La BD féministe, libération du trait des femmes

Un extrait de la bande-dessinée ‘Olympe de Gouge’ de Catel et Bocquet.

Pénélope Bagieu, Emma, Jeanne Puchol, Mirion Malle, ou encore Liv Strömquist : de plus en plus de dessinatrices s’engagent. Comment la BD s’est-elle emparée des sujets féministes ?

C’est un étalage à droite, juste en face de la caisse. Sur des couvertures bleues, blanches ou oranges fluo, des croquis de femmes, toutes morphologies confondues, habillées ou nues. Des héroïnes de tous les jours, des personnages historiques. Des albums aux thématiques évidentes, d’autres, plus intimistes. Dans cette librairie comme ailleurs, impossible de passer à côté des bande-dessinées féministes.

« C’est vrai qu’on est de moins en moins frileux sur les mises en place, avoue Romain, responsable BD chez Atout Livre, librairie du douzième arrondissement de Paris. En tant que libraire, c’est facile de se retrouver avec une vingtaine de bouquins sur cette thématique. La BD féministe est presque devenue un sous-genre de l’édition de bande-dessinée aujourd’hui. »

Les 5 BD féministes à lire cette année, par Juliette Mauban-Nivol.

L’origine du Monde de Liv Strömquist, Mirion Malle et son Commando Culotte ou encore Les Crocodiles de Thomas Mathieu, le féminisme a fait une entrée remarquée dans la bande dessinée ces cinq dernières années. Un tournant plus que bien accueilli. A titre d’exemple, les deux tomes des Culottées de Pénélope Bagieu publiés chez Gallimard se sont écoulés à 250 000 exemplaires et ont été traduits en neuf langues. La bande dessinée sur le concept de la charge mentale — dans laquelle Emma dénonçait la responsabilité systématique des femmes dans la planification des tâches ménagères (en plus de leur exécution) — a marqué le printemps dernier. « Le jour de la sortie en librairie de l’ouvrage d’Emma, deux hommes sont arrivés en me disant ‘J’ai entendu parler d’une BD où ça chauffait un peu pour nous, je vais lire ça pour m’informer et me faire pardonner’. C’est à ce moment là qu’on s’est rendu compte que ça dépassait le simple public féminin », poursuit Romain, jeune libraire d’une trentaine d’années. Aujourd’hui, les récits qui touchent à la vie des femmes passionnent ; les albums qui transposent un combat en dessin attirent.

« Pendant 35 ans, on était 8. Là, on est plus de 250 »

Pourtant, cette infiltration du féminisme dans la bande dessinée a pris du temps. « Notamment parce que c’est un milieu très masculin », précise Marie Gloris Bardiaux-Vaïente, historienne, scénariste et membre du Collectif des créatrices de bande-dessinées contre le sexisme. Même à la fin des années 1970 quand la bande-dessinée a bonne presse, les dessinatrices sont peu nombreuses et peinent à publier. La première à s’imposer, Claire Bretécher — seule femme dans le milieu, à l’instar de la Schroumpfette, l’unique héroïne des Schtroumfs — fait figure d’affranchie et joue de sa singularité. Véritable avant-gardiste, celle que l’on surnomme encore la « reine du 9ème Art» créait des personnages féminins — Agrippine, Cellulite, Les Mères, Thérèse d’Avila — et abordait avec eux la libération sexuelle, la famille, la condition des femmes, et des relations sociales, si bien que Roland Barthes en 1976 parlait d’elle comme « la meilleure sociologue de l’année». On admire encore « sa façon d’être féministe, ses dessins originaux, son insolence », et son influence dans le milieu reste immense à l’heure où les choses semblent changer.

Extrait de ‘Féminisme’ d’Anne-Charlotte Husson et Thomas Mathieu.

Car « les choses changent », comme l’explique Jeanne Puchol, auteure de bande dessinée et illustratrice depuis 1983. « Nous — autrices — sommes de plus en plus nombreuses. Pendant 35 ans, on était seulement 8. Là, on est plus de 250 dessinatrices, reprend-elle, sourire aux lèvres. Alors on parle davantage de féminisme dans la BD car on est féministes — et je ne vois pas comment on peut ne pas l’être dans ce milieu. Au bout d’un moment, on veut seulement parler des choses qui fâchent. Pourtant je ne fais partie d’aucune organisation, je ne le vis pas comme un militantisme : c’est simplement le prolongement de ma vie de tous les jours et de mon activité dans la bande dessinée ». Déjà en 1985, elle co-signait « Navrant », un pamphlet publié dans Le Monde avec Chantal Montellier, Nicole Claveloux et Florence Cestac pour dénoncer les dérives d’une bande dessinée jugée sexiste afin de lutter contre les représentations des femmes dans la BD trop stéréotypées. Un sursaut féministe peu relayé à l’époque.

« Dans la BD, trois modèles : l’intello, la bombasse et la moche »

Casser des stéréotypes, telle est la volonté de la plupart des BD féministes. « On voit beaucoup de corps de femmes sexualisés, objets de désir, correspondants à tous les codes dictés par la société, se désole l’historienne Marie Gloris Bardiaux-Vaïente. On aimerait qu’il y ait une prise de conscience. » Cette réflexion s’est faite progressivement pour Elvire deCock. « Dans la BD, il y a souvent trois modèles : l’intello, la bombasse et la moche, explique la dessinatrice et coloriste belge. Et les héroïnes ont toujours la même tête, les mêmes habits : des tailleurs pantalons pour les femmes actives, des armures sexy pour les guerrières fantaisies. Ça m’a pris du temps mais j’ai trouvé mon propre militantisme : dessiner des personnages différents, montrer cette diversité des morphologies à travers mon dessin ».

Extrait de ‘Libres’ de Diglee & Ovidie.

Comme elle, Claudia Delahaye — dite Claudia Les Mains Rouges, dessinatrice et animatrice, fan de manga et du Club Dorothée — a développé son féminisme par son trait de crayon, marquée par le sexisme de sa culture asiatique. « Je ne dessinais que des héroïnes en petite tenues, qui cassaient la gueule à tout le monde. Quand je me suis rendue compte que je ne pourrai pas être cette femme là dans la réalité, j’ai remis tout mon dessin en question. J’ai épuré. Et j’ai trouvé ce que je voulais raconter. Désormais, j’ai un dessin minimaliste. »

Question de modèle, comme l’explique Jeanne Puchol. « Pendant 5 ou 6 ans, je ne créais même pas de personnages féminins. J’avais ce modèle en tête du personnage masculin, je ne savais pas d’où ça me venait mais il n’y avait rien d’autre, et c’était impensable d’avoir un personnage féminin dans années 1970-1980. » Désormais, une nouvelle génération de dessinatrices — plus nombreuses, plus engagées, plus décomplexées — se fait (peu à peu) une place dans le monde du 9ème Art.

Effet de mode ?

Mais ce renouveau du féminisme dans la bande dessinée arrive aussi dans un contexte où le public est disposé à l’entendre. « Ça fait quatre ans que le ‘féminisme’ a le vent en poupe dans la BD. Il y a un marché qui se crée, des éditeurs qui s’en rendent comptent, qui sont ravis de voir des auteurs proposer des sujets », explique Romain, responsable BD d’Atout-Livre, replaçant sur les albums de petites étiquettes cartonnées, sur lesquelles on peut lire ses recommandations de lectures écrites au Bic.

Extrait de ‘Féminisme, la petite bédéthéque des savoirs’, d‘Anne-Charlotte Husson et Thomas Mathieu.

Plus encore, ce nouveau lectorat est une aubaine pour les éditeurs, encore plus quand certains « noms » de la BD — Pénélope Bagieu, Mirion Malle, Emma — ont d’abord fait succès en ligne. « L’édition de bande-dessinée fait partie des productions qui coûtent le plus cher, et qui sont les moins rentables, explique Louise, qui travaille dans une maison d’édition du groupe Hachette. Beaucoup d’images, une impression en couleur, sur un papier de qualité supérieure afin de pouvoir supporter toute cette encre. Et quand un auteur décide de créer un album, les planches, le dessin, le texte, la colorisation, la correction… tout ça est bien plus long ! Ça nécessite bien plus d’investissement du dessinateur. D’où l’intérêt d’éditer des succès des réseaux sociaux : on diffuse une pensée qui nous plait, une partie de la BD est déjà faite — donc la publication plus rapide— et une partie du public existe déjà. »

Mais de là à affirmer que la thématique féministe est l’avenir de la BD, il y a encore du chemin. « J’ai un peu peur quand même d’un effet de mode, d’un raz-de-marée ou d’une surproduction éditoriale, avoue Romain, le libraire, plus sceptique, craignant une baisse de la qualité de ces BD avec le temps. Ça a été le cas avec la BD reportage. Il y a dix ans, on pouvait piocher dans n’importe quelle BD reportage, elle était excellente à coup sûr. Il y a cinq ans, on avait une chance sur deux. Et là, on a une chance sur trois. Je crains que la BD féministe ne devienne comme ça. Typiquement, après ce qui s’est passé ces derniers mois, c’est le genre de BD qu’on va voir arriver très rapidement en rayon. »

Car si la BD féministe cartonne — en librairie, sur les réseaux sociaux et auprès du public — c’est aussi et surtout car ce sont des ouvrages de qualité. 
« Ce sont de bons albums avant d’être des albums féministes, édités par des gens qui visaient la qualité plutôt que la thématique féministe, reprend le libraire. Des albums dans lesquels on peut piocher les yeux fermés. » De quoi envoyer au placard les Astérix, Tintin, et autres Lucky Luke.

Alice Froussard & Juliette Mauban-Nivol