LE DERNIER KILOMETRE (3/4)

LA VIE NOUS APPREND A LA LIRE…

Le 27 janvier 2018, perchée dans mes montagnes, slalomant entre le fil de l’écriture et le fil de l’existence, la vie en décide autrement. Sur une piste ensoleillée, je déchausse un ski après l’autre, diagnostiquée avec une nouvelle rupture du ligament croisé antérieur opéré six ans plus tôt. Je sens qu’il s’agit d’autre chose. L’IRM révèlera une fracture du plateau tibial. Opération, 45 jours d’immobilisation, quelques mois de rééducation.

Le jour de l’accident je suis abattue de n’y rien comprendre à la vie. Ca me rappelle un passage d’Océan-Mer, à chaque kilomètre de plus il y comprenait un kilomètre de moins. La fameuse courbe d’apprentissage… Je me dis que les phases de régression font partie de la courbe d’évolution. Je repense à la courbe d’apprentissage d’un sport, le dernier en date est le surf à Bali. Au début ça va très vite, j’étais même étonnée du décalage entre ma progression et la réputation de ce sport présumé impraticable et semblant réservé à une minorité. Les six premières fois sont ascensionnelles puis vient le temps de la stagnation et pire, celui de la régression. L’imprévisibilité des coups de planche à des endroits improbables fait naître la peur de tout ce que l’imagination n’aurait pu envisager.

Si je regrette de devoir en arriver là pour m’écouter, je remercie les accidents de la vie. Ils nous sortent de nos voies sans issue, ils nous racontent une histoire, ils nous montrent le chemin, ils dévient notre trajectoire. A cette époque, je croyais que j’étais à un livre d’entrer en relation avec le monde, que mon livre dirait tout de qui je suis, qu’il serait le pont qui me relierait aux autres.

C’est à partir de cet accident que je rentrerai dans l’étape du dernier kilomètre. Cette étape redoutable du dernier kilomètre, celui que l’on ne peut parcourir seul mais que personne d’autre ne peut franchir à notre place.

Dans une situation d’extrême dépendance, ne pouvant poser le pied parterre, moi qui aime me dire que je n’ai besoin de rien ni personne… Revivre des situations de l’enfance à l’âge adulte est un trésor précieux pour remonter le fil de notre construction et mieux comprendre comment s’est construite notre relation à la vie, ce qui a façonné notre personnalité. L’occasion de revisiter l’histoire que l’on s’est racontée.

L’étape du dernier kilomètre est l’étape de la réconciliation.

Mi-mai, je suis en escale chez ma sœur et son mari partis deux semaines en voyage de noces. Depuis quelques temps, je vais à droite et à gauche, chez les âmes généreuses qui m’hébergent pendant qu’elles ne sont pas là. Cette vie de nomade est un garde fou, c’est une manière de me rappeler que le voyage continue, d’explorer les quartiers de Paris et de ne pas retourner dans une vie passée. J’écoute un podcast de LSD sur France Culture qui évoque le travail et l’amour comme les deux piliers de la vie. Ce qui me frappe c’est que ni l’un ni l’autre ne font partie de ma vie, qu’ils sont absolument inexistants. Je parle du travail entendu dans le sens du lien social, de ce besoin vital d’entrer en relation avec les autres. Je m’interroge sur ce que cache ma soif d’évidences et sur ma capacité à m’accommoder.

Je vais revivre cette petite mort qui a précipité ma chute à l’été 2015. Je ressens cette urgence de venir au monde, de donner vie aux mondes que je porte en moi. Je n’ai jamais ressenti avec une telle intensité la proximité entre la vie et la mort.

Il y a cette phrase qui tourne en moi, « Qu’est-ce que je fous là ? » Je me sens tomber dans une mort psychique, enlisée dans mon livre, je m’y enfonce, je m’y perds, je supporte de moins en moins de vivre à l’écart du monde. Mais j’ai du mal à insuffler une dynamique de vie, à créer une vie qui me ressemble. Je me retrouve face à mon éternel dilemme entre la légèreté et la profondeur, l’un ne pouvant vivre sans l’autre, l’un étant le pendant de l’autre, et inversement, « L’insoutenable légèreté de l’être », l’histoire de ma vie. Et je ressens ce besoin féroce de passer à l’action mais comment, je suis encore coincée là dans cet éternel comment. Il y a le livre mais c’est du temps long alors que j’aimerais aussi du temps court pour échanger, rencontrer, vibrer au quotidien.

Je regarde un documentaire sur Xavier Dohlan « A l’impossible, je suis tenu » qui raconte son besoin vital de faire des films, l’urgence derrière chacun de ses films s’impose d’elle-même, il dit quelque chose comme « Si je ne fais pas ce film, je meurs, alors… ». Je suis fascinée par son énergie de vie, celle de celui qui fait des films pour jouer dedans car personne ne voulait le faire tourner.

En allant à la piscine près de chez ma sœur, ne trouvant toujours pas mon style depuis mon retour, vêtue de ma robe grecque, je marche sous le soleil, avec un podcast de France Culture sur les oreilles. Le sens de l’action retrace des épisodes de la vie d’Hannah Arendt. Je me rappelle d’une phrase adressée à ses amis dans une de ses lettres, « depuis que je vous ai rencontrés, je me sens un peu moins seule dans ce monde ». Le podcast parle de sa réflexion nourrie de ses actions, il revient sur l’origine du mal, les racines de la déshumanisation en lien avec les camps de concentration, et sur l’importance de s’engager chacun dans nos vies, pour ce à quoi l’on croit.

Tout résonne en moi, je me rappelle de ce qui m’anime, je sens à nouveau battre mon cœur. J’erre dans le quartier, je m’arrête dans une librairie italienne, flâner dans les librairies est l’un de mes plaisirs favoris. J’en repars avec quelques livres pour ma sœur et son mari, dont Le Lambeau de Philippe Lançon qui écrit cette phrase dont je ne retrouve pas la trace mais qui s’est inscrite comme ça en moi « On ne renonce à aucun de tous ceux qu’on a été ».

C’est exactement ce que je ressens plus d’un an après mon retour. Le retour est d’une grande fragilité, le retour nous plonge dans une dimension subtile. Quand on revient, on a envie de marquer le coup pour s’assurer du chemin parcouru. Avec maladresse, une maladresse presque grossière parfois, on espère accélérer la visibilité de notre évolution à travers le déni des anciennes versions de nous-même.

Comme les gardes fous de me maintenir dans l’illusion du voyage avec ma vie de nomade. Mais on fait ce qu’on peut. Et le retour ne s’y trompe pas. Il n’y a ni radicalité, ni grands écarts, ni épiphanies. Le retour est délicat, lent et progressif comme le sont les phases de déconstruction à chaque étape du voyage. Au retour, on navigue entre les mondes, on tâtonne, on y va doucement…

Au début de l’été, le livre d’Adélaïde Bon arrive entre mes mains. Il m’avait été largement recommandé, comment passer à côté, à chaque escale de ma vie de nomade, peu importe le quartier, il prend la tête des coups de cœur des libraires. Je me le réservais pour plus tard, car là, j’étais concentrée sur ma créativité. Mais au cours d’un déjeuner avec une amie, elle me convaincra de le lire.

Le jour même je passe acheter Lettres à un jeune poète et La petite fille sur la banquise, le livre d’Adélaïde. Je commence par Lettres à un jeune poète que je lis dans la journée, un de ces livres éternels. Ce soir là, j’entame le livre d’Adélaïde, incapable de le lâcher, il m’accompagnera une grande partie de la nuit.

Ce livre n’est pas seulement bouleversant, il marquera un tournant dans ma vie. Sous sa plume, les vies d’errance deviennent des vies d’exploration, pleines de grâce, elles reprennent vie. En témoignant de sa vérité, de son vécu, de son ressenti, loin des idées reçues que l’on se fait sur les choses, à commencer par celles que l’on n’a pas vécues, elle nous autorise, elle nous libère des épisodes de vie auxquels on refuse d’admettre que l’on n’aurait peut-être pas survécu. C’est la grâce de ces témoignages qui nous aident à regarder le monde autrement et avec lui notre vie.

Adélaïde a écrit et moi j’ai continué ma route.

En phase de relecture, mon livre est un gruyère. Je bloque au deuxième chapitre intitulé « Mon job, ma thérapie ». Alors que je croyais raconter une histoire dépassée, je m’aperçois que cette histoire est toujours d’actualité. Il s’agit de celle où je conditionne ma vie à un projet. J’ai passé trois ans sur la création de ma boîte pour accoucher d’une souris. Et là je me vois faire avec le livre, à nouveau, je conditionne ma vie à un projet. J’ai toujours vécu comme ça. La boulimie c’est ça, ce sentiment de n’être jamais prête à rien et l’illusion d’être empêchée de vivre à cause de quelques kilos en trop.

Ce qui me frappe en relisant c’est la circularité de la vie. Elle se dessine dans ma tête comme des cercles concentriques qui se rapprochent de plus en plus du centre. A mesure que les situations se répètent, on peut en voir autre chose. C’est là où le passé est précieux, c’est là où il nous renseigne. Depuis mon retour je m’enferme souvent dans des journées linéaires où je ne vois pas le temps passer.

L’état d’esprit linéaire, c’est aussi celui qui cherche à tout régler, à tout ranger dans la rubrique ‘affaires classées’ avant de passer à la suite, celui qui entretient l’illusion. Il suffit de regarder en arrière pour en avoir la preuve. On ne règle pas les choses les unes après les autres, sauf la partie administrative de nos vies que l’on souhaite réduire au minimum.

Autrement, les choses grandissent ensemble, simultanément, de manière progressive et circulaire, comme le cycle de la nature. S’il m’a fallu tuer beaucoup d’hypothèses pour poursuivre mes explorations, et il y en aura bien d’autres comme me l’a encore prouvé cet été. Toutes les fois où j’ai voulu régler les choses, je m’y suis enfoncée et je m’y suis perdue. Laissons leur le temps.

Je ressens l’écriture comme un voyage au cœur du cerveau. Je vois les liens qui se tissent entre les choses, les souvenirs se réveiller par associations d’idées, je remonte aux origines de mes pensées, comment se forment nos pensées ? Comment agissent-elles et influencent-elles notre réalité et ainsi de suite. Alors que j’écris pour vivre mieux, souvent je m’y enferme. Alors que j’écris pour me libérer, je me surprends à m’emprisonner. C’est fou cette capacité que l’on a, cette capacité à perdre de vue l’essentiel, nos motivations originelles à mesure que l’on s’enferme dans nos mécanismes, que l’on retombe dans nos vieux schémas, que le piège se referme.

L’écriture m’amène dans des endroits reculés de moi-même. Elle m’apprend que le lien entre les choses est approximatif, tout à fait incertain. Il y a tant de fils potentiels à tirer. Il est risqué de s’y perdre. Ce qui compte n’est pas tant ce qu’on a vécu mais la manière dont ça s’est imprimé en nous. Ce qui compte n’est pas tant ce qu’on a vécu mais ce qui nous empêche de vivre au présent. C’est là où le passé nous renseigne sur la manière dont on s’est construit en réaction aux événements de la vie.

En remontant le fil de notre construction, on peut apercevoir les portes que l’on a condamnées les unes après les autres. L’écriture m’éclaire sur mes énigmes non résolues. L’enfance est une base de données, elle contient des indices précieux de notre construction, de notre relation à la vie. Tous mes mécanismes sont à l’œuvre dans l’écriture. Mes nœuds d’écriture ont pris le relais de mes crises de boulimie.

J’apprends à repérer les signaux d’alerte qui m’indiquent qu’un mécanisme est à l’œuvre, les mâchoires serrées, le repli, l’enfermement, conditionner ma vie, ma soif d’exhaustivité, le tout ou rien, le trop ou pas assez, le perfectionnisme, le tyran en moi… Avec l’écriture, il y a désormais ce miroir posé sur moi. Je me vois faire.

Il m’aura fallu toutes ces années de vie et des centaines de pages pour finir par m’autoriser à me vivre telle que je suis. Le livre me libère du besoin d’être comprise. Peut-être avait-il vocation à être une autorisation, je ne sais pas exactement, c’est difficile de savoir pourquoi on fait les choses. En phase de relecture, je ne suis plus la même que quand j’ai commencé à écrire. Je ne sais pas si c’est une nouvelle fourberie de mon esprit mais je sens, du moins, pour le moment, que j’ai envie de raconter les choses autrement. Il m’a déjà tant appris.

Apprendre à savoir quand s’accrocher et quand lâcher c’est tout un art. Je m’encourage à m’éloigner de ce premier livre en pensant à ces couples ensemble depuis des années qui hésitent entre se séparer ou se marier, il semble que la réponse soit dans la question. Quand j’ai quitté le métier d’avocat pour changer de métier, j’entendais souvent, « Quel gâchis, tu ne vas pas arrêter après tant d’années d’études ». C’est souvent le mode de pensée dominant, en réalité le gâchis c’est de continuer à s’obstiner dans des voies sans issue.

Cet été, j’avais envie de redonner de la valeur au temps en le reprenant, de revivre l’intensité des semaines de stage comme quand j’étais enfant. Je me suis initiée à la voile et je me suis inscrite à un stage de théâtre. Me voilà aux cours Florent. Le premier jour c’est la révélation, je suis emballée par tout ce que j’apprends. Le deuxième, le fiasco de l’improvisation, je pleure sous le feu des projecteurs après un baiser de cinéma. Comment donner sur les planches ce que je n’ai jamais réussi à faire dans la vie ? Il s’agit d’une histoire de rupture sur fond de Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman. Le troisième, texte à la main, je m’ennuie à mourir. Je n’arrive même pas à simuler de boire une tasse de café…

Le deuxième soir je suis en larmes avec ma meilleure amie au téléphone, je ne m’amuse pas alors que j’avais envie de jouer, de rigoler. Elle me demande si je vais continuer. Dans ma tête il n’y a aucun doute, j’ai payé pour ce stage, j’irai au bout, je n’ai rien à perdre. Puis le troisième soir, après une journée où je me sens m’éteindre au fil des heures, je me dis que j’ai toujours fait comme ça.

Dans chacun de mes boulots, j’ai su rapidement que ça n’était pas fait pour moi mais à chaque fois j’ai attendu deux ans. Dans mon dernier job, j’ai su au bout du premier jour que je m’étais trompée d’endroit mais pourtant il m’aura encore fallu deux ans.

Le lendemain de ce troisième jour aux cours Florent, je me réveille, je me souviens, c’était un dimanche, j’y vais pour dire au prof que j’arrête, que toute ma vie j’ai travaillé à oser être moi, alors je n’éprouve aucun plaisir à simuler d’être une autre. Je vais pour saluer mes camarades, j’ai aimé les rencontrer, j’aurais bien passer plus de temps avec eux. Mais j’ai assez payé pour voir, j’ai assez perdu de temps à me chercher là où je ne suis pas.

C’est symbolique, c’est un signal fort que je m’envoie. J’aurais pu relativiser comme je l’ai toujours fait, j’aurais pu continuer comme je l’ai toujours fait, mais dans ces moments charnières de l’existence où il est si douloureux de vivre de l’autre côté du mur, j’apprends que tout compte, j’apprends à ne plus négliger aucun détail, rien n’est anodin. Ce sont des moments de la vie aussi simples que ça qui nous réconcilient. La frontière entre ténacité et bêtise est ténue… Je l’ai éprouvée tant de fois.

En n’allant jamais au bout de rien, j’ai réalisé à ce moment là de ma vie que je n’avais jamais renoncé à moi.

« Et puis la vie, elle ne se passe pas comme tu imagines. Elle va son chemin. Et toi le tien. Et ce n’est pas le même chemin. Alors… Ce n’est pas que je voulais être heureuse, non. Je voulais… me sauver de tout ça, voilà : me sauver. Mais j’ai compris tard de quel côté il fallait aller. On croit que c’est autre chose qui sauve les gens : le devoir, l’honnêteté, être bon, être juste. Non. Ce sont les désirs qui vous sauvent. Ils sont la seule chose vraie. Si tu marches avec eux, tu seras sauvée. »

La vie nous apprend à la lire… La poésie des livres nous accompagne sur ce chemin comme l’illustrent les mots d’Alessandro Baricco dans cet extrait d’Océan-Mer.