Part XII — The Forgotten Place

Après la Hongrie, j’entre en Serbie par la frontière sud, pour arriver à la grande ville la plus proche, Subotica. Là-bas je retrouve Anna et Timo de l’association Fresh Response. Nouveau pays, nouveau contexte, nouvelle histoire, nouveaux délires politiques et juridiques.

L’été 2016, des bénévoles commencent à se rendre dans cette région, porte d’entrée pour l’espace Schengen. Là-bas il y a un camp officiel (géré par l’Etat) : cependant, durant l’hiver, entre 300 et 400 personnes n’ont pas de place dans ce camp et vivent en dehors, dans la “Jungle” (un camp non officiel). Les volontaires décident de louer un petit bâtiment pas loin de la Jungle, afin d’ouvrir un centre communautaire et que les migrants puissent se réchauffer, profiter d’un thé, utiliser internet, se doucher. Ils commencent également à distribuer des vêtements et de la nourriture, fraîche, en opposition à la nourriture souvent mauvaise et en conserve servie dans le camp. A cette époque ils ont une quinzaine de bénévoles, dont une infirmière qui peut s’occuper des blessures, notamment des morsures par les chiens de la police ou les coups de matraques des policiers…

La fin de l’espace Schengen

Malheureusement, les voisins se plaignent, et le propriétaire doit arrêter de louer son bâtiment aux bénévoles, sous menace d’avoir un procès. A partir de ce moment, les bénévoles de Fresh Response distribuent directement dans des “endroits secrets”. Il fait très froid pendant l’hiver, les migrants se débrouillent tant bien que mal pour dormir et se réchauffer dans des usines abandonnées.

Après l’hiver, l’ambiance est très incertaine. Une fois par mois environ la police vient et prend des migrants pour les emmener à Preševo, dans le sud du pays. Parfois ils les emmènent même jusqu’en Macédoine…. Beaucoup d’entre eux ont peur, et ne savent réellement pas quoi faire depuis que la frontière Serbo-hongroise a été fermée. Des histoires de plus en plus folles arrivent aux oreilles des bénévoles : violences, policiers qui leur prennent leur vêtements et brûlent leur argent… Les bénévoles décident qu’il faut réagir, qu’il faut en parler.

“A cette époque, il n’y avait aucun média présent. L’attention était beaucoup portée vers Belgrade, mais nous à la frontière, rien. On était vraiment dans un lieu complètement oublié de tous”.

Ils se mettent alors à collecter des témoignages, et diffusent des interviews vidéos sur leur site. Le 10 janvier 2017, la police vient évacuer la Jungle, et emmènent tous les migrants dans le camp de Preševo, à la frontière macédonienne.

Après avoir discuté avec Anna et Timo, nous montons dans un taxi direction (ce qu’il reste de) la Jungle. Nous marchons le long de la voie ferrée, avant de pénétrer la Jungle, car le lieu porte définitivement bien son nom. Une végétation dense et très haute, humide, impénétrable, loin de tout, des regards et des voisins. Anna m’explique que la Jungle s’est souvent déplacée, à un moment là, à un autre, ici. Des chaussures, des vêtements sont restés abandonnés sur le chemin. On croise un des garçons qui se dirige vers l’ancienne usine de brique abandonnée où ils récupèrent de l’eau potable et chargent leur téléphones portables.

Welcome to the jungle

Quand nous arrivons, nous tombons nez à nez avec un des jeunes, il est accroupi, en train de creuser un trou dans la terre : il a un oiseau mort dans les mains. Il nous dit en le montrant :

-“Mon ami vient de mourir.

Nous : Oh, nous sommes désolés. Comment il s’appelait ?

Lui :5 mn”. Je le connaissais depuis 5mn.

Nous : Qu’est-ce qu’il lui est arrivé ?

Il réfléchit avant de répondre :

-Il a volé jusqu’à la frontière mais les policiers l’ont tué.“

Après avoir enterré “5mn”, nous sommes accueillis dans la “cuisine” : des couvertures accrochées aux branches pour faire une minuscule tente, où l’on s’assoit autour du feu. Ils sont en train de cuisiner des galettes de pommes de terre aux épices. Quand je les vois s’affairer je suis sidérée. Ils font la pâte dans une bassine, prépare des petites boules sur un bout de sac poubelle puis les font frire sur un morceau de tôle au dessus du feu — moi qui sais à peine faire une crêpe dans une poêle. Et c’est absolument succulent.

Atelier cuisine

Dans cette jungle, une quinzaine de gars, entre 20 et 40 ans, y vivent encore. Ils viennent de Pakistan, d’Afghanistan. Ils essayent régulièrement de passer la frontière, sans succès. Ali nous confie :

“La dernière fois que j’ai essayé, il y a un mois, les policiers m’ont tabassé pendant 4 heures. Je ne sais pas quand est-ce que je vais re-essayer. Je n’ai plus l’énergie.”

Ali du Pakistan

Nous passons l’après-midi avec eux. Ils n’ont littéralement rien, à part ces restes de couvertures qui servent de tente et la nourriture que leur apporte encore Fresh Response. Et pourtant, leur hospitalité est sans égale. Quand nous avons fini de manger, nous sortons de la tente prendre l’air. L’un des garçons installe quatre “sièges” (des caisses retournées), et nous dit :

“On va jouer à un jeu. Je suis le président du Pakistan. Toi (il montre Anna), tu es la présidente d’Allemagne, toi (Timo) le président des Pays-Bas, toi (moi) la présidente de la France.”

Il regarde son ami Afghan :

“Bon désolée on n’a plus assez de sièges tu ne peux pas jouer le président de l’Afghanistan, mais je parlerai pour toi t’en fais pas”.

Tout le monde rit, il continue :

“-Le Président du Pakistan : Bonjour chers présidents, nous sommes ici pour parler de la crise des réfugiés. Chacun va prendre sa parole et dire ce qu’il pense des réfugiés.

-Le Président des Pays-Bas : Nous ne les aimons pas.

-Président d’Allemagne : Nous non plus. Nous n’en voulons pas.

-Président de France : Nous nous en fichons complètement.

-Président Pakistan : Très bien. Bon alors on va plutôt tous les donner au Président Afghan, ce sera plus simple. OK ? Allez, tu les prends tous et on n’en parle plus.”

Une scène d’impro lourde de sens

Quand je repense à cette petite saynète, à sa candeur et sa violence, j’ai la gorge serrée. Puis le garçon nous parle de son pays, de la misère et de la violence du Pakistan. De ses nombreux frères qui sont en Europe, qu’il espère rejoindre. Quand on leur dit au revoir, ils nous serrent fortement la main : “Merci”. On peut sentir que notre compagnie leur a redonné un peu d’énergie et de joie.

“Président Français, tu nous enverras les photos, hein ?”.

Je n’y manquerai pas.

)
Marion Gachet Dieuzeide

Written by

Travelling to Europe to meet grassroot initiatives and citizens acting for migrants — Folk It Up

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