Cauchemars

Le ventilateur assèche mes lèvres, elles sont craquelées à mon réveil, malgré le pot de baume hydratant qui traîne toujours près de mon lit.

C’est bien mince à payer pour pouvoir dormir. Mon corps est apaisé, et mon esprit aussi. Car les fortes chaleurs sont chez moi un terreau fertile pour les cauchemars, ceux-ci me croyant sans doute en proie à une fièvre délirante.

Toujours beaucoup trop réalistes, ils ont pendant un temps été un problème suffisamment régulier pour que je décide de consulter un hypnothérapeute. M’endormir me faisait peur et je repoussais ce moment le plus possible, jusqu’à ce que je ne puisse plus tenir ce rythme. Cette série noire a duré plusieurs mois et a sans doute été la plus difficile, encore aujourd’hui y penser me soulève le cœur, je ne sais pas si un jour j’éprouverai pires sensations que celles qui m’ont prises et poussées à me réveiller ces matins-là, me laissant pour plusieurs jours dans un état terrible, nauséeuse et apathique.

Il s’agit parfois de monstres, probables interprétations de mon esprit, mais plus régulièrement de situations beaucoup plus terre à terre.
Ainsi le premier dont je me souviens encore parfaitement m’a frappé alors que j’étais encore enfant, après le décès de ma grand-mère.

Un immense tribunal tout en hauteur, composé de membres de ma famille et d’inconnus, me pointait du doigt, moi, minuscule chose au ras du sol, trouvant des visages haineux partout où je posais les yeux, à la recherche d’une sortie ou d’un soutien qui n’existait pas. J’ai mis plusieurs années à comprendre ce sentiment de culpabilité que j’éprouve encore parfois, de ne pas avoir trouvé la force d’offrir à ma mamie adorée un dernier au revoir. J’ai été incapable de m’approcher de son lit d’hôpital, terrifiée par les machines et par son aspect physique, transformé après des mois de maladie. Je ne la reconnaissais pas, ce n’était plus elle. J’étais une enfant, confrontée pour la première fois à la mort, mais je m’en veux encore.

L’interprétation des cauchemars de la série noire est encore un mystère. J’ai été dévorée par des porcs dans une boue puante, brutalisée par une pieuvre qui a tapé mon crâne contre le sol d’une piscine jusqu’à ce que mon cerveau dégouline par ma narine, écharpée par des centaines de bras venus de l’obscurité jusqu’à ce que je disparaisse… Ils ont sans doute un sens plus profond, que je ne tiens pas particulièrement à connaitre.

Il y a ceux qui ont trouvés leurs racines putrides dans l’actualité et m’ont laissée dans une détresse innommable, une peur viscérale qui m’a pris les tripes et que je me suis efforcée de vomir pour qu’elle ne pourrisse pas mes entrailles. Après novembre j’ai demandé de quoi m’aider à mon médecin traitant, car j’étais poursuivie aussi le jour, sursautant à chaque sirène, m’effondrant en larmes plusieurs fois dans la journée. Ces cachets m’ont fait peur, provoquant des pertes de mémoires qui m’ont encore plus terrifiée que la réalité.

Certains sont extrêmement flous, mon esprit invoque mes anxiétés et mes névroses, ma peur d’être abandonnée, trahie, de ne pas réussir ma vie, mes craintes du futur. Ils ne me laissent aucun souvenir précis mais seulement un sentiment de malaise qui me suit quelques heures. Je les fais disparaître peu à peu, en apprenant à me connaitre et à être en paix avec moi-même, en prenant de bonnes décisions.

J’espère qu’un jour je n’aurai plus de cauchemars, mais je ne suis pas prête à renoncer à mes rêves pour ça.

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