La prison du cinéma québécois, ou pour la “taxe Netflix”

Avec la fréquentation en salle en déclin au Québec et la transition des contenus culturels des salles de cinéma à la télé à l’internet bien réelle et bien avancée, il est naturel pour notre gouvernement de mettre à jour ses politiques de financement et de taxation actuelles pour prendre compte du nouveau paysage médiatique contemporain. Demander aux compagnies de distribution en ligne non-basées au Canada de cotiser à un fond dédié à financer des productions canadiennes est la marche à suivre pour s’assurer une relève culturelle forte et diverse au sein de notre pays. De plus, ces nouvelles mesures permettraient d’équilibrer un peu le rapport de force entre les productions principalement états-uniennes et les productions canadiennes sur notre territoire.

Un peu d’histoire

Qu’entends-je par rapport de force? Dès les années 1980, Hollywood a travaillé avec le gouvernement états-uniens à bloquer les efforts de nos gouvernements locaux (d’abord le Québec, puis le Canada) qui cherchaient à mieux protéger notre culture cinématographique. En 1983, le gouvernement de René Lévesque introduit un projet de loi pour obliger les compagnies de distribution opérant au Canada à être détenues à 80% par des Canadiens.nes et pour obliger qu’une partie des revenus des exposants et des distributeurs soit allouée à un fond de production canadien. Bien qu’adopté à l’unanimité par le gouvernement de Lévesque, les pressions d’Hollywood ont suffisamment retardé sa ratification pour que lors des prochaines élections, gagnées par les Libéraux, le projet de loi soit renégocié et considérablement affaibli (les clauses susmentionnés sont retirées).

Un peu plus tard, inspiré par les efforts québécois, le gouvernement canadien essaie de mettre en place sa propre politique protectionniste. La loi propose de redistribuer 7% des revenus des studios à des productions canadiennes. Malheureusement, toujours sous la pression du gouvernement états-uniens, dans la foulé des négociations de l’Accord de libre-échange nord-américain, le projet de loi ne voit jamais le jour.

Ces défuntes mesures auraient grandement aidé à maintenir une industrie cinématographique forte et en santé autant au Québec qu’au Canada. Par exemple, en France, l’imposition de quotas et d’une taxe spéciale sur les billets de cinéma permet de garder un niveau de production et de distribution de film français sain à l’intérieur du pays.

Aujourd’hui

Les productions canadiennes et québécoises se faisant plus rares, l’industrie du cinéma locale est de plus en plus dépendante des investissements étrangers pour créer des emplois. Par exemple, entre 1996 et 2007, Vancouver, Toronto et Montréal se sont partagés 90% des 16.1 milliards que les studios états-uniens ont investi au Canada. En 2013–2014, les productions étrangères ont supporté plus de 18 000 emplois sur notre territoire tandis que les productions locales en ont supporté seulement 8 100. À cause de la nature transnationale de la production cinématographique et la dominance d’Hollywood dans la plupart des marchés, les pays compétitionnent entre eux pour attirer les productions étrangères afin de faire subsister leur industrie locale. Ce phénomène influence les salaires vers la baisse ou vers la stagnation et incite les gouvernements à augmenter les crédits d’impôt et les crédits d’aide à la production offerts aux productions internationales afin de rester compétitif sur le marché global. Bref, Hollywood, en plus de s’être battu pour bloquer nos politiques d’indépendances financières en cinéma utilise maintenant notre dépendance à son industrie pour inciter nos gouvernements à donner de nos taxes pour financer ses films.

De plus, historiquement, les films canadiens et québécois se sont vu refuser des dates de sorties plus ‘payantes’ par les réseaux de distribution en salle aux profits des films états-uniens, coupant une fois de plus l’accès au revenu tant nécessaire pour notre industrie.

Taxe “Netflix”

Le cinéma canado-québécois est donc emprisonné. Incapable de s’auto-financer de façon suffisante, l’industrie du cinéma doit avoir recours aux investissements étrangers pour faire travailler son monde. Maintenant dépendant de ses investissements, mettre en place des mesures protectionnistes devient un peu plus compliqué sous la menace de perdre l’argent des productions internationales au Canada. Que faire?

Imposer aux distributeurs en ligne de contenus cinématographiques et télévisuels non-canadiens une taxe spéciale pour financer la production de films bien à nous fait chez nous est un pas dans la bonne direction pour retrouver notre indépendance financière en culture cinématographique. Il s’agit aussi d’être prévoyant et de paver le chemin pour la possible future révolution culturelle apportée par le Web. J’irais même plus loin en imposant un quota de films canadiens et québécois aux distributeurs en ligne s’ils veulent avoir accès à notre marché. Après tout, depuis la fermeture de la plupart des entreprises de location de DVD à cause de la transition en ligne, il est de plus en plus difficile d’avoir accès aux films québécois et canadiens. Il est temps que le Canada actualise ses politiques culturelles à l’ère du Web. Notre cinéma a besoin de se libérer de ses chaînes.

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