Ode aux trous-de-cul

Marie-Pier Frappier
Dec 9, 2019 · 8 min read

Vraiment, j’étais fébrile. Les personnes qui m’ont vue après l’événement de l’Écomusée du fier monde vendredi dernier en ont saisi toute l’ampleur.

Je connais On n’est pas des trous-de-cul depuis longtemps. Quand j’ai quitté les Cantons-de-l’Est il y a près de vingt ans, c’est pour m’installer dans Centre-Sud, où se situe l’ouvrage. J’arpente tous les jours ses rues comme j’ai dévoré chaque page de ce livre, sans jamais me lasser.

La table ronde lors du lancement d’«On n’est pas des trous-de-cul» de Marie Letellier à l’Écomusée du fier monde (Photo: Gabriel Rousseau)

Donc, quand elle s’est assise à côté de moi, j’étais vraiment émue. C’était Marie Letellier, juste là! Timide et belle, avec son acolyte de toujours, Jean-Pierre Sauvé. J’ai osé lui demander de signer cette magnifique édition de 1971 gentiment offerte par une amie. Elle s’est exécutée avec la générosité que je lui prêtais déjà.

La table ronde a commencé par un silence à propos du féminicide qui a eu lieu 30 ans plus tôt à Polytechnique, à la demande de l’autrice.

Puis Frédéric Mercure-Jolette a raconté quelques anecdotes entourant la démarche de réédition. Dominic Tardif demandait très justement ce samedi dans Le Devoir pourquoi la résurrection d’ouvrages cultes est si longue. Le fond, la forme; on nous offre quelques pistes ici.

Énigmatique autrice

Il fallait tout d’abord retrouver la mystérieuse autrice, qui n’a décoché qu’une flèche dans l’univers littéraire et universitaire québécois. Et quelle flèche! Parce que dès qu’elle vous frappe, c’est en plein cœur, faisant ainsi surgir son lot de rires, d’étonnements et d’interrogations, selon les dires de Mercure-Jolette, en écho à toutes celles et ceux qui ont ouvert ce livre au titre intrigant.

Une brève parue dans Le Devoir sur une céramiste de Port-au-Persil met donc les camarades de Moult Éditions sur la piste pour retrouver l’archère. Elles et ils rencontrent Letellier et Sauvé, qui acceptent de rééditer l’ouvrage original en intégralité.

Mercure-Jolette raconte encore quelques anecdotes hilarantes à propos du logiciel de reconnaissance de texte « qui ne parle pas le joual ». Le nouvel ouvrage a malgré cela vu le jour, inchangé, mais augmenté d’une « postface rédigée en 1984 pour un projet de réédition abandonné », un entretien savoureux avec les auteurs, de magnifiques gravures de Sauvé et des photos incroyables de l’appartement ti-pop de cette époque.

Les enfants de Centre-Sud

Photo dans l’édition rééditée (Moult Éditions)

Voilà pour la forme, car dans le fond, il y a l’histoire d’une famille de Centre-Sud, ou Faubourg-à-m’lasse, où la jeune étudiante en anthropologie qu’est Marie Letellier décide de s’installer pour un an et demi. Ses voisins, les Bouchard (Ti-Noir, Monique, leurs enfants et toute la famille nucléaire), deviendront les « informateurs-clefs » de sa thèse, grandement inspirée de la méthode d’Oscar Lewis et son sublime « roman-vérité », Les enfants de Sanchez.

Un des aspects fascinants partagé à la fois par l’œuvre de Lewis et celle de Letellier vient entre autres des techniques non orthodoxes de récolte d’informations : Lewis a travaillé avec une enregistreuse cachée et Letellier restituait les propos de mémoire. Cela induit déjà un rapport ambigu avec le milieu universitaire… il était donc intéressant d’inviter quatre profeseur.e.s pour venir en discuter.

Édition de 1971, Parti Pris

Avec Anouk Bélanger, professeure au département de communication sociale et publique de l’UQAM, on a d’abord déplié lentement la notion parfois incorrecte de « culture de la pauvreté », déjà mise en perspective par Letellier dans sa postface de 1984. À l’instar de l’auteure de ces lignes, Bélanger célèbre les descriptions riches du livre qui ne donnent jamais à imposer une manière de penser au lecteur. Cette forme d’écriture singulière trace en elle-même ses limites et prête intrinsèquement le flanc aux critiques sans s’invalider. Un tour de force.

Bélanger parle aussi de la situation de la famille Bouchard « en dehors de l’Histoire », ancrée plutôt dans une communauté [parfois trop] serrée : « La famille est tout ce qu’on est, mais tout ce qu’on ne veut pas être », dira-t-elle encore très justement.

Cri ou incantation?

Dalie Giroux, qui enseigne la théorie politique à l’Université d’Ottawa, a fait pour sa part le récit de sa découverte d’On est pas des trous-de-cul, visiblement encore émue par le rire subversif que sa lecture a provoqué. Elle tente aussi de sublimer le titre, cri politique ou incantation, peu importe, il part des tripes.

Giroux aborde très justement l’aspect « sédimentaire » de ce récit populaire québécois que la lecture du livre de Letellier brasse, remue et secoue jusqu’à ce que l’on touche aux bases rédemptrices de la pensée décoloniale. La figure de Ti-Noir a d’ailleurs fait écho à plusieurs personnes dans la salle, mais surtout ce traitement sans jugement sur nos pères permet une forme d’absolution résiliente.

Le « monde interlope »

Martin Petitclerc, professeur au département d’histoire de l’UQAM, a plongé pour sa part dans l’aspect violent, troublant et honnête que la lecture du livre lui a apporté. Cette violence nous empêche, ajoute-t-il, de « romantiser » le livre et nous révèle les aspirations à l’autonomie de cette « famille produite par le système ».

Peut-être que le lien tracé par Petitclerc entre l’histoire de la famille Bouchard et la formation des institutions [d’enfermements] de 1850 à 1930 au Québec aurait mérité quelques élaborations. On ne perçoit pas la famille comme « empêtrée dans les mailles du filet social » et ils constituent en quelque sorte des figures destituantes capables d’imagination pour échapper d’une certaine manière au pouvoir.

Leur rapport à l’État est trouble et l’ouvrage laisse au lecteur le soin de les juger. Les Bouchard sont à la fois lucides et confus sur la politique (« Hitler c’est Drapeau ») et ils haïssent la Police d’une manière plutôt jouissive (« […] y sont pas capables de trouver le gars qui met des bombes, mais pour t’achaler y sont capables. Pour moé le gars qui met des bombes a dû travailler dans une shop pendant 20 ans pis là il s’est fait crisser à porte. Y a eu son voyage, ya eu raison. »)

Raser la marge

Jean-Philippe Warren, professeur au département de sociologie et d’anthropologie de l’Université Concordia, signe la préface de cette réédition d’On est pas des trous-de-cul. Il a apporté un éclairage étrange à la table ronde à propos du livre, parlant longuement de son voisin Germain et regrettant la disparition supposée de ces personnages plus grands que nature.

Sa présentation a plutôt mis en lumière la manière qui n’a pas été privilégiée par Letellier pour parler de ses voisins à elle. Cette forme de nostalgie d’un Québec disparu ou qui disparaît a un drôle de goût. Elle laisse penser de surcroît que l’œuvre de Letellier n’aurait pas eu un écho similaire si ses voisins avaient été les Wyszkowski (rappelons la forte présence des Polonais dans Centre-Sud).

Là où l’on rejoint Warren, c’est tout de même quand il aborde cette marche de l’État et du capital sur tout ce qui se situe dans la marge. Ne pensons actuellement qu’au rythme effréné et mortifère imposé par les « rénovictions », la « condoïsation » et l’embourgeoisement gris beige des quartiers qui repoussent les Ti-Noir et les Monique dans des logements de plus en plus chers et excentrés.

Aussi triste, le constat de Warren en début d’intervention : « Mon université empêcherait à n’importe qui d’écrire On est pas des trous-de-cul aujourd’hui [en tant que thèse ou mémoire]. » Pourtant, les quatre profs présents ont évoqué le souhait de le faire lire à leurs étudiantes et étudiants. Pourquoi, si ce n’est pas pour les inspirer?

L’institution intolérable

D’ailleurs, Marie Letellier et Jean-Pierre Sauvé ont fait un pas de côté après avoir usé les bancs d’école. À la suite de la parution du livre, il et elle mentionnent être partis un bon moment en voyage au Népal.

De même, Letellier est devenue professeure à l’UQAM et a poursuivi des études au doctorat, mais a fini par quitter l’Université pour se consacrer au travail communautaire, voire à la céramique par la suite. Son œuvre tire aussi son originalité de ce pas de côté effectué dans la marche carriériste du monde.

Comme les Bouchard, elle ne se reconnaît pas dans cette institution et décide de s’en éloigner sans s’y opposer frontalement. Son livre est à la fois un adieu et un lien ténu qui existe entre elle et ce milieu.

Femme, elle aborde la vie sexuelle de ses comparses et le travail domestique de Monique avec une habileté impressionnante pour une jeune fille de classe moyenne des années 1970. Encore une fois, elle analyse, ne juge pas et porte sur son époque un regard descriptif qui permet au lecteur un recul historique fécond.

Ode polyphonique

Jacques Ferron parlait à la sortie du livre d’un « roman déguisé ». Beaucoup à sa suite croient que son succès d’estime d’hier à aujourd’hui est lié à sa forme. Or, il nous apparaît impossible de déplier ici tous les éléments qui en font une œuvre magique : travail universitaire hors norme, analyse juste, jeune chercheuse dévouée, personnages complices, ambiance contre-culturelle, publication à Parti Pris, écrite en joual, comédie dramatique parfois, portrait de l’underclass, intemporelle… nous préférons dire, suivant Anouk Bélanger, qu’il s’agit d’« une œuvre polyphonique », mais aussi polymorphe, puissante, rebelle et intemporelle.

J’aimerais terminer en citant la postface de Letellier de 1984 : « Aujourd’hui, une bonne partie de ces espoirs s’est évanouie, mais, alors que des couches de plus en plus importantes de la population n’ont pas d’emploi régulier ni de perspectives d’avenir très claires tant sur le plan individuel que collectif, un examen des pratiques de «bricolage», du repli sur la vie domestique et des réseaux de sociabilité est sans doute encore à l’ordre du jour. »

« Cependant, au-dessous des classes populaires conservatrices, il y a le substrat des parias et des “outsiders”, les autres races, les autres couleurs, les classes exploitées et persécutées, les chômeurs, et ceux qu’on ne peut pas employer. Ils se situent à l’extérieur du processus démocratique ; leur vie exprime le besoin le plus immédiat et le plus réel de mettre fin aux conditions et aux institutions intolérables. Ainsi leur opposition est révolutionnaire même si leur conscience ne l’est pas. Leur opposition frappe le système de l’extérieur et de ce fait le système ne peut pas l’intégrer; c’est une force élémentaire qui viole les règles du jeu et, en agissant ainsi, elle montre que c’est un jeu faussé.» — Herbert Marcuse, 1964, cité en introduction d’On n’est pas des trous-de-cul.

Marie-Pier Frappier

Written by

Pupitreuse et journaliste. Intéressée par les enjeux de politique internationale, les féminismes, les luttes, les révolutions… et la musique actuelle.

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