La notion du temps à Madagascar: ou pourquoi le Malgache EST généralement en retard (et pourquoi c’est normal) et pourquoi le Japonais ÉTAIT généralement en retard (et pourquoi c’était normal avant, mais que ça ne l’est plus maintenant)

Madagascar, 1817

James Hastie s’impatiente. Il est en train de converser avec le jeune roi à la longue chevelure étonnement soignée et méticuleusement tressée Radama Ier. A chaque fois qu’il dit quelque chose, en anglais, le roi se tourne vers son peuple attroupé dehors pour traduire, relater, parfois commenter, la discussion et termine invariablement par quelque chose comme:

Est-ce que ça vous va, mon peuple?

L’Irlandais se dit, mais ça prend quand même un temps fou d’avoir une conversation normale dans ce pays, la prochaine fois, je n’oublierais pas de lui offrir une horloge.

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Radama Ier, passant en revue, son armée

Le monde entier, 2020

Plus de 3 milliards d’êtres humains sont censés être confinés chez eux, se retrouvent face à eux-mêmes, n’ont plus de rendez-vous quelque part, à telle école, à tel lieu de travail, dans tel restaurant, à telle heure sonnante et trébuchante.

Plus de 3 milliards d’êtres humains ne sont plus obligés de se hâter le pas pour ne pas être en retard, pour ne pas arriver après l’heure marquée sur la montre, pour ne pas vexer cette convention que personne ne semble plus remettre en cause.

Plus de 3 milliards d’êtres humains semblent être rattrapés par le temps et pourraient avoir l’occasion de rattraper le temps perdu ou de regretter les temps gâchés. Temps perdus à ne pas avoir pris soin de son foyer comme il faut, dorénavant, on se retrouve confiné matin soir nuit et jour dans cette cage que l’on s’est pourtant construite. Temps gâchés à ne pas avoir cajolé comme il faut sa femme, son mari, ses enfants, ses cohabitants, à ne pas avoir pris le temps de les connaître, finalement — de se connaître.

On peut dire qu’à part l’effroi que ce coronavirus particulier apporte, il y a aussi cette sensation unique d’expérimenter le temps d’une toute autre façon. Que l’on le veuille ou non.

Comme le temps à la malgache, par exemple.

On dit des Malgaches qu’ils sont — que nous sommes — toujours en retard et que c’est quelque chose de vraiment mais vraiment inexplicable. Entre Malgaches même, on se reproche avec véhémence, fougue et même zèle ce retard maladif. Et c’est pas joli à entendre, à ressentir.

Mais avant de reprendre le cas malgache, attardons-nous sur le cas japonais. Certains intellectuels malgaches de la fin du XIXe siècle et ensuite du début du siècle dernier ont porté une admiration presque sans bornes pour le Japon et les Japonais. Ou plutôt pour l’idée qu’ils se sont faits du Japon et des Japonais. Une belle idée intemporelle quand même, si je puis me permettre d’utiliser ce mot dont le sens — l’intemporalité — nous échappe tellement. Sauf dans et à travers la poésie peut-être.

Peut-être.

Qui sait.

Au Japon, en 2018, un train qui devait partir de la gare de Notagawa à 7h12 a eu le malheur de partir à 7h11 et 35s. L’indignation était telle, les usagers étaient choqués, un d’entre eux a même porté l’affaire à la West Japan Railway. Les excuses publiques n’ont pas tardé:

Le grand désagrément infligé à nos clients était vraiment inexcusable, a expliqué la compagnie dans son communiqué de presse. Nous allons évaluer soigneusement notre conduite et nous nous assurerons qu’un tel incident ne se reproduira plus.

Inexcusable.

Tel est le mot employé pour 25 secondes d’avance.

Une anecdote qui illustre remarquablement à quel point les Japonais sont à cheval avec le temps. On pourrait être tenté de croire qu’il en est sûrement ainsi depuis la nuit des temps. On pourrait aisément être tenté de le croire, pourtant ce n’est pas le cas.

Dans la préface du livre “La naissance du retard” de Hashimoto Takehiko et Kuriyama Shigehisa, on a le loisir de lire des témoignages assez amusants mais surtout déconcertants pour tout un chacun au fait du rapport que l’on ne peut que constater qu’a le Japonais avec le temps. Des témoignages comme:

J’avais commandé du bois pour faire des réparations qui devait arriver au moment de la marée haute et je l’attends toujours. L’artisan a fait une apparition à l’usine et depuis, il n’est jamais revenu.

Ou bien:

Au Nouvel An, il lui a fallu deux jours rien que pour faire les salutations d’usage, de maison en maison. Au rythme où vont les choses, je n’arriverai jamais à faire même la moitié de ce que je voulais et je serai peut-être obligé de quitter les lieux.

Un officier de la marine hollandaise du nom de Willem Johan Cornelis Huijssen van Kattendijke qui habitait le Japon vers la moitié du XIXe siècle a écrit:

Les Japonais sont d’une indolence vraiment surprenante !

Quiconque a eu l’occasion de côtoyer un tant soit peu des Malgaches ne peut que constater tant de similitudes. Le retard à pratiquement tous les rendez-vous, le moramora, cette forme d’indolence, d’apathie même, cette way of life comme quoi rien ne presse, même quand ce rendez-vous, ou cette commande pourrait bien lancer sa carrière de manière conséquente, eh bien, il n’est même pas foutu de faire ça dans les temps.

Le journal qu’a tenu cet officier hollandais en 1859 révèle au grand jour à quel point le Japonais et le Malgache étaient pareils en ce qui concerne leur rapport avec le temps.

Durant l’ère Edo et l’ère Meiji, respectivement de 1603 à 1868 et de 1868 à 1912, le Japon a recruté des Occidentaux qui étaient très étonnés de l’attitude des travailleurs locaux par rapport au temps.

Une attitude qui n’est pas unique aux Japonais de l’époque. Une attitude qui serait aussi constatée des observateurs occidentaux dans les pays arabes, en Amérique du Sud, et bien évidemment, à Madagascar. Mais ce n’était peut-être pas les mêmes observateurs. Mais à Madagascar, ce n’était peut-être même pas des observateurs, car un observateur observe, un observateur ne juge pas, un peu dans la même idée que ce que Montaigne a dit:

Je voudrais que chacun écrivît ce qu’il sait, juste comme il le sait, et rien de plus…

Une phrase que Jean Carol a eu la bonne idée de mettre comme épigraphe dans son livre “Chez les Hovas” dont les pages relatent aussi son étonnement concernant cet artisan à qui il a fait appel pour réparer, je crois, un meuble dans sa maison et qui n’est plus revenu. Enfin, il n’est pas revenu à l’heure convenu, il est revenu, en catimini, un jour, quand il n’y avait personne, et il a réparé le meuble en question, comme ça, le plus normalement du monde.

Un Jean Carol qui, mine de rien, dans les pages de ce même livre, a peut-être mis le doigt sur une chose essentielle concernant le rapport des Malgaches non avec le temps, mais avec le travail.

En effet, pour le “percement de l’avenue de France (premier ouvrage de voirie exécuté à Tananarive sous M. Laroche)”, il a eu le loisir de constater comment 3000 ouvriers, hommes, femmes et enfants ont travaillé 11 heures par jour “payés à raison de 6 sous”, et tout ça, dans la bonne humeur.

Dans la bonne humeur car ils travaillaient en chantant, une sorte de chef de chœur menant le chant, et aussi car ils ressentaient que leur travail était considéré, et qu’ils ne considéraient pas non plus leur travail comme du travail au fait, ils les considéraient comme un loisir. Et Jean Carol allant même jusqu’à dire:

J’ai compris combien, en somme, ç’avait été une chose simple de construire une pyramide au milieu du désert, comme en Égypte, ou de creuser un temple dans une montagne, comme dans l’Inde, sans le secours de nos engins modernes, rien que par la mise en œuvre d’une multitude de bras disciplinés.

Le temps n’était quand même pas aussi aride en ce temps-là, mais là n’est pas le sujet et pour revenir au temps, d’après Edward Twitchell Hall, un anthropologue américain spécialiste de l’interculturel, il existe deux grandes catégories concernant la conception des sociétés humaines du temps.

  • La première catégorie, les personnes sont du type monochronique. Dans ce genre de société, ces personnes font une chose à la fois, avec un programme précis ou à un horaire précis.

Par exemple, une fois, j’ai rencontré un ami, dans la rue. On se salue, on se demande comment ça va, on se raconte ceci, cela. A un moment, il me dit qu’il est en retard, qu’il doit aller à un rendez-vous à telle heure (c’était quelque chose comme 15mn plus tôt), j’insiste pour qu’il parte mais il préfère rester, papoter, de tout mais surtout de rien. J’ai su à ce moment là qu’il privilégiait ce contact humain, ce moment qu’il partage avec moi, ce moment que l’on partage ensemble. Il privilégiait (et il privilégie toujours) les relations humaines à l’impératif de respecter une heure donnée, pour reprendre Edward Twitchell Hall.

A Madagascar, avant surtout, quand on fait référence à un laps de temps, on utilise des termes comme “qui prend [x fois] pour cuire du riz”. Si cela va prendre une fois le temps pour cuire du riz, ce serait environ pour 30mn, si cela va prendre deux fois le temps pour cuire du riz, ce serait environ 60mn. On ne se réfère pas qu’à la cuisson du riz, on se réfère aussi à la cuisson de chevrettes, environ 15mn, et tant d’autres cuissons et de références. Pour dire l’heure, on dit aussi quelque chose comme “au moment où l’on attache les petits des zébus” pour dire quelque chose comme 14h-14h30, et pour dire presque toutes les autres heures aussi, on suit la même logique.

L’activité donc prime sur le temps.

Je prends le temps de te parler.

Je prends le temps de cuire du riz.

Ce n’est pas le temps qui me dicte que je dois maintenant m’en aller, que je dois abréger notre discussion, le moment que je passe avec toi, ce n’est pas le temps qui me dicte aussi que je dois enlever le riz du feu, je l’enlève quand je sens que c’est prêt, quitte à en brûler de temps à autre.

Le temps polychronique, comme ce fût le cas au Japon, est donc flexible, malléable et pouvant s’adapter aux situations pour reprendre toujours les expressions d’Edward Twitchell Hall.

Ce fût le cas au Japon, c’’est encore le cas à Madagascar. Enfin, plus ou moins, car une partie a adopté le temps monochronique qui n’a pas réussi à s’imposer comme il le faudrait comme c’est le cas au Japon, et cela même après tout ce temps.

Et quand on sait que ces deux conceptions du temps quand elles rentrent en contact produisent un choc considérable, on est en droit de se demander si la méconnaissance de l’existence de ces deux conceptions du temps ne serait pas à l’origine de bien des maux au sein de cette société malgache surtout mais aussi ailleurs, quand le Malgache polychronique voyage ou s’installe sous d’autres cieux.

Des jugements — on le sait — pleuvent si vites et des conclusions hâtives bien simplistes— on le sait maintenant — arrivent tellement vites.

Du jugement hâtif par rapport au temps viendrait un jugement hâtif concernant une supposée hypocrisie. Aloamen Abdalla, un professeur adjoint au Tôkai Institute of Global Education and Research, né au Caire — sans qui je n’aurais sans doute pas eu une telle révélation, et à temps, concernant ce temps —souligne que dans toutes les sociétés humaines, on aurait cette tendance à privilégier le paraître à l’être, à comment on est perçu par l’autre avant de vraiment être en confiance et se dévoiler à cet autre. Le fait que l’on prenne tout ce temps pour choisir notre photo de profil sur Facebook en témoigne sûrement.

Si la première impression est donc faite à travers la ponctualité d’une personne — d’un Malgache — et si cette impression est accentuée du fait de la particularité malgache à ne pas tellement se dévoiler, à ne pas souvent savoir dire non (comme les Japonais), le jugement est vite fait comme quoi le Malgache serait hypocrite, et bien des choses souvent péjoratifs, encore.

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Aloamen Abdalla, sur le site Nippon.com

Juger une autre personne, d’une autre culture, par rapport à ses propres repères, par rapport à sa propre grille de lecture, par rapport à sa propre conception de la “normalité”.

Combien de guerres et d’horreurs aurait pu être évitées si l’on avait plutôt pris le temps de comprendre l’autre avant de se vexer, de qualifier l’autre de mal, de faible, d’inférieur? Pris le temps de comprendre mais aussi, mais surtout, pris le temps de faire comprendre.

Enfin, si l’intention serait (était, est) d’affirmer l’égalité entre tous les peuples et non de souligner la supériorité d’un peuple, d’une culture, sur un autre peuple, une autre culture, on prendrait ce temps de comprendre, mais ça c’est une autre histoire, tellement humaine et éternelle, dit-on.

Tellement humaine? Sans doute, quant à “éternelle”, qui sait ce que demain nous réserve et

Avec le temps, tout s’en va

Chantait bien Léo Ferré et le temps nous a bien démontré que tant de choses que l’on estimait gravées dans la roche, inchangeables et “éternelles” ne le sont pas tellement que ça.

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Léo Ferré, sur scène

Certains, par ailleurs, veulent tout simplement abolir le temps n’en déplaise à Léo Ferré, car dans ce cas, rien ne s’en irait, puisque le temps ne serait plus. Certains veulent abolir le temps, tout simplement, comme sur cette île norvégienne du nom de Sommarøy. Car comme le dit si bien Kjell Ove Hveding, un habitant de cette île:

Le matin, vous devez aller travailler à telle ou telle heure, et même après le travail, votre montre vous prend votre temps. Je dois faire ci, je dois faire ça. Ce que je constate, c’est que les gens ont oublié qu’ils peuvent être spontanés, décider qu’il fait beau temps, que le soleil brille, et tout simplement vivre.

C’est quand même beau.

Et en parlant de la Norvège, Øyvind Dahl, un professeur norvégien d’anthropologie sociale et de communication interculturelle à la Faculté de Mission et de Théologie de Stavanger (qui est né à Madagascar), dans son livre “Signes & significations à Madagascar” prévient gentiment:

Les conceptions du temps sont des composantes essentielles de la vision du monde des peuples et sont intégrées dans différentes situations et activités. Dans la communication interculturelle, les incompréhensions causées par le contraste entre différentes conceptions du temps mènent souvent à la frustration et à la perpétuation de préjugés chez les partenaires de la rencontre culturelle.

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Øyvind Dahl, aussi un mpikabary ou un orateur

Pour parler des métaphores temporelles malgaches, toujours dans le même livre, il met en exergue le fait qu’en malgache:

  • pour désigner ce qui est arrivé dans le passé, ou le passé, est utilisé le concept taloha ou teo aloha (avant, devant)

Il note que:

On pourrait donc dire que, métaphoriquement, les Malgaches marchent à reculons vers l’avenir !

Mais rajoute tout de suite:

En réalité, l’observation métaphorique suivante est sans doute plus juste : l’observateur ne bouge pas du tout dans le temps, au contraire, c’est le temps qui vient de derrière et dépasse l’observateur. De cette manière, ne possédant d’yeux qu’à l’avant de la tête, il ne peut “voir” que le présent et le passé, alors que le futur reste inconnu, “non vu”.

C’est la méconnaissance de cela et bien d’autres choses essentielles sur soi surtout et l’autre, mais aussi l’éducation à l’occidentale et l’acculturation inévitable, qui ont fait que ces dernières années une certaine partie des Malgaches ont cru bon d’écouter certaines personnes, pas forcément mal intentionnées dans son ensemble, je voudrais le croire, qui prêchaient que (Arahaba fa) Tratry ny Taona n’était pas correct, car le temps ne “bouge” pas, que c’est plutôt (Arahaba fa) Nahatratra ny Taona, c’est la personne qui “bouge” donc.

Le Tratry ny Taona voulant dire “je vous souhaite d’avoir pu être atteint par le Nouvel An” alors que le Nahatratra ny Taona, c’est “je vous souhaite d’avoir pu atteindre le Nouvel An”.

Au passage, je voudrais souligner que cet article a surtout été impulsé par un tweet que j’ai commis le jour de Pâques. Ou plutôt par les commentaires et un certain engouement que ça a suscité. Remarquez que sur le tweet en question ci-dessous, j’ai commis deux fautes.

La première, orthographiquement, je ne sais pas pourquoi je veux toujours mettre un c sur Pâques, et souvent j’hésite à mettre un s à la fin. Peut-être parce qu’au niveau du “protestantisme” malgache d’où on m’a élevé, on dit Paska et au niveau des catholiques d’où j’ai passé un certain temps sur ses bancs, on dit Paka, ou bien est-ce en rapport avec Passover et Easter, je ne sais trop, mais chaque année, j’en suis là.

La seconde, c’est au niveau du sens du Tratry ny, c’est assez amusant car je voulais surtout que ça tienne en un seul tweet, la limitation des caractères a eu raison de cette nuance que je mets en lumière ici, qui n’est pas tellement faux que ça dans ce tweet, pour le message, et que je précise quand même dans un commentaire, mais qui est assez amusant quand même:

Pour souligner de plus en plus que c’est le temps qui “bouge” et non l’observateur ou le Malgache, Øyvind Dahl note aussi:

  • miandry fotoana, qui veut littéralement dire attendre le temps là où l’observateur occidental dirait: le temps passe

Et dit que dans chaque culture on retrouve des concepts de temps linéaire, cyclique et événementiel, mais il existe une prédominance.

  • concept de temps linéaire: le temps s’écoule en flux continu, que l’on soit réveillé ou endormi; conscient ou inconscient, actif ou passif, on pourrait dire que c’est une conception monochronique

La conception du temps à Madagascar a donc une prédominance événementielle et cyclique en plus d’être polychronique. Pour revenir au Japon, et surtout au parallèle Madagascar-Japon, on pourrait se demander si:

A la lumière de tout ce qui a été dit, le Malgache ne serait-il donc qu’un Japonais qui n’aurait pas su s’adapter à la nouvelle conception du temps car ayant raté son ère Meiji?

Cela semble dur à entendre comme questionnement mais Øyvind Dahl, toujours remarque que:

le concept linéaire est sans doute une pré-condition de l’industrialisation et de la bureaucratie

Une réflexion profonde à faire serait peut-être nécessaire.

S’inspirer du modèle japonais qui, malgré le fait qu’ils aient adopté la conception monochronique n’ont pas pour autant rejeté complètement la conception polychronique.

En effet, Aloamen Abdalla s’étonne que bien qu’à cheval sur la ponctualité quand il s’agit de commencer quelque chose, les Japonais le sont bien moins quand il s’agit de le terminer. Comme une réunion par exemple, ça commence, disons à 14h, tout le monde est là à 14h, pas une seconde de retard. Mais si cette même réunion est censée se terminer disons à 16h, ils ne s’empressent pas de s’en aller, au contraire, ils prennent le temps de bien finir comme il faut ce qu’ils ont à se dire et d’apprécier ce moment.

Ils adaptent donc l’impératif de la conception monochronique du temps pour l’avènement et la continuité d’une industrialisation et d’une bureaucratie, toutefois avec leur âme si je puis me permettre d’utiliser ce terme, il y a ce besoin intrinsèque d’apprécier le moment, de ne pas avoir à subir le diktat des chiffres, de l’heure, du temps.

Jean-Joseph Rabearivelo, dans son recueil de poèmes “Presque-Songes”, déclamait:

Ils savaient mesurer le temps dont ils venaient de triompher

ou qui venait d’avoir raison d’eux.

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Qui sait, peut-être que le poète a perçu des choses d’une manière insondable qui s’avéreraient être fondamentales. Triompher du temps, entrer dans la conception monochronique, le temps qui a raison du Malgache, pour son propre bien, dans sa soif de progrès, qui sait…

Radama Ier, quant à lui, s’est vu offert une horloge par James Hastie. Il a beaucoup apprécié le geste et adopta le temps à l’occidental — la conception monochronique du temps donc — pour coordonner son royaume, mais il n’a pas, pour autant, oublier le calendrier lunaire — qui pourrait être perçu comme un attachement à la conception polychronique.

A la lumière de tout ce qui a été dit, le Malgache ne serait-il donc qu’un Japonais qui n’aurait pas su s’adapter à la nouvelle conception du temps car ayant raté son ère Meiji?

Cela semble toujours aussi dur à entendre quoique pour essayer d’y répondre le plus correctement possible, il est plus que nécessaire, impératif même de pointer, qu’ici, à Madagascar, on se focalise un peu trop sur l’idée et le fantasme du nationalisme qu’aurait incarné et qu’incarnerait Ranavalona Ière en occultant tous les autres monarques comme Radama Ier qui mériterait tellement que l’on s’y attarde.

Dans un autre article, sur ce même Medium, j’ai écrit, de façon direct et tranché, à propos de cette ère Meiji à la sauce malgache avant l’heure mais hélas ratée:

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Radama Ier a adopté la conception linéaire du temps dans sa vision d’industrialiser et de bureaucratiser son royaume — Madagascar — sans renier la conception cyclique et faisant peut-être sien, sans le savoir, les propos d’Odon Vallette, dans son article “Temps et religion” qui dit:

L’erreur majeure consiste à opposer temps linéaire et temps cyclique. Le temps linéaire serait l’œuvre du peuple juif et de la civilisation grecque, la leçon d’Abraham et d’Hérodote qui auraient donné (…) à l’homme une Histoire, à la vie un sens et au temps une flèche.

Les Grecs et les Juifs ont eu en commun de tirer des leçons d’événements datés et, donc, de donner un sens au temps tout en manifestant un large pluralisme dans l’interprétation du passé et dans l’espérance d’un avenir.

Le peuple juif et la civilisation grecque auraient donné naissance à l’Occident, paraît-il. Le Japon, comme étant un modèle pour Madagascar, est et doit être plus que jamais toujours d’actualité. Cet Orient pas si lointain que cela, tout compte fait.

Pour lire cet article, ça vous a fallu environ une fois le temps pour cuire des chevrettes, ou patsa comme on le nomme ici, ou 17 minutes environ. Environ, car ça dépend de tout un chacun, c’est relatif, le temps est relatif, et comme le disait si bien Albert Einstein:

Posez votre main sur un poêle pendant une minute, cela va vous sembler durer une heure. Restez assis une heure à côté d’une jolie fille, cela va vous sembler durer une minute. La relativité, c’est ça !

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Albert Einstein, jouant du violon

Et en malgache, dans un argot bien connu, quand on a le béguin pour quelqu’un, on dit:

Tara aminao aho

Je suis en retard de toi

Du bon temps en perspective, et le temps finira bien par avoir raison de cette pandémie, et pendant ce temps, peut-être méditer sur bien des choses, comme, pourquoi pas, faire les choses autrement, VRAIMENT autrement, en s’inspirant des tresses qui feront ressortir notre beauté* comme le dit si bien ce diction.

Le temps on l’a, ou le temps nous a, ou les deux…

(*) randrana manendrika

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Sources:

Written by

écrivain | hypercreative being | filmmaker |multilingue | madagascan | flexitarian https://linktr.ee/mose.njo

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