Le folklore estudiantin survit à toutes les crises.

Dès le 19e siècle, alors que l’Université de Liège est bien jeune, on constate diverses périodes d’accalmie folklorique. En expliquer les raisons par des éléments extérieurs spécifiques est complexe. Tant la crainte révolutionnaire de 1848, les crises sanitaires (épidémies de choléra) de 1848 et de 1853–54, la guerre franco-allemande de 1870 ou encore la crise économique (et la révolte sociale) de 1886 ne semblent pas avoir d’impact sur le folklore et son organisation.

Toute autre chose est la situation de l’Université de Liège et de ses étudiants durant la Première Guerre Mondiale. Mobilisés, un grand nombre d’étudiants Liégeois paieront de leur vie la lutte contre le Reich allemand. Plusieurs obus touchent le bâtiment central de l’Université durant le bombardement de la ville.

Dès l’entrée de la soldatesque prussienne en ville, le bâtiment central est envahi. Un lazaret (établissement sanitaire) y est installé. Jusqu’à 5000 soldats prennent possession des salles, jetant de la paille au sol dans les amphithéâtres et les laboratoires pour y faire leur couchage.

La salle des périodiques est transformée en écurie. Le discours de rentrée académique du Recteur Eugène Hubert, le 21 janvier 1919, regorge de détails sur le refus des professeurs de rouvrir l’université dès octobre 1915, malgré l’insistance allemande. L’Université restera donc fermée.

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La Seconde Guerre mondiale est différente pour l’Université. La reddition de l’armée belge après 18 jours de combats met un terme à la guerre en Belgique. Environ 200.000 militaires belges connaissent la déportation en Allemagne pour 5 longues années, mais l’Université n’étant ni endommagée, ni utilisée par les armées nazies, les cours purent reprendre assez rapidement et la vie estudiantine également, en mode très mineur bien évidemment.

300 étudiants ou anciens payèrent de leur vie leur résistance à l’ennemi. Leurs noms figurent sur le monument proche de la salle académique, face à leurs frères de 14–18.

Nous avons forcément peu d’information relatant des pratiques folkloriques entre 1940 et 1945. La presse estudiantine cesse de paraître et on comprendra aisément que les restrictions aux libertés et privations diverses réduisent les événements folkloriques.
Pourtant, le folklore ne disparaît pas. L’étudiant porte sa penne pour se rendre au cours ou se promener en ville. Certains n’hésitent pas à « entrer en résistance » en découpant un « V » de la victoire dans la toile cirée de leur couvre-chef.

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Jean-Denys Boussart nous apprend (La Vie Liégeoise, décembre 1980) qu’en 1943, sans plus de précision, « Fidèles à la devise des Chasseurs ardennais, les étudiants luxembourgeois « résistent et mordent » avec le sourire. Ils donnent une revue La Lux-sans-Bourgeoise au nez et à la barbe des occupants ».

De tels comportements folkloriques peuvent paraître déplacés en période de guerre. N’oublions pas, cependant, que le folklore vise à briser les codes établis. En donnant, clandestinement, une revue estudiantine, les étudiants luxembourgeois s’affranchissent occasionnellement et symboliquement de l’univers clos et liberticide mis en place par l’occupant. Leur acte est une moquerie collective qui vise à désacraliser un instant l’ordre établi.

Dès le début des années ’60, une certaine déliquescence atteint le folklore estudiantin liégeois. Cette décadence folklorique n’est pas neuve ; déjà au 19e siècle, certains étudiants s’en plaignent, mais ils regrettent la simple évolution folklorique et non pas son quasi effacement. Pourtant, sans variation, le folklore meurt. Les acteurs de l’époque ne semblaient pas percevoir cette nécessaire évolution.

Si l’on ne peut affirmer que le folklore disparaît totalement, le déclin est profond. On peut en juger à la suppression de la Saint-Torê en 1966 ; à l’évanouissement de tous les ordres folkloriques ; à l’éclipse presque totale des baptêmes ; aux célébrations marginales de la Saint-Nicolas ; à la réduction importante du port de couvre-chefs et autres signes distinctifs, etc..

Les causes de ce déclin sont multiples. Le folklore, pour une part, les contient en lui-même ; d’autres lui sont extérieures. Une étude intéressante du périodique estudiantin Le Vaillant, sous le titre « Le folklore est mort… » en novembre 1962, les énumère : l’embourgeoisement précoce défini comme la prise d’habitudes, d’esprit et de préjugés tels le goût de l’ordre, du confort, le respect des conventions ; le manque d’organisation, d’information, de sensibilisation et d’initiative des responsables ; les exagérations entachant le folklore ; l’immersion dans une ville trop vaste, la démocratisation des études, la surabondance de travail et la vie trop chère. Enfin, le déménagement progressif des instituts universitaires vers le Sart-Tilman jouera lui-aussi un rôle dans cet affaiblissement en multipliant les distances entre les différents sites universitaires et en cloisonnant les Facultés, réduisant ainsi les contacts indispensables à l’épanouissement de la tradition folklorique.

Dans le prolongement de mai 1968, le détournement progressif des préoccupations extra-scolaires du folklore pour la politique, accentue cette décadence. Les multiples mobilisations (grèves, manifestations, occupations, etc.) sur des préoccupations universitaires globales ou spécifiques (droit d’information, de participation, mixité des homes, défense des étudiants étrangers, etc.) et la conscientisation politique — souvent de gauche — font mauvais ménage avec le folklore étudiant qui renvoie à l’image stéréotypée de l’étudiant bourgeois. Cela provoque une indifférence, parfois un mépris, pour ces réjouissances grivoises « ignorantes » des graves problèmes de l’université et, plus généralement, de la société.

Si le folklore reprit vie aisément après les deux Guerres Mondiales, il fallut près de 15 ans pour faire oublier les événements soixante-huitards.

La crise sanitaire que nous vivons depuis maintenant 7 mois bouscule aussi les fondamentaux du folklore. L’imposition de nécessaires mesures sanitaires à la population limite nos contacts sociaux. Le folklore estudiantin étant un fait social, ces restrictions l’affectent profondément.

Les responsables de l’AGEL sont d’un optimisme digne d’éloges. Comme bon nombre de comitards de baptême, ils espèrent depuis deux mois que les conditions sanitaires s’améliorent.
En organisant, dans le bon ordre et dans le strict respect des mesures sanitaires, les élections des divers comités de baptême, ils mettaient en place et testaient un protocole qui devait permettre d’organiser la traditionnelle session baptismale.

Sur d’autres sites universitaires, rêvant probablement d’une amélioration rapide de la crise sanitaire, leurs homologues ont repoussé — bien trop vite à mon sens — les activités baptismales au second quadri.

On sait aujourd’hui que le virus sera toujours présent après les fêtes de fin d’année et ceux qui ont voulu repousser devront tôt ou tard admettre qu’ils ne pourront dignement accueillir les bleus cette année académique.

Que faire dès lors ? Le néophyte universitaire débute son existence folklorique par la cérémonie du baptême estudiantin dont les épreuves ont pour but sa formation folklorique et sa progressive intégration dans le groupe et, au-delà de celui-ci, dans la collectivité universitaire.

L’évolution historique des épreuves imposées aux néophytes comme rites de marge atteste que le folklore estudiantin ne vit pas indépendamment de la société, mais change avec elle et les individus qui la composent.

Aujourd’hui, la crise sanitaire impose, pour ceux qui voudraient maintenir la tradition, de se réinventer, ne fut-ce que momentanément, tout en respectant les mesures sanitaires.

Toutes les définitions concourent à affirmer que l’initiation est toujours un processus destiné à réaliser psychologiquement le passage de l’être d’un état, réputé inférieur, à un état supérieur. Un cérémonial initiatique — l’ensemble des activités baptismales chez l’étudiant folklorique — accompagne l’admission des individus d’un groupe à un autre. Les ethnologues s’entendent pour dire qu’il comprend des rites de séparation, de marge et d’agrégation. Les premiers arrachent le futur initié à son monde pour l’introduire dans le nouvel univers ; les rites de marge comprennent tout un ensemble de brimades visant in fine à la resocialisation de l’individu qui culmine avec les rites d’agrégation qui réintègrent le nouvel être dans la société avec son statut définitif.

Cette année, Liège ne connaîtra pas les « traditionnels » baptêmes, mais devra se réinventer et renouveler ces rites sans mettre en danger quiconque.

In fine, la Ministre de l’Enseignement supérieur ne dit pas autre chose en affirmant « Cette génération a besoin de s’amuser, on ne veut pas interdire les fêtes étudiantes » et en appelant à la responsabilité des étudiants.

J’en appelle aux comités de baptême, aux anciens et moins anciens, à ces multitudes de baptisés qui tiennent à nos traditions. Si chacun apporte sa pierre à l’édifice, si chacun prend ses responsabilités, des bleus pourront être parrainés et initiés, certes différemment, en petit groupe, à des moments différents. Nous sommes capables, tout au long de cette année, d’être imaginatifs pour transmettre nos traditions à ceux qui devront le faire dans les prochaines années.

Aventi !

Michel Péters

Président d’Honneur de l’AGEL

Historien (de formation)

Président du Conseil d'Administration de la Société Wallonne du Logement

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