Spectacle papillon

Le défi de contourner notre pensée afin d’illuminer le petit coin où s’étire une variation artistique de nous-mêmes



Noir.

Tout noir.

Très très noir.

Toute la salle absorbée. La musique forte. Trop forte.

Ceci n’est pas un spectacle de réponses.

Ce soir, la compagnie ouvre les portes aux questions prononcées en gestes et mouvements infinis. Il y a assez de liberté pour dénuder le manque de liberté.

Les premiers mouvements visitent la mort. Chair et conscience trépassées. Nombreuses silhouettes s’agitent dans la pénombre. Impossible de discerner les artistes. Amorphes. Dilués en tons ocres et coupes franches. Ils ne regardent pas le public. Le spectacle avance sinueux, des fois par des actes collectifs, des fois au travers d’une individualité avalée par l’aliénation impérative.

Entretemps, au crépuscule, un foisonnement d’images se crée dans la tête de chaque spectateur. Il fait partie de la transe ne pas savoir vers où l’on est conduit. Les danseurs, professionnels, spécialistes et vulnérables, montent eux aussi sur le carrousel.

Mais tout peut s’effondrer n’importe quand.

Ou combler des heures et des heures et des yeux et des lunettes et des bretelles

Au théâtre, les gens paient les minutes en noirceur et scène déserte. Tel le silence entre deux âmes. Respirer pour faire une pause. Il n’y a pas d’action, tandis que la musique demeure forte, trop forte, sans arrêt, tout le temps. Le vide persiste. Devant tous, juste lumière, poussière et scène.

En fait, la scène est bondée de nos regards avides, curieux, dérangés et inconvénients. Des regards en vitre et inodores, tournés vers les images créées dans notre cortex. Il faut l’effort de chasser de l’esprit le rappel aux tâches inaccomplies, aux comptes inachevés et aux enjeux personnels malmenés, pour qu’on puisse alors illuminer seulement le petit coin où s’étire une variation artistique de nous-mêmes.

Toujours aliénés de quelque chose. Quel superbe jeu d’illusion! Toujours incomplets. Des représentations tordues et surprenantes. Toujours réductibles. Acte après acte, une crue de formes et d’angles jaillit. Toujours la soif. Le corps dans l’infini de ses expressions. Bois. (Presque) Sans (aucun) mot (mot). Des grandes gorgées, grotesques, farfelues. Buvons et saluons un pouvoir méconnu, vivant grâce à cette aliénation toute-puissante.

Isolé, le pouvoir démasqué se contorsionne lorsqu’il revoit sa propre face d’animal galeux et d’être hargneux. Sera-t-il démocratie un lieu ou règnent l’hypocrisie et le labyrinthe des apparences ? Où l’éphémère est le cool ?

Encore les gens qui dansent. Des pas exténuants réverbèrent en bousculant l’ordre. C’est un spectacle de questions. Qui dit show dit business. Spectacle mâche esthétique. Qu’est-ce beau selon toi? Là, les individus s’alternent en photographies différentes, tandis que c’est le noir entre elles qui délimite les bordes. Qu’est-ce important d’après toi?

"Political Mother", de Hofesh Shechter

La beauté se révèle dans la cascade de sentiments provoqués spontanément. La peur. La passion. Le dégoût. Chacun dans la salle observe l’action sur la scène principale à partir des sièges — donc, des points de vue — distincts, uniques, individuels. Absolument personne regarde le même spectacle. Ce qui enrichit l’expérimentation, puis permet des couleurs personnelles à ce que l’on voit.

Par le biais de cette singularité, les gens composent un tout, dont l’amalgame se fait par une sinuosité commune. La ressemblance réside dans le découpage du temps, règle absolument relative. L’impact d’un spectacle dans la vie d’un jeune est d’une autre densité dans la vie d’un vieux. Le temps de la pensée dans la lune ne suit pas la cadence de la pensée concentrée et reste très très loin du tempo de la pensée fâcheuse. Lorsque l’on se distrait, l’état d’esprit chante la liberté juvénile, ce monde naïf et sans compromis encore à l’abri de la contamination intrusive des pensées qui imposent des contraintes. De cette séquence de scènes vives séparées par l’absence de lumière naît une série de photographies en chair et vibration humaines.

Ils veulent nous raconter une histoire, tandis que toute histoire est réelle à ce qui l’assiste. Des personnes réelles, des mouvements réels. Une séquence. L’ordre sous précision. Rigueur, beaucoup de rigueur. Des éléments bien enchaînés réduits à des ballons de plomb si denses qu’ils ne peuvent décoller que si assujettis au magnétisme créatif de chacun.

Donc les minimes morceaux de plomb décollent de la scène tels des papillons vagabonds attachés à un cerf-volant

Les détails de la danse ne tachent pas en permanence la mémoire, comme quand on sort d’une opéra sans ramener chez nous toutes les notes. L’art incite. Il donne. Mais chacun est libre pour le prendre ou pas. Afin de recevoir, il faut faire confiance et lui offrir une fraction de nous même également. Il faut étendre la main. Mais l’art, lui il peut te tirer, te consommer et de régurgiter sali des représentations collantes et d’une toile de significations indésirables.

Nos sens absorbent infiniment plus que nos capacités intellectuelles en sont capables, ils registrent la vie goudronnée en encre et traits permanents.

Intimité = sensualitéexplicite

L’un des papillons de plomb se reposent sur mon nez. Il change de couleur à chaque fois que ses ailes s’inquiètent. Bleu+rouge-bleu, bleu, rouge, bleu. Je l’appelle Rebel. Blouge.

Les applaudissements finals ne sont rien d’autre que le son de tous papillons qui bougent ses ailes au même temps. Certains spectateurs reçoivent des chenilles encore insonores. Ceux qui gagnent les plus grand papillons restent accrochés au plafond, haut de plusieurs mètres, suspendus par des fils transparents. S’ils tombent, ça peut faire mal à quelqu’un.

Mais ils ne tombent pas.