Part VII — “All glitter is not gold”

Après avoir vécu dans une ferme aux Philippines où l’agriculture et l’entrepreneuriat étaient des voies de réinsertion pour publics en difficulté, j’ai toujours pensé que la terre était une excellente source d’épanouissement et d’intégration. C’est ce que je suis allée vérifier auprès de Maramao, coopérative agricole près de Canelli dans le Piémont (Nord de l’Italie).

« Maramao, c’est le terme italien pour désigner les italiens du Sud qui montaient dans le nord de l’Italie il y a 50–60 ans. Ils étaient différents, on s’en méfiait, c’était des immigrés de l’intérieur, m’explique Claudio, l’initiateur du projet. C’était un gros clin d’œil pour nous d’appeler notre coopérative agricole comme ça. »

Et c’est peu dire. Comme beaucoup de campagnes européennes, le Piémont a subi un gros exode rural depuis la fin du XXe siècle : de nombreuses terres ont été délaissées, ou sont restées entre les mains des aïeux qui ne pouvaient plus s’en occuper. L’objectif de Maramao était double : redorer le blason de l’agriculture, et lutter contre le préjugé « les immigrés nous volent notre travail ».

Il y a deux ans, Claudio, responsable des services aux migrants dans l’organisation Cresciere Inscieme, cherche dans son entourage des terres délaissées où il pourrait débuter le projet. La famille de sa femme Maura lui cède quelques terres. Au fur et à mesure, voyant le projet prendre forme, des voisins lui en prêtent d’autres: ils ont aujourd’hui 21 hectares où ils cultivent des noix, des noisettes, des fruits et légumes, ainsi que des vignes. L’équipe est constituée d’Afa et Mamadou (les cofondateurs), Mohammed, Alaghie, Mussa , Cosmos, Nfamara, et trois italiens en réinsertion. Ils viennent d’Erythrée, du Sénégal, de Gambie, du Mali, ont des histoires totalement différentes, ne parlent pas la même langue à part l’italien : la seule chose qu’ils ont en commun c’est qu’ils n’auraient jamais imaginé finir là ! A l’époque, Claudio trouve des agronomes pour leur dispenser une formation d’agriculture biologique, ils gagnent un prix d’une fondation pour acheter un tracteur et la machine est lancée. Très vite, Maramao devient la fierté de Canelli.

Les garçons vivent dans la maison de Bianca, une italienne qui est comme leur mère italienne. Ils prennent aussi des cours d’italien et de théâtre avec la compagnie Bianco-Negro. Cette année, c’est une adaptation de L’Odyssée qu’ils joueront dans les théâtres de la région. Après avoir aidé à désherber le champ de fraises, nous passons l’après-midi à se promener dans Canelli, guidés par notre équipe de choc. Canelli m’apparaît comme un petit paradis.

Quand j’interroge Mamadou, l’un des cofondateurs, qui était graphiste au Sénégal, s’il s’imaginait finir agriculteur dans un petit village Piémontais, il rit.

« Non, bien sûr, mais je suis très heureux de ma situation. Agriculteur, c’est un métier noble pour moi. On peut dire que c’est le père de tous les métiers. Celui qui a sa boutique, l’autre qui a son supermarché, s’ils n’avaient pas d’agriculteurs, ils ne seraient pas là. C’est l’homme qui le banalise, qui dit que c’est un métier de pauvre. Moi je le vois comme un art. Quand tu plantes un arbre, tu le vois grandir jusqu’à ce qu’il te donne des fruits. Les autres personnes viennent jusqu’à toi pour l’acheter, ils l’apprécient, ils sont debout grâce aux choses que tu produis. C’est un plaisir pour moi. Les gens reconnaissent ce que je fais. »

Comme à mon habitude, je lui pose aussi la « fameuse » question : « Si tu avais une chose à dire à l’Europe et aux Européens sur l’immigration, qu’est-ce que ce serait ? ». Mamadou se redresse, marque un temps de réflexion, on sent qu’il voudrait dire beaucoup.

« Je dirai aux politiciens qui disent du mal de l’immigration, si vous voulez chasser les Africains, rendez aux Africains ce qui est à l’Afrique. Franchement, pour moi, on doit être ensemble. Ici, on entend partout « c’est la crise, la crise », mais la vraie crise, elle est en Afrique. L’Europe a utilisé l’Afrique pendant des siècles. Les Africains ont souffert, ils n’en peuvent plus. Aujourd’hui, ses enfants, nous, prennent leurs sacs, et viennent ici. Quelqu’un qui a risqué sa vie pour venir en Europe, et quand il arrive vous le chassez dehors ? (Il rit.) Fermer l’immigration ? Moi je suis d’accord, si tout le monde reste chez soi. Si tout le monde respecte tout le monde, si tout le monde a ce qu’il doit avoir. Si je dis ça, c’est parce que par exemple : vous les Européens aujourd’hui, vous mangez beaucoup de cacao, mais vous n’avez jamais vu de fève de cacao de votre vie. Vous consommez beaucoup de choses, mais vous ne les avez jamais vues. Nous, pour manger du chocolat, ça nous coûte cher. La plupart des Africains n’en ont jamais mangé. Mais bien sûr, on ne peut plus rendre à l’Afrique ce qui lui a été pris, on ne peut plus réécrire l’Histoire. Ça ne sert plus à rien de se plaindre. La meilleure chose à faire c’est trouver un terrain d’entente. Si l’Europe va mal, l’Afrique va mal. Les gens doivent comprendre aujourd’hui que l’Europe ne peut aller sans l’Afrique, et l’Afrique ne peut aller sans Europe non plus. On est tous dans le même bateau. La clé c’est l’intégration, se réunir, partager. Ensemble. »

Ses mots résonnent encore plus fort quand, quelques heures plus tard, nous traversons les vignes du Piémont dans la voiture de Claudio :

« Vous voyez tous ces hectares de vigne, les récoltes sont toutes faites par des migrants. Ils viennent de Bulgarie, de Macédoine, d’Afrique… et c’est comme ça depuis des années. Autrement dit, sans l’immigration il n’y aurait pas de production de vin, le muscat, la spécialité de cette région. »

Malheureusement, ce succès incontestable en énerve plus d’un. Quelques semaines après mon passage à Canelli, l’un des membres de Maramao s’est fait tabasser dans la rue en pleine nuit. Il a passé plusieurs jours à l’hôpital. Quand nous désherbions le champ ensemble, il m’avait dit cette expression qui m’avait beaucoup marquée : « All glitter is not gold » (“Tout ce qui brille n’est pas de l’or”). Il parlait des migrants qui déchantaient complètement en arrivant en Europe, face à cet enfer qu’ils devaient affronter. En me le disant, il ne pouvait se douter qu’il l’illustrerait encore une fois quelques semaines plus tard.

C’est un souvenir ému et fruité que je garde de mon passage à Canelli. Je souhaite à Maramao une très belle continuation, et j’attends avec impatience de voir éclore ce genre d’initiatives mêlant agriculture et intégration des migrants en France !