Mounir Mahjoubi
Feb 14 · 4 min read

Harcèlement et contenus haineux sur les réseaux sociaux : mobilisation générale pour sortir de l’impunité

La haine en ligne est le nouveau fléau de notre quotidien. Elle parasite les réseaux sociaux et se nourrit des plus bas instincts d’une foule anonyme. Elle stigmatise, agresse et détruit. Nadia Daam, Bilal Hassani, #liguedulol, les affaires se succèdent et le statu quo est devenu insupportable.

Laissez-faire, c’est prendre le risque de déliter le lien social jusqu’à la rupture. C’est continuer de voir nos enfants aux mains de harceleurs, qui les poussent parfois à l’autodestruction. C’est encourager le racisme, l’homophobie, l’antisémitisme, en hausse alarmante en 2018. En 2019, le message du gouvernement est clair : nous irons partout où sont les harceleurs et les haineux, nous les retrouverons, nous les condamnerons et nous empêcherons leurs messages de se diffuser.

La haine sur internet requiert une action spécifique

Notre loi punit déjà l’injure, la diffamation, l’incitation à la haine ou le harcèlement – entre autres. Pourtant, à l’heure de la viralité et de l’anonymat, nous devons constater l’échec de notre droit à atteindre des objectifs pourtant évidents sur les réseaux sociaux : le retrait des contenus, la poursuite des coupables, l’accompagnement des victimes, et bien sûr le recul de ces pratiques.

Plusieurs réflexions ont été lancées par les autorités pour répondre à ces défis, et ces chantiers nourriront nos actions pour les mois à venir : le rapport de Laetitia Avia, Gil Taïeb et Karim Amellal sur la lutte contre le racisme et l’antisémitisme sur internet, en septembre 2018 ; les « Etats Généraux des nouvelles régulations du Numérique », qui se tiennent jusqu’en février 2019 et auxquels la société civile a été invitée à contribuer ; l’expérimentation lancée avec Facebook sur les contenus haineux pour permettre au régulateur français de mieux comprendre la manière dont la plateforme traite ces contenus.

Etre plus exigeants envers les plus gros réseaux sociaux

Les solutions ne sont pas évidentes et les écueils demeurent multiples : prévoir un dispositif simple et dissuasif peut apparaître séduisant mais cela conduira les acteurs à censurer pour éviter la sanction, au risque de verser dans la censure généralisée. Au contraire, des contraintes trop souples seront inefficaces.

Tous les acteurs n’ont pas les mêmes leviers sur la diffusion de ces contenus. Certains acteurs jouent un rôle déterminant dans la propagation de cette haine : parfois par laisser-faire, parfois par l’utilisation d’algorithmes qui privilégient les contenus qui provoquent l’émotion, l’indignation, le voyeurisme.

Envers ces acteurs, nous devons être très exigeants : il ne s’agit pas juste de contrôler les résultats de Facebook, Youtube, Twitter ou JeuxVideo.com dans le retrait des contenus illicites mais de superviser dans le détail comment ces acteurs déploient leurs « meilleurs efforts » pour les retirer. C’est l’objet de l’expérimentation menée avec Facebook : comprendre en pratique leur politique de modération, les moyens humains et technologiques déployés à cette fin – y compris le détail des algorithmes utilisés et le suivi des signalements.

Une régulation exigeante et agile à la fois

Cette approche relève d’un effort de « régulation intelligente », agile et évolutive, coopérative et dynamique. La loi fixerait des grands principes généraux, des objectifs à atteindre et des sanctions en cas de non-respect des engagements. Elle laisserait le choix des moyens à mettre en œuvre aux plateformes tout en missionnant des autorités de régulation chargées de vérifier l’adéquation et l’effectivité de ces moyens. Pour plus d’agilité, une partie des règles pourraient être revues et adaptées sur une base annuelle.

Comprendre précisément les rouages de ces acteurs et être capable de les remettre en question impliquera pour les régulateurs une mobilisation et des compétences nouvelles, similaires à celles mises en œuvre pour contrôler les banques, les énergéticiens, les opérateurs télécoms ou de media : comme eux, les géants du numérique ont désormais un impact majeur sur nos économies et nos vies ; comme eux, leurs failles sont susceptibles de fragiliser des pans entiers de nos économies et de nos sociétés.

Pour agir résolument, nous devons mobiliser un arsenal complet de mesures législatives et non-législatives, portant sur l’ensemble de la chaîne de traitement des contenus : de l’éducation du grand public à l’accompagnement des victimes, des moyens de l’enquête jusqu’à la procédure judiciaire, en passant nécessairement par le retrait des contenus et un travail spécifique sur la politique de modération mise en œuvre. Nous ne pouvons faire l’économie de ce faisceau de mesures ; seule une approche globale portera des fruits concrets.

Enclencher une mobilisation collective et européenne

L’Etat ne résoudra pas ce défi par la réglementation, sans une association étroite des acteurs associatifs et des plateformes. Sur le terrain, chaque jour, c’est par la vigilance et l’engagement de tous que nous serons en mesure d’opposer une réponse rapide, équilibrée, efficace à chacun de ces propos, de ces dessins, chacune de ces vidéos

Mais la France ne résoudra pas seule ces défis. Parallèlement à la construction de ce modèle original de régulation, nous mettrons tout en œuvre pour y rallier nos partenaires européens. Notre feuille de route capitalise déjà sur l’expérience allemande, qui a engagé une dynamique de responsabilisation des acteurs. Nous nous sommes engagés avec mon homologue Gerd Billen hier à Paris à continuer la collaboration pour porter ensemble cette ambition, auprès de nos partenaires européens.

L’Europe est le premier rempart contre la haine et la violence sur Internet : unis, nous formons pour les réseaux sociaux une masse critique d’utilisateurs. C’est notre force, c’est notre levier, nous devons utiliser ce relai pour faire valoir nos valeurs et consolider un nouveau modèle européen de régulation.

Internet et les réseaux sociaux doivent redevenir des espaces sereins d’échanges, de dialogue et de découverte de l’autre. La haine et le harcèlement n’y ont plus leur place.

    Mounir Mahjoubi

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    Député du 19e arrondissement de Paris. Engagé pour les gens du quotidien.