L’avenir s’imprime en 3D

L’impression 3D : une mode, un gadget de geek destiné à faire de petits objets laids et monochromes ? A Bordeaux, certains s’échinent à lui trouver des fonctions concrètes, utiles voire révolutionnaires.

Photo Vincent Chevais

Imprimer pour mieux soigner

Dans le quartier des Chartrons, la start-up IdeOkub s’est spécialisée dans l’impression 3D. La devanture du magasin expose de petits bibelots en plastique, des crânes, des figurines. Mais c’est dans l’arrière-boutique que se déroule une affaire autrement plus importante, aussi bien pour l’entreprise que pour l’avenir de la 3D. Un prothésiste dentaire discute avec Olivier Guillou, le directeur. Une fois l’entretien terminé, ce dernier affiche un grand sourire. “Ce client s’est déjà équipé d’une machine et il compte s’en procurer une autre”, se réjouit-il. “L’univers de la prothèse, qu’elle soit dentaire ou autre, s’intéresse aux techniques de l’impression 3D depuis déjà très longtemps !”

L’impression 3D est une révolution pour l’industrie de la prothèse. Ici, une prothèse de main réalisée par l’entreprise bordelaise IdeOkub. Photo Vincent Chevais

Et pour cause, la prothèse est l’objet qui s’adapte par excellence à ces machines capables de produire, dans des délais très courts et à moindre frais, des objets ultra-personnalisés. Deux types de machines sont utiles au milieu médical : les imprimantes dites de matériaux tendres, qui permettent de réaliser des prototypes, de l’outillage, et les imprimantes dites de matériaux durs, qui fonctionnent avec un faisceau laser agglomérant de la poudre. Ces dernières permettent de réaliser les prothèses définitives en cobalt ou en titane.

En Gironde, le Laboratoire du Sud-Ouest (LSO) est un précurseur dans l’utilisation de cette médecine du futur. A l’évocation du mot “impression 3D”, le gérant Guillaume Reny est intarissable. “Ca nous intéresse énormément, surtout maintenant que les prix commencent à baisser et que les machines deviennent accessibles”. Si le laboratoire faisait jusqu’à présent de la sous-traitance, ils viennent de se faire livrer leur première machine afin de réaliser les prototypes. Pour ce qui est des imprimantes laser, peu nombreux sont les labos qui peuvent, pour l’instant, se permettre d’en acheter.

Quel est l’avantage de cette révolution technologique ? “Réaliser des prothèses plus adaptées, plus précises, plus esthétiques”, assène le gérant comme une évidence. Fini le moulage en plâtre dans la bouche du patient, finies la spatule et la céramique. Aujourd’hui, l’empreinte numérique de la mâchoire du patient peut s’effectuer grâce à un scanner, et la réalisation de la prothèse sur un logiciel informatique. Une révolution qui attire de plus en plus d’acteurs du monde médical et para-médical, lorsqu’ils en ont les moyens. “Nous sommes les précurseurs en Gironde, mais la majorité des labos ne sont équipés ni de scanners ni de logiciels”.

La formation professionnelle des prothésistes a anticipé la révolution. A l’Ecole Dentaire française de Paris, prestigieux établissement privé, on explique que “tous les jeunes prothésistes qui arrivent sur le marché du travail, ayant étudié dans le public comme dans le privé, ont reçu une formation relative à l’impression 3D”. Le référentiel de formation en France mentionne en effet un enseignement de création assistée par ordinateur (CAO), depuis déjà quelques années.

De quoi effrayer les prothésistes plus âgés, qui n’avaient pas forcément prévu que leur métier se transforme de la sorte. “Quand on veut être prothésiste, c’est généralement parce qu’on est doué de ses doigts, pas parce qu’on aime les ordinateurs”, sourit Guillaume Reny. “Mais la plus-value que cela apporte à notre profession vaut bien quelques heures de formation !”

Sculpture imprimée

Dans le coin d’un bistrot bordelais, David Dumas déballe son travail. Il est habillé en noir, des pieds jusqu’au col roulé. Seules ses mains ressortent. Des mains de sculpteur, fortes, qu’il agite avec passion. Sur la table, une dizaine de sculptures de 22 centimètres. “C’est la taille maximum pour les imprimantes avec lesquelles je travaille”. Le design est épuré, architectural.

“Je pars du numérique, intangible, à un objet que l’on peut toucher !” Photo Vincent Chevais

David Dumas a su donner à sa signature une certaine notoriété. La sculpture, il la pratique depuis son plus jeune âge. Design de mobilier, sculptures colossales…

Mais, il y a deux ans, le sculpteur rencontre IdeOkub. Et le voilà lancé dans une nouvelle aventure : la sculpture par imprimante. “C’est la troisième révolution industrielle”, revendique-t-il, lunettes sur le front. Pour lui, c’est une évidence : l’art doit adapter ses outils.

Adieu marteau, truelle et ponçage. Son burin, c’est un logiciel de création en trois dimensions. “J’ai besoin, comme tout bon sculpteur, de retrouver la sensation de toucher. C’est précisément ça que m’apporte l’imprimante 3D. Je pars du numérique, intangible, à un objet que l’on peut toucher !”

Le disciple d’Eduardo Chillida a totalement repensé son processus artistique. Après quelques essais, il dévoile son œuvre phare, Tridi. Une sculpture de trois pièces, trois textures différentes, en trois dimensions. “Le chiffre trois qui revient sans cesse, c’est pour donner corps à cette fameuse troisième révolution industrielle qui est en marche.”

Tridi est réalisée avec de l’amidon de maïs. La troisième révolution industrielle est aussi écologique… Photo Vincent Chevais

David Dumas sort de son sac un élégant coffret noir dans lequel se trouvent les pièces de Tridi. Il écarte la notice et le certificat d’authenticité, avant de rapidement monter l’œuvre. C’est l’assemblage, pensé par l’artiste, qui redonne son importance à la main du sculpteur. “Je garde un esprit Lego. Les pièces s’assemblent afin de retrouver le contact avec la matière.”

Pour David Dumas, loin de dénaturer le processus artistique, l’imprimante 3D incarne un renouveau, un vivier de possibilités aussi bien esthétiques que conceptuelles. Et permet aussi de ne plus s’encombrer d’une tonne de matériel…

La 3D, atout à l‘embauche

Au bout du bout du campus se cache le Fab Lab Coh@bit. Après avoir erré dans les couloirs, il faut pousser une vieille porte aux allures de salle de classe. Un jeune homme, T-Shirt Star Wars sur le dos, s’affaire dans son coin, devant un amas de fer. Une odeur forte de soudure et de plastique fondu se propage. Des outils de découpe laser, des fraiseuses numériques ou encore des fers à souder, le vieux bâtiment universitaire en est plein. Et ils sont accessibles à tous.

Dans la salle d’à-côté, Antoine tape sur son clavier. Il fait partie de l’équipe qui gère le laboratoire associatif. Derrière lui, sept imprimantes 3D. “On les a fabriquées nous-même, avec l’aide de l’entreprise D33D”. A chacune son petit nom : Iceberg, Cyclope… Beaucoup d’étudiants passent par ces locaux. Que se soit dans le génie mécanique ou dans le design, les imprimantes du Fab Lab suscitent l’intérêt.

En ce moment, le groupe se lance dans un projet ambitieux, “Inmoov”: un buste robotique créé entièrement par imprimante 3D. “On a d’ailleurs un peu de retard”, confie Antoine. Quelques pièces, comme une main en construction, se trouvent exposées à la Semaine Digitiale de Bordeaux. “Mais on veut le livrer entièrement au plus vite”.

Les tendons deviennent des fils, les articulations des engrenages. Photo Vincent Chevais

Claire Rivenc, à la tête de cette “plateforme collaborative non-virtuelle”, met en place des formations et des ateliers avec les jeunes. Un objectif : “créer du lien.” Une classe de seconde du lycée Kastler de Talence travaille même sur l’un des deux bras du robot. Au-delà de l’anecdote, ces temps de formation semblent bien utiles… “De l’aéronautique à la mode en passant par le bâtiment, l’imprimante 3D commence à obséder le monde industriel”, selon Antoine.

Certaines pièces de la tête d’impression ont été faites avec une imprimante 3D. Photo Vincent Chevais

Récemment, Michelin avouait s’intéresser à cette nouvelle technologie pour son aspect économique. Pour les industriels, la 3D a de bons arguments : il est maintenant possible de réduire les coûts, de réduire le temps de production des prototypes, de réduire les délais et de créer des pièces plus complexes.

Au Fab Lab, les étudiants en sont convaincus : maîtriser l’impression 3D est une ligne en plus sur le CV, et une ligne très importante. Un membre de Coh@bit a d’ailleurs été recruté par une entreprise de Pessac pour ses compétences 3D.

Vincent Chevais, Mickaël Chailloux et Gaétan Trillat

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