Le trésor du big bang

Marie-Pier Frappier
Sep 5, 2018 · 4 min read

Les doigts rouillés par l’été suintant rêvaient de se délier. Les oreilles ravies par les polyphonies étrangères n’avaient plus rien écouté d’inouï depuis. Les yeux pleins de montagnes attendaient dans le rouge feutré du Cheval Blanc plein à craquer le Grand Boum… « Les gens ne croient plus dans les disques, ils croient que la musique arrive toute du bon dieu astheure! » Oui, on pourrait quasiment se mettre à y croire maintenant qu’on a entendu cet ensemble-là. Êtres ou forces structurant l’univers, cette musique est de cette envergure, en posant ses accords entre le début et la fin du monde.

Photo: Luc Sénécal

Le concert du René Lussier Quintette a commencé avec des accents si funky que les sourires fendaient la foule en sorte d’éclairs. Le public ne savait plus où donner du tympan avec ces batteries qui se faisaient face, se narguant et se complétant. Ils sont deux, Robbie Kuster et Marton Maderspach, mais on les reconnaît tout en les confondant. Sorte de « céphalodrum », pour reprendre une pièce de l’album des cinq talentueux musiciens. C’est peut-être le moment d’utiliser le mot symbiose, mais on peut aussi le garder pour plus tard. Sur cette première pièce, on entendait peu l’accordéoniste, mais ce n’était qu’une question de temps avant qu’il ne se venge pour de vrai.

Ce premier morceau a parfois pris des accents du Nightmare d’Artie Shaw, surtout avec les prouesses de la tubiste, Julie Houle. On recule, on avance, on ne sait pas ce qui nous attend en terme d’aventure. René Lussier non plus, lui qui vient de rompre une corde en riant. Après s’être habilement débrouillé pour la changer — c’est comme un dieu, on vous l’avait dit! — il exécute ces doigtés singuliers que l’on reconnaîtrait entre mille et qui font piaffer de joie le public déjà conquis.

Photo: Luc Sénécal

À la deuxième prise, on se sent au départ dans une marche dans le désert… les charbons sont ardents, le sable nous brûle les paupières, les verres se vident, les grelots se déposent sur les peaux des batteries… Et puis BANG! Le tout dégringole, comme grisé par le soleil jusqu’à ce qu’on croie être une finale… Et BOUM! La tubiste se lève de sa chaise, envoûtante et rythmée, elle danse et respire, tout en s’exécutant à merveille. Lussier titille la note en avançant le menton; cela est juste et bon.

Une autre pièce enchaîne, avec une envolée comme une sorte de mashed potatoes pour robots avec les membres bien huilés. Puis une autre plus douce, lente et chaude comme l’été qui s’étire… Kuster frappe alors son égoïne pendant que Lussier touche ses cordes d’hélices. On s’approche alors de l’hymne tzigane, qui tend la main jusqu’aux rythmes klezmer d’avant-garde. L’accordéon de Luzio Altobelli s’envole, puis sursaute. On est suspendu à ses notes, comme des petites particules en apesanteur…

Photo: Luc Sénécal

Chaque morceau nous éloigne et nous rapproche à la fois. De quoi? De la parfaite imperfection qu’est la vie, suspendue dans le souffle grave, haletant dans sa course vers la lumière, en harmonie avec les humains qui nous rassemblent, tourmentée par ceux qui nous divisent et émue par le talent qui s’infiltre dans toutes « les cavités du cœur ». Car il y en avait énormément dans ce quintette qui s’envole bientôt pour le Japon pour une série de concerts.

Entre improvisation et partitions, on reste soufflée par la manière dont chacun manie son instrument. S’il faut mettre le talent des autres à part, c’est pour mettre en lumière le maître d’œuvre, René Lussier, dont on reconnaît sans peine l’empreinte. Cavalier bleu devant l’éternel, le compositeur et interprète apparaît ici au sommet de son art, calme et inspiré, mais jamais trop sérieux. De cette explosion d’origine contrôlée, gageons que les spectateurs nippons en redemanderont.

Photo: Philippe Bouchard

À relire

À écouter (sans tarder):

Photo: Anik Benoit

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