LE DERNIER KILOMETRE (2/4)

REVIENT-ON D’AILLEURS ?

« On savoure le retour au rosé au bord de l’eau en effet ;-) C’est une étape qui n’est pas évidente du tout, pour tout le monde, on est rentré, le voyage est fini, “qu’est ce que vous allez faire du coup maintenant ?”… Il faut se projeter, parler au futur, parce que le passé n’intéresse personne. Alors que pour nous, ces 18 derniers mois ont été si importants, si pleins qu’on ne peut pas fermer le chapitre comme ça, aussi vite et hop avoir déjà tout en tête pour la prochaine étape. C’est un processus très lent de mûrir un voyage pareil, d’en tirer les éléments clés de notre vie future. Mais c’est difficile d’expliquer et d’assumer ce temps de transition nécessaire alors “que vous avez déjà pris 18 mois”. Je trouve cela très difficile d’être pressée de toute part (amis, famille, connaissances…) pour définir une suite, un nouveau projet alors que je n’ai pas l’impression d’avoir fini le précédent. ».

Sensible à la plume d’Amandine, fraîchement rentrée de son voyage, un condensé où chaque mot est vécu, tiraillé, pesé. Ces lignes de vie transpirent la vitalité et semblent paradoxalement annoncer son déclin. Prise entre deux feux, piégée dans le tumulte des vents contraires, l’énergie vacille. Trouvera-t-elle le courage de ne pas se résigner ?

A l’époque où je lis cette correspondance nous sommes le 25 avril 2016. Depuis quelques mois sur la route, si chaque mot infuse, retentit, le retour ne fait pas encore partie du voyage. Alors qu’aujourd’hui, le 22 février 2018, à Paris, au moment où j’écris, le retour s’illustre comme une étape décisive de mon voyage.

D’ailleurs, revient-on ? D’ailleurs, ici, mot de liaison. Revient-on d’Ailleurs ? Ailleurs, mot voyageur, songeur, évocateur. Ailleurs, d’ailleurs, l’ailleurs…

Il suffit qu’un mot change de contexte, d’environnement, pour vibrer et résonner autrement. Il suffit de répéter le même mot plusieurs fois d’affilée pour l’émanciper, le faire exister au-delà de ses frontières imaginaires.

Vendredi 21 avril 2017,

La bulle hermétique du voyage survole Paris et ses environs. Prête à atterrir, elle effleure le sommet de la Tour Eiffel. A l’aller, la disparition progressive de la grande dame dissimulée dans les airs vaporeux du décollage symbolisait la hauteur, la distance, l’envol, l’Ailleurs. Au retour, sa présence nous ramène à tout ce que nous étions sans être capable de discerner d’emblée ce que nous sommes encore.

22h, je suis dans le Bus Direct qui assure la liaison entre Roissy et Paris. La température affichée est de 15 degrés, le choc thermique est instantané. Installée dans le bus, je prolonge le voyage. Après 16 mois sans se voir, maman me récupère place de l’Etoile. Le plus étrange c’est que rien ne l’est. Embrasser maman, me réveiller à Paris, déambuler dans des rues mille fois empruntées. Je retrouve Paris comme une vieille amie quittée la veille. Une relation intemporelle sur laquelle le temps n’a pas de prise.

Si tout m’est familier, de retour en terrain connu, je m’y sens absolument étrangère. Je me sens loin des gens, des préoccupations, des conversations. Atterrie le vendredi, à deux jours des présidentielles. Sevrée des guerres d’opinion, le sentiment de décalage s’exacerbe dans un contexte d’élections. Propulsée dans une autre dimension, j’ai l’impression d’être un indien dans la ville. Anodin pour un parisien, le geste banalisé d’enfiler des chaussures fermées constitue, depuis mon retour, une privation de liberté. Les pieds congestionnés dans une vie étriquée.

Le 27 décembre 2015, je n’étais pas partie pour revenir.

Tu es de retour ? Tu es rentrée ? Tu es revenue ? Tu n’as pas fait le tour du monde finalement ?! Tu as du faire des rencontres incroyables !? Quel est le pays que tu as préféré ? Quels sont tes projets ? Et ta prochaine destination ?

Il m’est difficile de partager mon voyage sans le dénaturer. Je ne peux m’efforcer de répondre à des questions que je ne me pose plus. Les mots ne me viennent pas. Il est encore trop tôt, je ne veux pas le brusquer.

Le voyage ne s’arrête pas là, aux portes de Paris.

A l’étranger, portée par une atmosphère singulière, l’énergie du lieu est mon seul guide de voyage. Les bruits, les odeurs, les couleurs, les saveurs tourbillonnent d’une rue à l’autre, s’évadent dans les airs, s’infiltrent par tous les pores de ma peau et colonisent mon cerveau. Immergé dans le tsunami de la vie, perméable, poreux, mon logiciel se laisse contaminer par d’autres réalités. La phase de déconstruction est enclenchée. Lente et progressive…

Apaisée, flottant sur un matelas de sérénité, je me sens prête à entamer une nouvelle étape dans mon voyage. Partie avec une terre aride, où les fleurs se fanaient, où plus rien ne poussait, ressuscitée, je reviens pleine de vie.

J’aimerais que ma transformation intérieure soit éclatante, qu’elle habite chacune de mes cellules et rejaillisse sur mon visage, la transpirer par tous les pores de ma peau comme un marqueur indélébile de changement, irréversible, à l’image d’un tatouage qui me rappellerait le chemin parcouru et me donnerait le courage de ne pas rebrousser chemin, celui de ne jamais me résigner.

Car le retour fait craindre l’oubli, l’oubli de la quiétude, l’oubli de la plénitude, l’oubli des pieds dans l’eau tamisés au sable chaud, l’oubli de la fraîcheur d’une noix de coco, de la pureté de sa chair et de son eau, l’oubli des rizières, l’oubli de la perfection intrinsèque à chaque vie, l’oubli de mes coins de paradis.

Il suffit que je ferme les yeux, tous les matins et tous les soirs, ne serait-ce que quelques minutes, pour y retourner, car tout ça vit juste là, quelque part en moi. Ferme les yeux, respire profondément, laisse toi envahir par le silence. Une discipline quotidienne à laquelle je m‘astreins pour regonfler mon matelas de sérénité et ne pas replonger insidieusement dans une vie passée, la même que j’avais quittée.

Je passe beaucoup de temps seule, à flâner, à parcourir des kilomètres, à redécouvrir Paris. A pieds. A bicyclette. Je m’accorde d’interminables tête-à-tête avec ses rues pavées, ses sculptures, son architecture, ses musées, ses cafés. Longeant les bouquinistes des bords de Seine, traversant ses ponts d’une rive à l’autre, passant d’un Paris à un autre. A chaque quartier son mode de vie, certains inspirent la vie, d’autres expirent l’ennui. Quand je franchis la place de la Concorde, majestueuse, que je m’approche du centre de Paris, en symphonie avec les colonnes de Buren et la flore des Tuileries, j’entends à nouveau battre mon cœur, mes veines conjuguer la Seine, renaître en cet instant mes ailes parisiennes.

J’essaie d’être à Paris comme je suis ailleurs.

Mais je ne parviens pas vraiment à mettre en place une dynamique de vie, mes sources d’énergie s’étiolent, elles se raréfient. En marge des vies chronométrées, des modes de vie où presque rien ne s’improvise, c’est peut-être ce qui me manque le plus.

A l’étranger, le voyage se fait, alors qu’ici il ne m’arrive rien d’inconnu, d’inattendu, pas d’imprévu. Comme si les énergies n’avaient pas le temps ni l’espace de se faufiler, trop pressées, elles n’ont pas l’occasion de se rencontrer. Mon matelas de sérénité se dégonfle. Je n’avais pas à ce point conscience de la force d’inertie qui circule dans les rues de Paris. Paris, mon retour à la civilisation. Paris, ma terre d’origine.

Est-il vrai que les portes qu’ouvre le voyage ne se referment pas ?

Le retour, même éphémère, est une étape cruciale de mon voyage. L’épreuve du dernier kilomètre pour m’élancer dans le tracé de ma voie alternative, ni pour ni contre, bien au contraire. Où investir mon énergie ? A quoi me consacrer ? Accepter de m’éloigner de ce qui ne me fait plus de bien. Sauvage, je me tiens à l’écart, le temps de la manifestation, le temps de donner vie à mes énergies. Je me fais cette promesse de cultiver mes vertiges, mon intensité, ma flamme, mon feu sacré, de ne jamais renoncer à ma fureur de vivre. Les portes du voyage ne se referment pas, elles tombent dans l’oubli, « N’oublie jamais ! ».

L’énergie de la rentrée est sacrée, vierge, impulsive, prometteuse, une rencontre entre la fluidité du voyage et l’hostilité du retour. Une espèce de big-bang, de fenêtre créative, un moment privilégié où puiser l’énergie créative dans l’espace du décalage, des incompréhensions, dans ce fossé, cet espace qui nous sépare des autres. Un espace sacré dédié à la créativité. La résistance, l’opposition, les altercations et autres épisodes de vie inutiles n’y sont pas conviés.

Quand les échanges dérapent, que je m’embarque malgré moi dans une conversation stérile, j’essaie d’en sortir avec le sourire. Puis je m’interroge pour éviter d’alimenter un phénomène de répétition. Comment me suis-je encore retrouvée coincée dans cette conversation ? Il y a tant de conversations que je ne peux plus avoir et autant de conversations que j’aimerais avoir.

Ces conversations que l’on voudrait éternelles, celles dont on aimerait qu’elles ne s’achèvent jamais. L’alchimie d’un premier baiser qui nous ramène à la vie, de ceux qui réveillent chaque parcelle de nous endormie. Un regard silencieux qui nous soulève le cœur et nous transporte ailleurs. Tous ces voyages que l’on porte en nous. Figés dans l’attente d’une personne, d’un lieu, d’une occasion pour se manifester. Alors que tous ces voyages n’attendent que nous pour se réaliser. Tout ce à quoi l’ailleurs nous ouvre, tout ce à quoi l’autre nous permet d’accéder, tout ça vit juste là, quelque part en soi.