Part VIII — La vita bruta

Suite de mon périple, direction Rome, ses statues, ses pizzas et ses réfugiés. J’y retrouve Cédric Herrou pour le festival « Pensare migranti » organisé par l’association Baobab Experience — drôle de nom pour un oiseau.

Le camp de Baobab experience, près de la gare Tiburtina

Baobab était le nom d’un centre culturel Érythréen de la ville, centre qui a été délaissé au fil du temps jusqu’à devenir un centre d’accueil entièrement géré par des bénévoles, il y a deux ans. Forcés de quitter les lieux, ils s’installent près de la gare de Tiburtina, avant d’être virés, pour finir sur un parking où vivent exactement 123 migrants le jour de ma visite. L’été, ils sont près de 700 migrants par jour. Pas d’accès à l’eau, ni à l’électricité, pas de cuisine, mais une incroyable équipe de bénévoles, dévoués corps et âme. Malgré les conditions minimales, l’ambiance y est bonne, certains dansent autour de leur téléphone, d’autres jouent au foot. Les relations avec la police et la ville de Rome ne sont pas tous les jours faciles, comme nous expliquent Andrea et Myriam :

« Ils nous disent presque que c’est de notre faute : vous les aidez trop, donc forcément ils sont de plus en plus nombreux à venir. »

Ah la fameuse question de l’œuf et de la poule ! « Heureusement, les Romains nous protègent. On a le soutien des habitants de la ville.» continue Andrea, ce qui est prouvé par le nombre de participants au festival ce weekend-là et par le succès des collectes alimentaires simultanées dans deux supermarchés de la ville.

Entre deux conférences, je discute avec Sara Prestianni, qui a travaillé pendant 8 ans à Migreurop (l’observatoire européen des frontières et des migrations), maintenant de retour à Rome dans l’association Arci. J’ai le droit à un point détaillé sur la situation migratoire en Italie, situation qui est loin d’être claire comme de l’eau de source. Alora

L’Italie, au même titre que la Grèce, est un territoire d’entrée, dit un « hotspot », mais également un territoire de retour, ceci grâce aux fameux règlements Dublin.

Kézako ça encore ? Le règlement Dublin III de Juin 2013 (donc bien avant le début de la “crise” de 2015) stipule qu’un seul Etat est responsable de l’examen d’une demande d’asile dans l’UE. Il s’agit :

  • soit de l’Etat par lequel est entré le demandeur d’asile et où il a été contrôlé (où il a posé ses empreintes, le plus souvent en Grèce ou en Italie)
  • soit l’Etat qui lui a déjà accordé un visa ou un titre de séjour (il est interdit de déposer une demande d’asile dans plusieurs pays européens).

Exemple : un Érythréen est arrivé par la Libye, puis l’Italie, il y a posé ses empreintes et a continué son périple jusqu’en France. Il dépose une demande d’asile à Paris. La France vérifie dans la base de données Eurodac et se rend compte qu’il a déjà déposé ses empreintes en Italie. Alors la France demande à l’Italie de reprendre son dossier (c’est la “saisine de l’Etat responsable” dans le jargon). Bien évidemment, l’Italie n’a aucune envie de récupérer un énième dossier et prend bien son temps à répondre (le délai de réponse doit être de 2 mois ordinairement) avant d’effectuer la troisième phase du processus, le “transfert”, qui est censé être fait dans un délai de 6 mois (pour plus ce détails, this way please). On dit que le demandeur d’asile s’est fait « dubliner ».

Au festival Pensare Migrante

Jusque là tout va bien. Sauf que, l’Union Européenne a mis en place depuis 2015 un plan de “relocalisation”. L’objectif est de relocaliser 98,255 demandeurs d’asile de Grèce et d’Italie avant septembre 2017 (nous en sommes aujourd’hui à 17 903). Comme on peut le lire dans ce splendide rapport de l’AIDA qui éclairci ma lanterne, “en comparant les statistiques de Dublin et celles de la relocalisation, l’effet parallèle des deux procédures a conduit en Novembre 2016 au départ de 1,864 personnes d’Italie, quand 2,086 y étaient renvoyées. Les autorités italiennes ont donc reçu au total 222 demandeurs d’asile, en dépit des coûts administratifs substantiels engagés par le système de relocalisation”.

C’est donc un véritable jeu de lois — heu non pardon jeu de l’oie* qui se joue aujourd’hui en Europe : 3 cases en avant, une case en arrière, retour à la case départ en passant par la prison…

Manifestation à Lausanne en Suisse en mai 2015

Au niveau interne, l’Italie a aussi pris des mesures très fortes le 28 mars dernier, rassemblées sous le nom de decreto minniti & orlando qui pour de nombreuses associations, restreignent drastiquement le droit d’asile. L’une d’elles consiste en la suppression de la possibilité de faire appel quand la demande d’asile est rejetée. Une autre mesure concerne la construction de nouveaux “Centres permanents de rapatriement” (CPR) dans chaque région d’Italie, en d’autres termes des centres de détention, alors que les associations se battent pour faire fermer de nombreux « Centre de d’identification et d’expulsion » (CIE) depuis des années.

Avec ce système “d’externalisation” des frontières de l’Union Européenne, l’Italie en vient à négocier avec des pays peu fiables tels que la Libye, comme je l’ai expliqué dans mon article Parenthèse Libyenne. Heureusement que la société civile se mobilise, de Vintimille à la Sicile, avec toujours plus de ferveur et de courage pour venir en aide à ses voisins Africains, comme le prouve la manifestation qui a eu lieu ce samedi 20 mai à Milan, réunissant plus de 100,000 personnes.

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