Peut-on gérer la peur quand on entreprend ?

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Précision : On entend ici par entrepreneur toute personne qui prend ses décisions et construit un projet par lui-même, qu’il soit salarié ou indépendant. Tu as donc le droit de lire cet article, quel que soit ton statut !

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L’angoisse est le vertige de la liberté. Kierkegaard

« Monter sa boîte » : le nouveau crédo de l’époque. Dans la mythologie de l’entrepreneur, le vocabulaire est emprunté au monde de l’athlétisme ou des aventuriers : gravir des montagnes, relever des défis, etc. Mais on évoque rarement les sentiments, la manière dont chacun vit l’aventure entrepreneuriale. Certains sont paniqués par les débuts et l’inconnu, alors que d’autres s’angoissent plutôt lorsqu’un projet entre dans une zone de confort, sur une route tracée (pour quelques mois au moins).

Logiquement, on trouve donc nombre de « remèdes » pour les montagnes à gravir (accélération, incubation, growth hacking…), alors que peu d’attention est portée à l’émotionnel.

Or cela manque. Au-delà des cas personnels de porteurs de projets (en commençant par nous…) qui prennent de mauvaises décisions par panique, ou qui s’écroulent temporairement par burn-out, on voit émerger dans des articles les dépressions, ulcères et à l’extrême suicides, d’entrepreneurs qui présentent pourtant de l’extérieur tous les signes de la réussite.

C’est l’image de l’entrepreneur roc qui est en train de se fissurer, et on découvre derrière cette image surfaite des personnes qui doutent « comme tout le monde », et ressentent une angoisse qui peut vite devenir chronique.

Je n’échappe pas à la règle, et je vis avec ce type d’angoisse depuis le début de mon parcours d’entrepreneur. J’ai voulu écrire cet article pour tous ceux qui sont sujet à cette « angoisse de la liberté », pour les aider à prendre du recul et leur donner quelques outils que j’ai testé et adopté.

Un mal nécessaire ?

L’entrepreneur, anxieux par essence ?

Source : https://www.slideshare.net/SbastienBourguignon/tude-exclusif-les-startupers-se-dmarquentils-par-leur-personnalit

Si l’on regarde les profils psychologiques type des entrepreneurs, la stabilité émotionnelle est l’aspect le moins bien géré (voire le moins géré tout simplement). En plus de l’anxiété mal contrôlée, on retrouve une tendance à la dépression et de vrais problèmes d’agressivité.

Est-ce inéluctable ? Faut-il y voir les conséquences obligatoires des qualités surdéveloppées (ouverture d’esprit, persévérance, empathie) ?

L’entrepreneur, seul rempart face au gouffre ?

Lecteur, derrière ton écran, demande-toi honnêtement si tu ne t’es jamais dit l’une des phrases suivantes :

  • Si je ne suis pas vigilant, qui le sera ?
  • Si je suis apaisé et déstressé, qu’est-ce qui va faire avancer mon projet ?
  • Si je me contente de ce que j’ai, je ne vais pas faire grand-chose de ma vie…

Ces questions sont légitimes, et il n’appartient à personne d’autre qu’à soi (et surtout pas à moi !) de s’y attacher ou de s’en détacher.

Mais lorsqu’elles occupent notre esprit, ces questions ont vite des conséquences néfastes.

  • Elles nous rendent paranoïaques, et donnent l’impression à notre équipe ou nos partenaires qu’on les prend pour des négligents.
  • Elles nous empêchent de prendre les bonnes décisions
  • Elles affectent notre santé, notre vie familiale ou sociale

La situation est insoluble. Comme semble le dire Kierkegaard, si l’on veut la liberté (et donc la responsabilité) d’entreprendre, on doit accepter cette angoisse d’être responsable. C’est d’ailleurs ce que nombre d’entrepreneurs concluent, en taisant puis acceptant leur peur car ils la considèrent comme inéluctable.

Mais cette angoisse nous consume, et nous empêche d’être confiants, efficaces, apaisés.

L’enjeu est donc : peut-on vivre l’incroyable liberté et l’aventure qu’amènent l’entrepreneuriat, sans être consumé par les symptômes de la peur, voire en réglant ses causes profondes ?

Mais de quoi a-t-on peur ?

Bouh !

Pour vaincre son ennemi, il faut le connaître. Proverbe chinois (probablement)

L’angoisse de l’entrepreneur est un mélange de nombreuses peurs entrelacées. Avant de chercher à les résoudre, commençons par les distinguer.

La peur de se tromper

La vie est un devoir sans brouillon. Robert Mallet

Lorsqu’on mène un projet, prendre des décisions n’est pas anodin. Toute décision amène chez le décisionnaire la question « ai-je bien fait ? », qui peut le suivre plusieurs minutes, plusieurs heures, plusieurs jours, ce qu’on appelle le « poids psychologique » de la décision.

C’est ce poids qui justifie d’ailleurs (ou essaye de justifier) les salaires élevés des dirigeants d’entreprises traditionnelles.

Dans une structure hiérarchisée, le « fardeau » de la décision est laissé autant que possible à l’échelon supérieur. Mais lorsqu’on est autonome dans ses décisions, nous sommes responsables, et nous portons le poids psychologique de la décision.

Or on ne peut presque jamais savoir si la décision est la bonne. « Si j’avais fait autrement/si j’avais embauché quelqu’un d’autre/si nous avions travaillé avec ce prestataire, que serait-il advenu ? » Il y a malheureusement peu de cas où l’on peut revenir en arrière pour vérifier.

La peur de ne pas réussir

« Que se passera t’il si je rate mon projet ? Si je n’arrive plus à payer mon loyer ? A rembourser mon prêt, ma famille ou mes amis qui m’ont prêté pour le projet ? Si je n’arrive pas à retrouver d’emploi ensuite ? Si mon projet fonctionne mais mange 80h par semaine, et détruit mon équilibre familial ?»

Ces questions sont dans la tête de beaucoup d’entrepreneurs, naturellement ou amenées par leur environnement.

On s’inquiète du fait de ces questions, mais on ne les questionne pas souvent. Parce que déjà, qu’est-ce que réussir ?

Des définitions les plus classiques (diriger le plus grand nombre de personnes possibles / gagner le plus d’argent / avoir le plus de responsabilités / réussir sur tous les plans) aux moins classiques (équilibrer vie familiale et professionnelle / travailler sur tous ses talents / avoir un quotidien apaisé), il y a énormément de manières de réussir.

Mais quand on dit de quelqu’un « il a bien réussi », on ne lui pose jamais la question de savoir quelle est la réussite la plus importante pour lui (ou elle). La phrase, classique, sous-entend que la réussite par défaut est la réussite financière.

Réussir, et en maillot

Or toute réussite est relative. On jauge notre réussite en se comparant à notre voisin. Prenons l’exemple de sa propre maison familiale : propriétaire de la plus grande maison (120m²) d’une rue modeste se déclare plus heureux que le propriétaire d’une maison plus grande (180m²), mais qui a comme voisin une maison encore plus grande.

Cela signifie que si l’on n’a pas une définition très claire de ce qu’est la réussite pour nous, on se compare aux autres, et l’on en tire vite une inquiétude : Pourquoi il avance et pas moi ? Pourquoi a-t-il gagné autant et pas moi ?

Et même si on y a réfléchi : a-t-on une vision réaliste de ce qu’on peut réussir (en fonction de notre temps, de notre énergie, de notre éthique, de notre intérêt) ?

La peur du temps qui passe

Nous nous fixons tous, jeunes, de nombreux objectifs personnels et professionnels, à réaliser au cours de nos vies. Et on exprime l’envie de toucher à tout ce qui nous intéresse, de l’entrepreneuriat à l’artistique, du sportif au social.

Mais en avançant, on prend vite conscience que l’on n’a pas assez de temps pour tout faire (et encore moins pour tout bien faire), pour tout explorer, et on développe vite une inquiétude de ne pas réussir à faire tout ce qu’on s’était promis.

Or, comme la peur précédente, cette peur est relative (aux autres). Les outils de comparaison aux accomplissements des autres (notre cher Facebook) nous donnent l’impression que les autres vont plus vite. Et l’éducation des dernières années a donné l’impression que chacun était spécial, et que le monde allait réaliser rapidement l’immense potentiel de chacun.

Cette peur du temps qui passe est d’ailleurs très marquante, presque constitutive de l’univers startup, où tout doit aller le plus vite possible sous peine d’être vu comme un échec.

J’interviens souvent devant des étudiants entrepreneurs, et je suis fasciné de voir que pour une partie d’entre eux — ceux qui se déclarent les plus ambitieux — effectuer une grosse levée des fonds (10, 20, 50 millions d’euros) puis vendre rapidement leur projet à un grand groupe du web est considéré comme la réussite ultime. Comme si, même pour de futurs entrepreneurs qui ont encore une longue vie de projets devant eux, la seule chance de réussir était dans les 5 ou 7 premières années de leur carrière, en allant le plus vite possible.

La peur de tout perdre

A partir d’un certain niveau de peur (et de développement de son projet), se développe une peur de l’effondrement, et une impression de vivre constamment avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. La peur d’une fragilité de l’ensemble, où un élément qui change puisse faire s’écrouler mon projet.

Et si je recrute mal et que l’on se retrouve avec une personne toxique dans l’équipe ?

Et s’il y a un incendie dans notre entrepôt et qu’en fait nous sommes mal couverts par l’assurance ?

Et si la grosse facture que l’on vient d’envoyer à notre principal client n’était pas payée ?

C’est une forme de « libre anxiété » (free-form anxiety), une anxiété qui, comme le sparadrap du capitaine Haddock, s’agrippe à n’importe quel sujet pour en faire un sujet d’inquiétude. Et dès qu’un sujet semble résolu, hop, l’anxiété s’attache au suivant.

Saleté d’anxiété

Le paradoxe, c’est que plus une entreprise grossit, plus ce sentiment se développe. Alors même que la situation objective est meilleure ! Comme si l’entrepreneur était plus apaisé dans les vrais moments de risque (au début d’un projet) que lorsque son entreprise est « sur les rails ».

Et pour corser la chose, cette peur de tout perdre peut d’ailleurs traverser les sphères. Lorsque le projet pro semble aller un peu mieux, la libre anxiété s’attache aux sujets perso (Mon couple va-t-il bien ? Ma fille va-t-elle se blesser ? Que se passerait-il si je tombais malade ? etc, etc.).

Ca en fait, des peurs à comprendre et à gérer ! Mais nous sommes entre entrepreneurs, on est quand même bien plus spécialistes des solutions que des problèmes. On ne va donc pas en rester là.

Des solutions ?

Il serait irréaliste de croire à une solution magique, qui réglerait en un instant tous les symptômes de la peur. Mais il existe de nombreuses techniques, qui améliorent sensiblement les choses, et qui cumulées peuvent solutionner la question de l’angoisse. A chacun de trouver celles qui l’aident le plus. En voici une petite sélection, testée et garantie 😊.

[N.B : on n’évoque pas ici les cas sévères (burn-out, dépression…), qui réclament évidemment l’accompagnement par des professionnels. D’ailleurs, si aucune des techniques proposées ne semblent vous aider, c’est probablement qu’il faut se tourner vers ce type d’accompagnement…]

Les solutions en soi

« La peur m’est-elle utile ? »

Prendre toutes les ruminations qui nous tournent dans la tête, toutes les questions sans réponse, et s’interroger sincèrement : y a-t-il un réel risque ?

Mais qu’est ce que je fais là…

Le parallèle à l’escalade et à l’alpinisme est instructif. On a très souvent peur en escalade, mais si on s’interroge posément, on se rend compte que cette peur est parfois utile (lorsque on est plusieurs mètres au-dessus de sa dernière protection, et que tomber signifierait une fracture) et qu’elle est parfois un réflexe inutile (lorsqu’on est prêt de sa dernière protection ou que les prochains mètres sont simples à gravir).

Une fois que l’on se pose cette question régulièrement dans la journée, et qu’on fait le tri entre les peurs pertinentes et les inutiles, on se sent beaucoup plus calme. Ne restent que certains moments de questionnements, au lieu d’une succession ininterrompue d’inquiétudes.

Pour ma part, ce petit exercice a changé durablement mon comportement. Je l’utilise souvent en début de méditation, ou en début de micro-sieste, pour ralentir ma rumination mentale et trouver un vrai moment de pause.

L’auto-conviction

Face à la peur de se tromper, nous avons de la chance : le cerveau humain est fait pour s’autoconvaincre qu’il a pris la bonne décision.

Réfléchissez un instant : vous voyez de nombreuses décisions à prendre, sur lesquelles vous êtes peut-être anxieux. Mais voyez-vous beaucoup de décisions passées que vous regrettez et qui vous préoccupent au quotidien ?

Cela m’a fait du bien de réaliser cela. Finalement, il sera impossible de réaliser si vous avez pris la bonne décision. Alors autant plonger, dans tous les cas, on apprend quelque chose.

Ecrire ses peurs

Un classique millénaire, mais à l’heure de l’instantanéité, on en a perdu l’habitude.

Les peurs ressassées toute la nuit dans une tête tiennent souvent en une ligne ou deux. Et les écrire permet presque magiquement de les mettre à distance. On se met à les considérer comme des situations rationnelles à résoudre, et non plus comme des émotions irrationnelles qui nous écrasent (surtout quand on est allongé dans notre lit, vous avez remarqué ?).

Je ne tiens pas de journal régulier, mais j’écris sur un format quelconque (du point de todolist à la carte Trello, en passant par le papier) les peurs qui émergent, en me promettant d’y revenir avec le regard frais, le lendemain matin, ou quelques jours après. Et la majorité du temps, je n’y reviens même pas, car les peurs en question étaient insignifiantes (cf. « La peur m’est-elle utile »).

Une fois cet exercice effectué, vous pouvez également passer à la version hardcore : écrire son scenario catastrophe. Celui où toutes les peurs se réalisent. Qu’est ce que cela signifie concrètement ? Vous retrouvez-vous à la rue ? Etes-vous abandonné par votre conjoint(e) ? Perdez-vous vos amis ? Pouvez-vous retrouver un emploi ?

En posant ce scénario catastrophe, on se réconforte souvent, car on découvre que la situation matérielle dans laquelle on se retrouverait n’est pas si dramatique. Loger chez ses parents sur un lit de camp n’est pas la panacée (enfin, sauf si vous êtes du genre Tanguy), mais on peut très bien vivre ainsi, avant de repartir de l’avant.

Travailler sur son état d’esprit alias State — Story — Strategy

Je suis peu adepte en général du développement personnel à l’américaine, mais on y trouve parfois de bonnes astuces quotidiennes. Tony Robbins, star du domaine, a un concept intéressant : State-Story-Strategy.

C’est l’état (State) dans lequel nous sommes qui détermine l’histoire (Story) que nous nous racontons, ce qui amène à une stratégie, des décisions, des actions quotidiennes.

Si je ne me sens pas bien, j’ai vite des idées noires sur l’état des choses (mon entreprise n’avance pas assez vite, cette personne toxique est en train de tout détruire, notre site ne va pas assez vite, etc.). Il ne sert à rien (voire il est néfaste) de s’acharner à travailler alors sur ces sujets dans la hâte. En commençant par rééquilibrer son état (aller faire du sport, prendre l’air, prendre du repos, etc.), on modifie bien souvent l’histoire, et donc la stratégie.

Cette astuce, découverte dans Tools of Titans, de Tim Ferriss, m’aide énormément. Dès lors que je commence à broyer du noir, j’arrête immédiatement, et vais courir/grimper/méditer/marcher/voir une expo. J’ai l’impression de provoquer beaucoup moins de conflits inutiles depuis que je me tiens à cette pratique.

La méditation

Comme on vient de le dire, si je ne peux pas modifier ma réalité immédiate, j’ai le pouvoir de diriger mon attention, de modifier mon état d’esprit face aux problèmes. Pour cela, la méditation est un outil de plus en plus apprécié par les entrepreneurs.

L’idée n’a rien de mystique : il s’agit de mieux contrôler ses pensées, cette rumination mentale permanente (le « hamster dans sa roue »), qui peut nous poursuivre même la nuit. On s’y exerce à savoir reconnaître des pensées automatiques, et à les laisser s’éloigner.

Comment ça marche, déjà…

Cela ne marche souvent pas immédiatement, mais demande plusieurs jours pour commencer à maîtriser le processus, et l’appliquer dans sa journée, à toutes ces peurs qui émergent de manière incontrôlée. Le mieux est encore d’essayer. Il existe énormément de cours, de vidéos, d’applis. Pour démarrer, Petit Bambou est une bonne solution.

J’utilise personnellement une appli toute simple : Medigong. Un gong au milieu du temps choisi, et un à la fin. 10 min par jour, juste après une séquence de 20 min de yoga, au réveil. Je me réveille en effet le matin « à bloc », avec déjà plein d’idées en tête et donc une certaine impatience de démarrer. Ces 10 minutes de méditation au réveil ont changé beaucoup de choses pour moi, en me permettant une sorte de « reset » mental, pour démarrer ma journée avec toujours autant d’envie, mais beaucoup plus de capacité à relativiser, à prioriser, à me comporter en leader.

Ecrire son Target Monthly Income

Peur de ne pas gagner assez d’argent ?

Le Target Monthly Income (TMI pour les intimes) est une idée toute simple. Il suffit d’écrire sur une feuille ou un tableur les revenus mensuels nécessaires pour ne pas se sentir en danger, par catégorie principale (logement, nourriture, voyages, loisirs, impôts, etc.).

Quel que soit le total, c’est un exercice étrangement apaisant. On se rend souvent compte que l’on n’a pas besoin de tant que ça. Et si on n’a pas encore atteint son TMI, cela ne demande pas forcément un effort surhumain de l’atteindre. Il s’agit souvent plutôt de réorganiser l’existant ou de développer une activité complémentaire.

Dans mon cas, mon TMI est aujourd’hui à 2500€, en incluant voyages et dons. C’est bien moins que ce que j’imaginais en sortant d’études, et c’est un montant que j’ai aujourd’hui atteint. C’est libérateur de pouvoir se dire que tout ce que je fais en dehors des activités qui m’apporte ce revenu n’ont pas besoin de me faire gagner de l’argent. Pour moi, cela signifie consacrer du temps aussi bien à des sujets qui me tiennent à cœur (témoigner, donner des coups de main à d’autres entrepreneurs) qu’à des domaines qui développent ma créativité (lire, apprendre la menuiserie, dessiner).

Les solutions en dehors de soi

Rencontrer ceux qui ont raté

Peur de l’échec ou de l’effondrement ? Allez à la rencontre de ceux qui ont raté quelque chose : entreprise qui a fermé, conflit humain terrible aux prudhommes, nécessité de licencier de nombreuses personnes pour sauver une entreprise…

On rencontre alors des personnes qui ont le plus souvent grandi dans ces moments-là, et pour qui ces « effondrements » sont en fait vécus comme des incidents de parcours.

Dans certains cas, on se prend même à admirer leur situation, et on se rend compte qu’un entrepreneur donne souvent le meilleur de lui-même dans les situations de crise. On connait des exemples célèbres (chez Steve Jobs), mais il en existe plein autour de vous.

J’ai rencontré, quand je travaillais au Brésil, un entrepreneur français de 45 ans dont l’entreprise s’était effondrée suite à des problèmes d’associés 3 ans avant, et qui s’était séparé de sa femme peu après. Pas la situation idéale, quelle que soit votre définition du succès ! Et pourtant, au moment où je l’ai rencontré, il s’était reconstruit, avait une nouvelle compagne, et il menait une vie apaisée, plus apaisée même qu’auparavant, d’après lui. Il m’a enseigné l’idée de savoir parfois se laisser porter par ce qui nous arrive, sans chercher à influer sur ce que nous ne pouvons pas changer.

Répartir ses risques : le slash

Facile

En connexion directe avec le point précédent, on s’inquiète forcément plus quand tout notre revenu et toute notre estime de soi dépend d’une seule activité. On a beaucoup parlé dernièrement du phénomène des slasheurs. Les slasheurs (de « slash », le nom du symbole « / », comme dans « Georgette, graphiste/community manager/speaker/parapentiste extrême ») sont ces indépendants, souvent issus de la génération Y, qui mènent plusieurs activités en parallèle (qui peuvent d’ailleurs avoir lieu au sein d’une même entreprise, pour les salariés).

La société lie ce phénomène à un marché du travail difficile, ou à une génération insatisfaite par une vie professionnelle normale. Mais on oublie de voir à quel point ce mode de fonctionnement peut rassurer.

· D’abord parce que le slasheur ne dépend plus financièrement d’une seule source de revenu : si l’une d’entre elles diminue, il est assez simple d’accentuer son travail sur une autre. (Selon l’IRS, le service du Fisc américain, les millionnaires ont en moyenne 7 sources de revenu différentes. A méditer, si la réussite financière est votre objectif…)

· Ensuite parce que la peur est fonction de l’attention qu’on lui donne. Si mon activité de référencement web connaît des soucis (qu’ils soient réellement sérieux ou juste vécus comme tel), je peux me concentrer sur mon temps de rédacteur web. Cela ne va pas résoudre magiquement les soucis de la première. Mais, moins paniqué, j’y verrai plus clair lorsqu’il s’agit de régler le problème.

· Et dans certains cas, la peur naît d’un temps incompressible où il faut attendre qu’une nouvelle solution enclenchée (prospection, réorganisation d’une équipe, etc) fasse ses effets. Pendant ce temps-là, notre énergie est mieux dépensée à travailler sur un autre sujet qu’à attendre en tournant en rond.

Exemple perso : en parallèle de mon rôle à la Cordée, qui représente pour l’instant une quarantaine d’heures par semaine, j’ai développé deux activités :

· le lancement de la Bulle Yoga, qui ne me rapporte pas d’argent pour l’instant, mais me permet de concentrer mon attention sur un autre sujet,

· le développement d’une activité ponctuelle d’accompagnement d’entrepreneurs et de conférencier. Ces activités, presque dormantes, ne m’amènent que très peu de revenu pour l’instant, mais je pourrai les accentuer le jour où je diminue mon activité sur la Cordée

En parler

L’entrepreneur roc est un cliché, et rien ne nous oblige à le respecter ! Tous les entrepreneurs que je connais vivent avec l’une des peurs mentionnées plus haut. En parler ensemble remplit plusieurs rôles :

· je me sens mieux car je découvre que l’autre vit une angoisse similaire

· je découvre de bonnes astuces pratiques pour faire face à un problème, si mon interlocuteur a déjà vécu un problème similaire dans le passé

· j’aide l’autre, car lorsque je me mets ainsi à découvert, l’autre fait souvent de même. Et on se retrouve alors parfois, sans s’en rendre compte, à rendre le même service que celui qu’on est venu chercher.

Personnellement, je ne suis jamais allé spécifiquement voir un(e) ami(e) entrepreneur pour évoquer ces angoisses, mais je les évoque sans souci dès lors que je discute ou déjeune avec l’un d’entre eux. Taux de réussite « se sentir mieux/découvrir une astuce/aider l’autre » : 100% !

La longue coupure

Pour ceux qui ont peur que tout s’écroule sans eux, une belle méthode consiste à partir régulièrement, et sur des durées parfois longues (3, 4, 6, 8 semaines). Au-delà du recul et des idées nouvelles que cela fait émerger, on en revient en voyant que tout a fonctionné sans nous, que nos coéquipiers ont été heureux de travailler en pleine confiance (voire ont été mieux sans nous à nous énerver autour), que nos clients ont su attendre notre retour…

Ca fait combien de temps que je suis parti, déjà ?

J’ai déjà eu l’occasion de faire deux voyages de 3 semaines, en 2016 et 2017, et je prévois un voyage de 4 mois début 2019.

Un bel exercice d’apaisement, si vous l’osez ! Et au delà de l’apaisement, c’est l’occasion de développer la confiance en l’autre (qu’il s’agisse d’un associé, d’une équipe ou de partenaires). Car même avec les meilleures techniques du monde, l’angoisse ne peut qu’augmenter si nous n’arrivons pas, en tant qu’entrepreneur, à lâcher-prise, à former si nécessaire puis à faire confiance aux gens qui nous entourent.

Voire (et c’est mon cas) imaginer le succès d’un projet comme sa capacité à vivre sans l’entrepreneur qui l’a créé ?

Conclusion

On croit beaucoup au mythe de la volonté de l’entrepreneur, à cette idée que si quelque chose fonctionne, c’est du fait de la persévérance et de la volonté d’une seule personne exceptionnelle.

Toutes les solutions évoquées ici ont en commun de faire prendre du recul, parfois une pause. Cela permet de réaliser trois choses :

1. Tout ne dépend pas de nous. L’ensemble de notre projet ne va pas s’écrouler si nous ne sommes pas tout le temps sur le pont. Et au contraire, notre projet va peut-être moins avancer si nous sommes tout le temps là et paniqués.

2. Diriger son attention permet de jauger les bonnes peurs et les mauvaises peurs. On peut alors éviter de se faire écraser par une anxiété absolue, et jauger à distance une anxiété devenue relative. Et si les émotions continuent à être écrasantes, en parler devient nécessaire.

3. Faire vite ne remplacera jamais faire bien. L’angoisse nous pousse souvent à agir vite, pour se soulager temporairement. En s’apaisant, on agit moins vite, mais souvent bien mieux.

Je serai heureux de savoir si les astuces évoquées ici fonctionnent pour vous, et si vous en avez d’autres à partager avec la communauté des entrepreneurs, stressée mais adorable.