour prendre des décisions. Il s’agit de stratégies très simples, très rapides, qui marchent très bien, très souvent (mais pas toujours !). Ci-dessous quelques exemples de l’exercice de notre système 1 :

#L’heuristique mathématique “longueur = nombre”

Cette heuristique est souvent évoqué en psychologie du développement (Piaget, 1941). Elle illustre très bien la définition donnée plus haut. Bien que cette heuristique soit très connu chez les enfants d’âge préscolaire, les adultes s’y trompent parfois !

Imaginez vous au supermarché, vous avez fait vos courses et vous vous dirigez vers les caisses pour régler vos achats. Comment choisir où payer parmi les 10 caisses qui s’offrent à vous ?

Sans vous en rendre compte, vous choisirez certainement la caisse où il y a le moins de monde (moi aussi…) et dans ce cas, vous adopterez un comportement irrationnel en utilisant l’heuristique “longueur = nombre”. Votre conclusion (“la file la plus courte est la plus rapide”) est très certainement fausse : le comportement rationnel aurait été de compter tous les articles des individus dans chaque file. Mais ce type de raisonnement est long (et vraiment pas drôle !) donc vous agissez le plus « simplement » possible, au risque de commettre des erreurs.

Évidemment, les conséquences de l’utilisation de l’heuristique “longueur = nombre” ne sont ici pas dramatiques : au pire, vous perdez quelques minutes dans la file d’un supermarché.

#L’heuristique de disponibilité

Il s’agit d’un mode de raisonnement qui utilise les informations immédiatement disponibles en mémoire. L’individu ne se rend pas compte qu’il utilise ces informations, puisque c’est le système 1 (automatique) qui le gouverne.

Supposons que vous avez lu un article dans un magazine quelconque qui prétendait que les contrôles de voitures seraient plus fréquents pour les conducteurs de voitures rouges. Admettons que, quelque jours plus tard, l’un de vos amis vous affirme la même chose (c’est d’ailleurs la raison pour laquelle il est arrivé en retard à votre rendez-vous). Sur le moment, vous trouverez certainement cela absurde, d’autant plus que vous êtes agacé d’avoir attendu. Puis, en rentrant chez vous, vous voyez des policiers autour d’une voiture rouge, et soudain les propos de votre ami qui confirmait ceux de l’article vous reviennent en mémoire… Alors, vous vous demandez si cela est vrai, et vous finirez certainement par penser que oui. Ici aussi, la conclusion est plutôt cocasse.

Cependant, c’est le même principe qui propage une rumeur : nous avons tendance à croire les informations répétées à plusieurs reprises et par plusieurs sources… Il faut se méfier de soi-même !

#Le biais du temps présent

Le biais du temps présent se définit par la tendance à accorder un poids plus élevé à des gains proches du temps présent par rapport à des gains futurs (qui nécessiteraient alors de faire un compromis).

Repensez à toutes vos bonnes intentions quand il s’agit d’économiser. Et finalement, la semaine dernière, vous ne résistez pas à acheter le nouvel iPhone… Alors qu’on prend de bonnes résolutions, le biais du temps présent nous conduit à agir autrement… Comment expliquer cela ? En fait, à cet instant, la capacité de maîtrise de soi est défaillante : vous ne vous contrôlez plus. La visualisation du plaisir immédiat produit par l’achat du smartphone est plus important à vos yeux, et surtout à ce moment précis, que celui de l’argent accumulé que vous pourrez, à long terme, utiliser pour faire des travaux chez vous l’année prochaine par exemple. À ce moment, économiser est associé à un déplaisir, alors vous finissez par céder (et adopter le comportement plaisant).

Ce biais est également utilisé pour expliquer la procrastination, soit la tendance à temporiser ou à remettre au lendemain. Ce type de comportement peut avoir des conséquences importantes dans la vie professionnelle d’un individu, pouvant aller jusqu’à entraîner des états pathologiques (stress, anxiété et dépression).


Take home message : Kahneman et Tversky concluent que, pour contrer ces biais, nous devons prendre conscience de nos erreurs systématiques et de notre fonctionnement cognitif (dualité de la pensée). Soyons réflexifs, essayons de comprendre le chemin cognitif qu’emprunte chacune de nos décisions !


> Comme ce n’est pas si simple, certains dispositifs peuvent nous aider, comme les nudges (“coup de pouce” en anglais). L’objectif est de nous aider à prendre des décisions et à adopter des comportements qui sont raccords avec nos intentions.

De plus en plus connue du grand public, le Nudge est une méthode qui permet d’inciter à effectuer un comportement. Elle est à la fois douce et très efficace puisqu’elle s’appuie sur des biais existants chez l’individu. En nudge, trois choses sont essentielles :

  1. sa transparence (l’individu sait qu’il est nudgé)
  2. son caractère facultatif (l’individu peut éviter le nudge et n’est jamais contraint)
  3. son résultat doit être positif pour l’individu (on parle d’aide à l’adoption d’un comportement gagnant)

À très bientôt pour un article qui vous explique le Nudge plus en détail ;-) En attendant, quels sont les exemples dont vous avez déjà entendu parler ?


Kahneman, D. (2012). Système 1/Système 2: Les deux vitesses de la pensée. Flammarion.

Piaget, J., & Szeminska, A. (1941). La genèse du nombre chez l’enfant.

Tversky, A., & Kahneman, D. (1974). Judgment under uncertainty: Heuristics and biases. science, 185(4157), 1124–1131.

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