Part X — La folie et un # comme seules armes

Mi Mai, à Vienne, j’ai le plaisir de rencontrer Ben, de l’organisation Train Of Hope. J’avais lu des articles sur leur action et j’avais hâte d’entendre le récit de leur association, qui me semblait être un excellent exemple de mobilisation citoyenne en période de crise. Je n’ai pas été déçue.

Tout commence en octobre 2015, quand des centaines de réfugiés arrivent à la gare de Vienne. Quelques personnes viennent donner des coups de main, distribuer de l’eau, dont Ben. Dès les premiers soirs ils créent une page Facebook et un compte twitter et commencent à utiliser le hashtag #TrainOfHope (Train de l’espoir). C’est un véritable camp, improvisé mais organisé, qui naît dans la gare en l’espace de quelques jours. Ils sont déjà près de 100 volontaires. Ils se répartissent en équipes, préparent des repas, donnent des couvertures, installent un espace pour les femmes et les enfants. Tous les jours ils font des appels aux dons sur leur page Facebook (nourriture, ou argent pour aider à payer les billets de train). Ils ont aussi beaucoup de personnel médical qui vient soigner les réfugiés, à certains moments c’est près de 1000 interventions dans la journée. Pour les douches, ils demandent aux personnes habitant dans les environs de la gare s’ils sont prêts à mettre leur douche à disposition et organisent un planning pour s’inscrire.

Photo Train Of Hope

Puis très vite, l’aide va au-delà de l’humanitaire, chacun vient poser sa pierre à l’édifice : des musiciens font un concert, des joueurs d’échec organisent des tournois, etc. Chacun vient avec son histoire, ses compétences, comme le groupe Sikh Hep Austria, la communauté Sikh (branche indienne) de Vienne qui cuisinent des centaines de repas par jour. Comme dit Ben, à l’époque c’était vraiment “cool” de venir aider, c’était l’activité du moment : les “helpfie” (mélange de “selfie” et “help”, un selfie de volontariat) coulent à flot sur les réseaux sociaux.

Photo Train Of Hope

Beaucoup de structures sont mêlées au projet : ÖBB (l’entreprise à qui appartient la gare — équivalent de la SNCF autrichien) leur offre des locaux, la ville leur fournit l’eau, l’organisation d’urgence Arbeiter-samariter-bund vient aider. Cependant, Ben doit avouer qu’ils pensaient « qu’à un moment ou un autre la police et les autorités allaient prendre le relai », surtout que les arrivées ne faiblissent pas : une nuit, c’est 400 personnes qui arrivent d’un coup.

Les associations Caritas et La Croix Rouge sont aussi présentes sur place. Deux grosses structures professionnelles, face à un « groupe de citoyens dingues qui n’avaient aucune idée de ce qu’ils étaient en train de faire » comme dit Ben (“crazy bunch of people who had no clue of what they were doing”). Si la cohabitation a parfois été difficile, ils ont beaucoup appris les uns des autres. Train Of Hope pour leur agilité dans l’action et leur réactivité face à l’urgence, Caritas et La Croix rouge pour leur professionnalisme et leur rigueur dans l’organisation.

En 4 mois, ce sont près de 200 000 réfugiés qui sont passés par la gare, et 3000 volontaires qui sont venus aider. Dans les réfugiés eux-mêmes, certains décidaient de rester pour être bénévole à Train of Hope. Ils quittent la gare le 21 décembre 2015. Depuis, Train Of Hope continue à aider les demandeurs d’asile présents à Vienne (38 000 en Autriche), organisent des cours de langue, des événements, etc.

Cette extraordinaire mobilisation n’a pas seulement attiré les médias et la presse, mais aussi un professeur de management et de stratégie, Henry Mintzberg, qui a utilisé cet exemple pour illustrer sa théorie du « secteur pluriel », qu’il développe dans son libre Rebalancing Society (Créer un nouvel équilibre de société). Voici comment il l’explique : « Le secteur « pluriel » c’est justement chacun d’entre nous. Alors que beaucoup d’entre nous travaille dans le secteur privé et vote dans le secteur public, nous constituons ce secteur pluriel, dans nos vies personnelles et nos affiliations sociales. Bien sûr il y a déjà des institutions de renom dans ce secteur, soit gouvernementales soit détenues par des investisseurs privés, qui font des choses merveilleuses : Greenpeace, Médecins sans frontières, the Grameen Bank, et bien plus encore. Mais pourtant, justement parce qu’elles sont des institutions, elles ne seront jamais capables d’en faire assez. Ce renouveau doit venir du peuple, en communautés, au-delà des institutions, qui ne sont pas forcément en mesure de nous représenter. »[1]

Ce moment où l’individu prend conscience de sa responsabilité individuelle au sein du tout qu’est la société (dont j’ai déjà parlé dans cet article), et que son action sur celle-ci existe autrement que par son travail et par son vote, Henry Mintzberg l’illustre par la « question d’Irène » : qu’est-ce que je peux faire ?

Si cette question peut paraître évidente pour beaucoup d’entre nous, y répondre est loin d’être facile (en témoigne mon accumulation parfois boulimique de tentatives de réponses ces 5 dernières années). Plus j’avance dans mon voyage, plus je me rends compte d’une dualité assez étonnante : si je suis toujours fascinée (et très émue) par les récits des personnes migrantes (d’où elles viennent, comment elles sont venues, qu’attendent-elles, etc.), je suis tout autant bluffée par les histoires des bénévoles qui sont à leurs côtés. Comment en sont-ils arrivés là ? Qu’est-ce qui les a poussés à s’engager? Pourquoi se sentent-ils à leur place, là, ici, à faire ça, plutôt qu’ailleurs ? Et, à chaque fois que je leur pose la question, la réponse est une nouvelle clé pour Irène.

[1] What is this plural sector? Each of us and all of us. While many of us work in the private sector and vote in the public sector, but we are the plural sector — in our personal lives and our social affiliations. There are renowned institutions in this sector too, owned neither by governments nor private investors, that are doing wonderful things: Greenpeace, Doctors Without Borders, the Grameen Bank, and many more. Yet, as institutions, they will never be able to do enough. This renewal has to be about us as people, in communities, beyond the institutions that may or may not be representing us.

Source : http://www.mintzberg.org/blog/hope