L’automne de force
« D’où tu connais Stéphane? » Je ne sais pas, me semble que tout le monde le connaît [ou le devrait], de l’Abitibi à Centre-Sud en passant par Rimouski ou Gatineau? Vous avez certainement vu quelque part cette belle tête blonde penchée sur ses six cordes, non? Samedi soir au 809 Ontario, il ne fallait pas manquer le lancement de son dernier et neuvième opus, Songs for the Broken. Le poète Sébastien B. Gagnon mentionnait très justement en ouverture comment Travelling Headcase tissait si bien la « trame sonore de nos vies »…

Le Cheval Blanc était plein comme un œuf. Était-ce dû à ce merveilleux texte publié la veille dans le quotidien qui dénonce les coquins? Peut-être. Beaucoup étaient présents pour saluer les efforts de plusieurs années de cet indépendant de Truchon. Accolades bienveillantes, remerciements par deux fois, le grand blond avec un sourire narquois n’épargne personne. Si vous preniez un tant soit peu de ses nouvelles ces dernières années, vous demeuriez dans l’attente inquiète… Allait-il abandonner?
Non, que non. L’accoucheur Villeneuve n’aurait pas laissé faire ça. Et maintenant que cette œuvre se trouve à notre portée, il faut faire ce que dois, pardi, et l’apprécier à sa juste valeur… un de ces soirs où les fantômes et les monstres du passé ne sont toujours pas rentrés au bercail.
Sur cette scène qu’il connaît bien donc, Travelling Headcase s’est exécuté, après que Gagnon nous eut servi quelques vers puissants. She’s like I like ouvre le bal, celle qui sur l’album sonne comme un chant noyé, sous les eaux torrentielles qui nous ont charriées ces derniers temps… ou bien comme Song of The Snowy Ranges, de Robbie Basho? Chose certaine, notre respiration s’arrête quand il entonne « Oh y’a rien de pire / que de sombrer / dans le silence ». Vraiment, il ne faut pas faire ce qu’on a conseillé à nos amis de ne pas faire.
La suite allait être traversée par un rayon de lumière, ce sabre laser vocal personnifié par Vanessa Landry que Stéphane Truchon a pu saisir alors qu’elle s’ignorait elle-même. Son sourire irradie et elle entame à ses côtés Long Nitght’s, sorte de locomotive inquiétante et puissante sur l’album, qui nous débarque au triste arrêt de Take Me Out (to the Ball Game)…
Puis, de retour sur scène, vient la déchirante Baie Deception, qui répète comme un mantra que « Pour vivre il faut aller plus loin ». C’est elle qu’on entend en premier sur l’album, car le français lui va si bien depuis Parle-moi de toi (More Songs of You — 2016). La choriste lumineuse nous quitte à regret après May the Good Heart’s Bloom.

Pour nous achever, Travelling fera appel à son acolyte « réalisateur qui ne voulait pas mourir » susmentionné, Éric Villeneuve. Ce dernier laisse sortir le monstre, sorte de grosse caisse sur respirateur électronique, affublé d’un sticker Rock Over Douze (le band du père aux fameuses bottes de Fred Fortin, Noël, selon les dires). Visiblement amusés, les deux complices se promènent dans ce lancinant mirage qu’est Wounded Dog Blues.
Seul regret de cette soirée magique dont vous ne vouliez pas manquer une heure? Ne pas avoir eu assez de voix pour réclamer un rappel, ou de ne pas avoir entendu L’hiver de force avec les trombone et trompette de Benoit Paradis. Ce joyau laisse songer à la chute de la géniale Life in a Glasshouse (Radiohead, Amnesiac, 2001), allez vérifier vous-mêmes.
Autre devoir à accomplir, outre écouter cet album magnifique (et je ne vous ai pas parlé de Cris)? Vous procurer (et ne pas oublier) le vinyle pour admirer dans toute sa « grandeur » le travail de l’artiste Marc Leduc. Garrochez-vous, sapristi!
