LE DERNIER KILOMETRE (4/4)

NOUS SOMMES DES CHERCHEURS DE VIE…

C’est là où j’en suis. C’est le moment de s’encourager, de se féliciter du chemin parcouru, de se rappeler de tout ce qu’on a appris à lâcher pour en arriver là et des obstacles qui nous ont semblé autrefois insurmontables, de tous les mondes que l’on a traversé et quitté sans regrets, mais non pas sans difficultés.

Le voyage est un art de vivre. Le voyage est une philosophie de vie. La vie est un voyage. La vie est une exploration. Le voyage c’est tout ce qui nous sort du connu, ce qui nous permet d’élargir l’endroit en soi depuis lequel on vit. Comment est-ce que nos explorations modifient nos paysages intérieurs ?

Voyager au cœur du cerveau… Il y a une série de quatre épisodes passionnants du podcast LSD sur le sujet. Et ce livre que j’ai savouré dans sa version audio au gré de mes déambulations « Les étonnants pouvoir de transformation du cerveau » où Norman Doidge nous apprend que notre perception du monde est liée à l’interprétation que nous en faisons. Ainsi, les cultures différentes interprètent le monde différemment. « Les orientaux et les occidentaux ont des modes de perception différents qui résident sur l’interprétation de ce qui est perçu et non sur l’anatomie cérébrale. L’interprétation occidentale du monde est analytique, tandis que celle des orientaux est holistique. » Au contact d’une nouvelle culture, on apprend à voir le monde autrement. Nos cerveaux sont remodelés par les nouvelles pratiques. Comment distinguer ce qui est naturel de ce qui est culturel ?

Quand on revient en terrain connu, la notion de progrès est toute relative. Il y a quelque chose d’étrange à quitter l’immensité du monde pour les vies rythmées par les horaires de bureau.

Evoluant dans les ruines des temples d’Angkor, au Cambodge, dont les premières constructions remontent au XIIe siècle, un voyage dans l’histoire, le graal du plein emploi me laisse perplexe. Le plus spectaculaire dans ces sanctuaires c’est de voir la nature reprendre le dessus sur le travail de l’homme. Les arbres gigantesques qui poussent dans la pierre, réduisant les constructions à l’état de ruines, et alors se pose à nouveau la question de savoir s’il faut les reconstruire.

Comme si l’homme restait sourd et aveugle au langage poétique et sans équivoque de la nature. Ca me fait penser à la fausse bonne idée de déserter les campagnes pour végétaliser les villes. A cette imagination sans limite des hommes pour imiter la nature.

Au retour, il est évident que le progrès économique d’engendrer un progrès social s’est égaré en chemin. Il n’est pas question de diabolisation mais de s’amuser avec la notion de réalité, d’illusions et de progrès. Au loin, on aperçoit des gens qui s’agitent, trimballés sans répit d’une actualité à l’autre. L’actualité vue d’ailleurs…

Le voyage nous ouvre à tous les voyages. Le voyage nous rend curieux. En voyageant dans les pays comme le Vietnam, le Cambodge, le Myanmar… On ne peut plus rester indifférent à la colonisation parfois prolongée par l’arrogance de certains expatriés. J’avais lu un article intéressant quand j’étais là-bas à propos de la distinction entre les immigrés et les expatriés, qu’est-ce qui les distingue au juste ?

Ca pose inévitablement la question de l’identité et de la reconstruction. Comment peut-on se reconstruire après des années, après un siècle passé sous domination étrangère ? En voyageant, on repense 1492 et les mythes fondateurs des grandes découvertes d’une autre manière. Laissons Yuval Noah Harari nous raconter l’histoire de ce sang qui coule dans nos veines pour remettre en perspective la construction du monde avec son livre passionnant, Sapiens : une brève histoire de l’humanité.

Au Myanmar, je me rappelle de cette péninsule. Il y avait des kilomètres de plage déserte bordée par des villages de pêcheurs. Il y avait par endroits des zones inaccessibles dans l’attente de l’implantation de complexes hôteliers. On les saluera ensuite de créer de l’emploi alors que les populations locales vivaient très bien avant qu’ils n’arrivent. En voyageant dans des endroits reculés, préservés de l’envahisseur, on voit naître les choses, les racines de la dégénérescence.

Au fil du voyage, on prend conscience des ravages de la standardisation du monde. Il y a un tas de sujets comme ça auxquels on est insensibles aussi longtemps qu’on n’y est pas exposé. En voyageant, on perd non seulement son identité mais aussi sa nationalité.

Pour partir à sa recherche, il faut commencer par perdre son identité. Se retirer du monde, vivre hors du temps, c’est le plus beau cadeau que je me sois accordé. Je voulais faire l’expérience de vivre sans préoccupations, proche de la dématérialisation, une sorte de retour à la virginité, un retour à la source, aux origines.

J’ai eu le loisir de me voir créer des problèmes, c’est fascinant d’assister à la naissance de nos problèmes aussi minimes soient-ils, et de ne plus tomber dans une logique de solutions mais de regarder attentivement ce problème et d’apprendre à le dissiper, il finit par se résorber, par se dissoudre. Il n’y a donc plus lieu de le résoudre.

Mon objectif était de n’en avoir aucun, de me laisser faire par le voyage, de ne pas avoir de projet, pas même un blog. Ce que m’apprend le voyage c’est qu’il se fait. Les journées s’enchaînent de manière organique et les envies se succèdent naturellement. Le voyage, la solitude, l’éloignement, sont des endroits privilégiés pour se rencontrer. Il y a le temps du voyage, l’expérience du silence, de l’espace et de la plénitude du vide.

Le voyage ne règle rien mais il modifie notre relation à la vie. Le retour nous ramène à là où nous en étions avant de partir, le retour est confrontant. Au retour, on n’est pas mieux équipé pour affronter des situations du passé, seulement, on sait que chacune d’elle a une histoire à nous raconter et que plus nous allons prendre conscience de ce qui se trame en nous, plus nous allons créer une vie qui nous ressemble, moins ces situations ne se reproduiront.

On comprend que ce qui est dehors est dedans, on apprend à faire la part des choses, la part de l’autre et celle qui nous revient. On est plus (+) à même de se recentrer sur notre besoin vital. On a moins d’espace pour se laisser polluer. Nous sommes à la fois plus serein et plus respectueux de nous-même. Notre seuil de tolérance se réduit, on n’a plus d’espace pour s’oublier. Fragile, délicat, précieux, le retour nous plonge dans la dimension du subtil.

Le voyage nous éveille au pouvoir du lieu, au bonheur de vivre en harmonie avec notre environnement, à ce que procure ce sentiment de bien-être constant. Le retour réveille notre pouvoir créateur ensemencé tout au long du voyage. Il nous ramène à l’urgence d’exprimer notre univers, de créer des espaces de vie, des lieux de rencontre. J’aime la tension créative que je ressens quand je suis à Paris, une énergie qui me porte. Même si je respire mal l’excès d’urbanisation, je ressens pour le moment que c’est ici que je dois prendre racine.

« L’exil nous fait désirer la libération de notre véritable nature et l’environnement naturel qui va de pair. Et ce désir même nous fait avancer. Si nous ne pouvons découvrir le contexte culturel qui va nous encourager, alors nous décidons de l’édifier. C’est une excellente chose, car si nous l’édifions, d’autres un jour frapperont mystérieusement à notre porte, disant qu’ils cherchaient cela depuis toujours ».

Ce passage est extrait de Femmes qui courent avec les loups, c’est une amie rencontrée sur la route qui me l’a conseillé. Je l’ai lu à Bali. Ce livre de la conteuse Clarissa Pinkola Estes fait partie des découvertes majeures de mon voyage.

La lecture est une chose très nouvelle pour moi, j’ai commencé à lire quand j’ai commencé mon investigation à l’été 2015. C’est d’ailleurs dans les rayons d’une librairie qu’a démarré cette investigation. Dans ces moments de perdition, déambuler dans les rayons bien rangés d’une librairie met de l’ordre dans ma tête. C’est comme un voyage au cœur du cerveau. Quand on est perdu, c’est la curiosité qui nous sort de nos impasses.

L’enjeu du retour est celui de donner vie aux mondes que je porte en moi. C’est là où j’en suis. Je ressens une douleur immense d’être coincée de l’autre côté du mur. J’ai l’impression que tout ce qui m’attend est derrière ce mur, mais que pour y accéder je dois me déjouer et sortir de mes propres impossibilités. Le voyage nous nourrit mais il ne nous libère pas de nos automatismes. Du moins, pas de ceux auxquels nous n’avons pas été exposés durant le voyage.

Le comment représente souvent un obstacle pour moi. Alors je cherche encore et encore, une nouvelle expérience, un nouveau livre… Mais je comprends maintenant qu’il n’y aura pas d’épiphanies et que le dernier acte de ce passage de monde est celui du passage à l’action. Que personne ne viendra me révéler à moi-même. « Ne changera jamais de vie qui attend d’être prêt pour le faire. » selon la formule de Philippe Gabilliet dans son livre L’art de changer de vie en 5 leçons.

Je viens de retourner chez moi après trois ans d’absence. Retour au point de départ, là où tout a commencé. Dans ce dernier kilomètre, je vis sur mes réserves. Je n’ai plus l’énergie de la dispersion. Je reste concentrée. Dans ces moments charnières, tout compte, rien n’est anodin, surtout pas les détails.

Ce qui m’aide, ce sont les miroirs à la fois bienveillants mais pas dupes, qui ont les yeux rivés sur moi. Grâce à eux, je me vois faire, je ne peux plus me raconter d’histoires ni m’égarer trop longtemps dans mes voies sans issue.

Il y a l’écriture. Tous les jours j’écris mes trois pages, les fameuses ‘morning pages’ de la routine créative recommandée par Julia Cameron dans son livre The Artist Way. Elle nous y apprend d’ailleurs à remplacer la discipline par l’enthousiasme. J’entame mon 5e alphabet. Et chaque fois que j’ai besoin d’y voir plus clair, j’écris.

Il y a aussi mon dictaphone, ça paraît bizarre mais c’est vraiment génial d’avoir des conversations à bâtons rompus avec soi-même. Et mes crises de boulimie restent un indice imparable. La boulimie demeure le fil rouge qui me rapproche de ma sensibilité, de mon réservoir de créativité. J’adore cette citation d’Alice Miller dans son livre Notre corps ne ment jamais : « Le corps ne tolère pas toute la vie que l’on reste étranger à soi-même. »

Et bien sûr, il y a le regard précieux de ma meilleure amie.

Avec elle, j’apprends à couper les liens invisibles qui m’empêchent d’avancer, tout ce que j’avais banalisé, ce dont je m’étais accommodée pensant alors que c’était ce que la vie attendait de moi. J’apprends qu’accepter une personne telle qu’elle est ne signifie plus d’accepter de la subir, ses humeurs, ses attentes, ses déceptions, c’est trop dur.

On peut aimer très fort une personne, comprendre son histoire et ne pas chercher à la changer, mais on doit apprendre à s’éloigner de ce qui ne nous fait plus de bien, du moins pour un temps.

J’apprends à distinguer ce que j’aime et ce qui me fait du bien, c’est un long apprentissage.

On doit apprendre à se préserver, à créer un environnement propice à notre épanouissement où seules la bienveillance, la curiosité et les encouragements sont invités à entrer. Il n’y a plus d’espace pour la bienveillance nocive, l’amour inquiet, les projections.

Quand elle me voit dans mes moments de panique, quand la peur occupe tout l’espace, elle me dit que la douleur c’est maintenant, que lorsque le besoin vital l’emportera sur mes peurs, je passerai à l’action sans plus me soucier du comment. Elle est déjà passée par là, elle connaît ça par cœur. Elle m’éveille à un tas de choses. Ensemble, on célèbre chacune de nos petites victoires sur nous-même.

Passer à l’action est toujours une étape difficile pour moi. Je m’encourage en écoutant des histoires de vie, des histoires de singularité, celles de ceux qui ont osé. Il y a les films, les documentaires, les livres et les podcasts. J’adore les masterclasses de France Culture où des artistes nous partagent l’envers du décor, les coulisses de la création. On pénètre alors dans les coulisses de fabrication du monde. Chacune de ces vies nous rappelle que nous sommes le fruit d’une histoire et que nous sommes le point de départ de l’histoire que l’on écrit.

En ce moment j’écoute en boucle The Artist Way de Julia Cameron en livre audio, quand je cuisine et quand je marche, pour amadouer mes blocages de créativité. L’obstacle est le chemin de Ryan Holiday qui me transmet le courage des vieux sages comme Marc-Aurèle « Tu n’as besoin de rien de plus ». Je relis des passages de la Confiance en soi de Charles Pépin qui me rappellent que c’est le moment de prendre des décisions et que la liberté n’est pas l’absence de contraintes… Tal Ben-Sahar dans son livre Choisir sa vie, 101 expériences pour saisir sa chance, me ramène à l’essentiel, il y a notamment cette citation que je garde près de moi « Il est aisé dans le monde de vivre selon l’opinion du monde ; et il est aisé, dans la solitude, de vivre selon sa propre opinion ; mais le grand homme est celui qui, au beau milieu de la foule, conserve avec une parfaite douceur l’indépendance de la solitude. » Ralph Waldo Emerson. Comme ce passage de Femmes qui courent avec les loups « Elle doit comprendre alors qu’être soi-même peut la mettre à l’écart des autres et que se conformer aux désirs des autres peut l’éloigner de ce qu’elle est. » Les livres d’Austin Kleon, Steal like an artist et Show your work m’encouragent à me lancer, en ce moment je me répète cette citation de Bobby Solomon « Put yourself, and your work out there everyday, and you’ll start meeting some amazing people. » Quant à Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke, il n’est jamais très loin. Et bien sûr je ne loupe aucun épisode de La Grande Librairie…

Et, quand le temps est venu. C’est à dire maintenant, pour moi. Il y a le livre de Philippe Gabilliet qui nous expose aux fourberies de notre esprit ‘Procrastiner, c’est acheter, sinon lire, tous les livres et magazines de psychologie portant sur le changement (..) tout en continuant soi-même de mûrir sa propre non-décision (…)”

Je suis chez moi depuis un mois. J’ai tenté de me relancer dans l’écriture d’un livre mais je m’y suis sentie mal. Après un examen de conscience, il y a un besoin plus urgent, celui d’entrer en relation avec le monde sans plus attendre. Peu importe le comment, ça n’est pas le support qui m’importe, je cherche juste une courroie de transmission pour amorcer la rencontre.

Alors je me suis résolue à commencer par un article. Il s’agit de cet article que j’ai écrit en quatre parties. J’apprends encore à guérir ma soif d’exhaustivité, à commencer là où j’en suis et à arrêter de me dire que je pourrais faire mieux. On fait ce qu’on peut… Je m’étais fixée une échéance à vendredi dernier, on est lundi quand je finis d’écrire, c’est pas si loin. Plus que jamais dans ces moments là, la curiosité remplace le jugement.

Quand on s’apprête à faire le grand saut, c’est important de se rappeler là d’où l’on vient pour ne pas se brusquer. En écrivant cet article, quand mes mâchoires se serrent, quand je me sens empêchée, je feuillette quelques pages du livre de Colette Combe intitulé Comprendre et soigner la boulimie. Il me rappelle là d’où je viens… « Enfant et adolescente, elle a toujours protégé le maintien du lien au prix de renoncer à ses propres désirs. » « Cependant, c’est bien ça, la réalité de la boulimie : sa symptomatologie émerge d’un contexte tyrannique où le souci de perfection est extrême. »

On ne guérit pas de 37 années d’autocensure du jour au lendemain. Chaque petit pas dans la bonne direction compte et le secret de l’action c’est de s’y mettre, comme en témoignent toutes les personnes qui sont passées de l’autre côté du mur de la peur.

Partir seule au bout du monde c’est une chose, mais le courage, le vrai courage, celui de se confronter à ses peurs, c’est autre chose. Oser venir au monde tels que nous sommes, je ne sais pas pourquoi ça fait si peur. Ce moment de sortir de sa tanière, ce passage de l’ombre à la lumière, nous ramène à nos peurs primales et nous force à rompre avec une partie de l’héritage.

Pour les gens comme moi, la vraie victoire, c’est de réussir à se faire plaisir. Manger un gâteau sans vider la boîte… Ca paraît simple mais j’y travaille… C’est essentiel de se rappeler pourquoi on fait les choses, de sans cesse se recentrer sur notre besoin vital, et de ne pas oublier cette citation de Jane Goodall « J’ai la chance de découvrir des choses que personne ne connaissait avant moi. »

Nous sommes des explorateurs par nature, chacun de nous est un explorateur, ça n’existe pas d’être un expert, personne ne l’est, sauf peut-être de lui-même et encore… C’est là que se trouve notre contribution au monde, dans ce que nous sommes au plus profond, dans ce que nous avons de plus humain, dans la recherche de notre vérité, dans tout ce qui nous rapproche de l’humanité.

Un explorateur ne cessera de vivre avec humilité, puisqu’il se sait vivre seulement en l’état actuel de ses connaissances, il reste ouvert à l’inconnu, curieux des autres voyages…