DKR4 : Palabres et jus de bissap.

Marie prépare un peu d’argent; ici quand on vient voir sa caste, il faut toujours avoir la main tendue. Nous arrivons dans une petite maison avec un palmier en plein milieu de la cour, nous rentrons, présentons nos salamalecs et prenons place. Assise au fond du salon, la cousine de Marie vêtue d’une tenue traditionnelle, un chapelet à la main, un iPhone dans l’autre, discute avec un monsieur de l’âge de mon père assis sur le fauteuil d’à côté.

Nous prenons place et une longue palabre en wolof commence. Je les vois rigoler, je me concentre mais je ne comprends que la moitié de ce qui se raconte. Ma mère a fait le choix que l’on ai un français impeccable plutôt que de prendre le risque de parler moyennement deux langues; mes parents parlaient donc entre eux en wolof mais nous parlaient exclusivement en français.

Passé un certain temps, mon désintérêt grandissant à la palabre devient palpable, la conversation bascule en français pour m’inclure à l’assemblée; cela ne durera pas très longtemps, le wolof reprenant ses droits.

Je comprends que l’on discute immobilier, prix des quartiers et augmentation du coût de la vie, une conversation que j’aurais pu avoir à Paris.

À table, j’aperçois qu’il y a du jus de bissap et du jus de gingembre, je capte l’attention de mon père et lui fais part discrètement de l’objet de mes désirs, il hoche la tête, l’air de me dire non. Je m’enfonce dans ma chaise comme un gosse.

Marie et mon père se lèvent pour dire bonjour à un autre membre de famille qui habite un peu plus loin dans la maison, la mère de sa cousine; je ne suis pas convié, mon fameux short m’empêche de progresser.

Je me retrouve tout seul avec la cousine de Marie, elle me raconte, dans un français impeccable, qu’elle demeure aux almadies, l’un des quartiers les plus prisé de Dakar, mais qu’elle vit ici avec les domestiques pour s’occuper de sa mère qui a bientôt 100 ans.

Elle me raconte avoir longtemps vécu à Lyon. Ses enfants sont nés à Dakar et y ont vécu jusqu’à leurs 18 ans, aujourd’hui l’un vit à Paris, un autre à Lyon et le dernier à Washington. Ils ont néanmoins tous investi dans une maison à Dakar et y passent quasiment tous les étés.

La conversation bifurque sur les libanais vivant au Sénégal, il faut savoir qu’une forte communauté libanaise vit ici. Mon interlocutrice s’amuse qu’il sont plus wolof que les wolofs; leur présence s’explique par le fait que les autorités coloniales, fin 19e début 20e siècle, préféraient négocier avec les libanais plutôt qu’avec les wolofs. Aujourd’hui, ils sont nombreux et n’ont qu’un lien génétique avec le Liban, ils sont 100% Sénégalais.

La femme s’arrête en pleine conversation, crie le nom d’une de ses domestiques, celle-ci apporte des glaçons, c’est l’heure de l’apéro ! Pays musulman oblige, l’apéro est constitué de divers jus de fruits, plus particulièrement de jus de gingembre et de jus de bissap. Le jus de bissap est un nectar délicieux, rouge profond, élaboré en infusant des fleurs d’hibiscus, appelé ici bissap; c’est doux, légèrement sucré et surtout extrêmement rafraîchissant. En général, dans la préparation, on y met des feuilles de menthe et des gousses de vanille.

Mon père et Marie sont de retour, tout le monde boit, la discussion dérive sur les peuls, une des ethnies qui circulent dans mon sang de par ma mère. Au Sénégal et dans la plupart des pays d’Afrique de l’ouest, ils n’ont pas très bonne réputation; appelé « les juifs d’Afrique » de part leurs origines du Sinaï et leurs main-mise sur des grands marchés africains, ils sont vus comme ayant une parole perfectible, rusé et filou, ne dépensant de l’argent qu’entre eux. À quoi ont conduit ces préjugés ? Je vous laisse deviner : plusieurs tentatives de génocide, dont le plus notable organisé par Sekou Touré qui a valu l’exil de ma famille maternelle de la Guinée vers le Sénégal, et en ce moment même au Mali où des meurtres sont organisés dans le plus grand silences des Maliens et de la communauté internationale.

Il est l’heure de partir, nous décidons d’aller acheter du poisson pour le diner, direction le marché de Soumbédioune !