Le Brexit : une opportunité pour refonder un destin commun en Méditerranée

Retrouvez ci-desous ma tribune, en version longue, parue ce jour sur lemonde.fr.

Quelques semaines après le Brexit, M. Renzi, Angela Merkel et François Hollande se sont retrouvés lundi en Méditerranée, au large de l’Italie, pour tenter de relancer une Europe en crise. On aurait pu penser, eu égard aux prochains bouleversements liés à la future renégociation des accords commerciaux entre le Royaume-Uni et des pays méditerranéens conclus via l’UE, eu égard également à l’appel historique du roi du Maroc Mohammed VI, conscient des défis en matière de développement et de sécurité, pour davantage de fraternité et de solidarité autour d’une mer instable et ensanglantée, que la coopération en Méditerranée figurerait à l’ordre du jour. Las. La Méditerranée, historiquement moteur et miroir de la construction européenne n’est plus dans l’agenda européen. Une fois de plus, malgré les bouleversements stratégiques, le terrorisme globalisant, les mutations migratoires et les transitions en cours dans les pays du voisinage Sud, la France et l’UE sont passées à côté de leur géographie.

La Méditerranée est aujourd’hui la mer de tous les dangers. Polyphème le monstrueux de l’épopée homérique a laissé place à de multiples lignes de fractures et d’affrontements. Théâtre des pires conflits que le monde a connus, surmilitarisée et infestée par le venin du terrorisme islamo-jihadiste qui campe sur ses rives et qui menace la Civilisation dont elle est elle-même le berceau originel, cette mer légendaire aux mille et un mythes est devenu un cimetière pour toutes celles et ceux qui tentent de la franchir dans l’espoir de trouver une vie meilleure.

Sur la rive nord, la Grèce, après la crise qui a failli provoquer un désastre financier, est dans un cheminement incertain. En Espagne, l’embellie semble provisoire tant pèse encore l’incertitude politique. Le Portugal est à la recherche d’un nouveau souffle. En France, le chômage de masse, les grèves, une croissance et une compétitivité en pointillé n’offrent aucun avenir. La rive sud est marquée par la décomposition des Etats, les guerres, l’instabilité régionale, la crise économique et le terrorisme islamiste : la Syrie est en ruine, le Liban est à la recherche d’un gouvernement, le chaos s’est installé en Irak, l’Egypte convulse, la Libye peine à se relever et les autres pays retiennent leur souffle.

Cette situation génère des flux migratoires massifs, dans un espace qui compte 40% des 60 millions de jeunes des 15–30 ans au chômage. De plus en plus d’hommes et de femmes provenant essentiellement des régions africaines au Sud du Sahara mais aussi d’Asie sont poussés vers les villes du sud de la Méditerranée par les guerres, les conséquences du changement climatique qui aggravent un environnement déjà fragilisé par la surexploitation des ressources… En 2015, l’Europe a accueilli plus d’un million de réfugiés d’Orient et d’Afrique. Près de 4 000 ont trouvé la mort en Méditerranée.

Or, malgré cette situation tragique, l’UE reste dramatiquement absente du « grand jeu » méditerranéen. La France, dont le rôle historique dans l’impulsion de la politique méditerranéenne de l’UE n’est plus à démontrer, est devenue muette. L’initiative ambitieuse lancée en 2008 par Nicolas SARKOZY, l’Union pour la Méditerranée, aurait pu constituer un outil de convergence à l’échelle de la Méditerranée. L’UPM, qui réunit à la fois les pays émetteurs et récepteurs aurait permis de mettre tout le monde autour de la table et, potentiellement, de travailler à des solutions pragmatiques pour résoudre des problèmes urgents et pour éviter le drame des migrants et des réfugiés, voire pousser à la paix. On aurait pu jeter les bases d’une stratégie de paix, en Libye, en Tunisie en Syrie et au Liban. Nos gouvernants en ont décidé autrement.

Uniquement mu par son aveuglement idéologique, le gouvernement actuel a privé la France d’un leadership certain en Méditerranée en vidant l’UPM de sa substance. Incapable de lire les dynamiques sociales et politiques qui travaillent les sociétés sud-méditerranéennes, il n’a jamais eu ni vision ni réponses à la hauteur des drames humains et des guerres qui secouent l’espace méditerranéen et qui ont fait de cette mer un cimetière à ciel ouvert.

Aujourd’hui, la sortie du Royaume-Uni de l’UE, dont l’importance dans la contribution au Fonds européen de développement aura des répercussions certaines, nous offre une formidable opportunité pour réaffirmer notre leadership en Méditerranée. Le vote du peuple britannique en faveur du Brexit, le 23 juin 2016 a ouvert une période d’incertitudes majeures qui ne saurait être que l’affaire des économistes ou des financiers. Outre les conséquences sur la politique intérieure britannique, la sortie du Royaume-Uni remet en cause toute la géopolitique interne à l’Union européenne. Mécaniquement, elle remet aussi en question la place et le rôle de l’UE en Méditerranée et en Afrique puisque nombre d’accords commerciaux entre le Royaume-Uni et des pays méditerranéens, conclus via l’UE, devront probablement être renégociés. La France tient là une occasion pour réaffirmer un leadership capable de porter la voix européenne en Méditerranée.

C’est pourquoi, parallèlement à la refonte du traité européen et la refondation de l’espace Schengen, la France doit prendre la tête d’une réorientation de la politique méditerranéenne de l’UE devenue un « machin », un élément de décor parmi d’autres ou noyée dans la Politique européenne de Voisinage.

Elle dispose pour cela de nombreux atouts. Le premier d’entre eux, la francophonie, partage avec la politique méditerranéenne les mêmes objectifs : faire progresser ensemble des peuples et des traditions que tout semble séparer et édifier une géopolitique originale fondée sur des solidarités historiques et culturelles.

Aujourd’hui, quelque 200 millions de personnes parlent le français, sur les cinq continents. Sur 68 pays membres de la Francophonie, huit sont méditerranéens. Le Maghreb et le Maschrek sont donc le premier espace de la francophonie avec plus d’une cinquantaine d’hebdomadaires et de quotidiens d’expression française dont le lectorat appartient aux classes sociales élevées et occidentalisées, à l’élite politique, universitaire et économique.

Or, nous avons aujourd’hui la francophonie honteuse et nos élites se refusent à faire fructifier un capital pourtant exceptionnel alors que dans le même temps, 70 % des Chinois qui apprennent aujourd’hui le français le font pour développer leurs relations avec l’Afrique francophone ! Il est temps pour la France d’avoir une francophonie offensive avec une perspective politique d’envergure nationale, européenne et méditerranéenne pour développer une politique d’influence auprès des forces vives et des sociétés civiles, acteurs majeurs d’une politique méditerranéenne équilibrée : les ONG, les associations de femmes qui sont le moteur du changement pour relancer le débat démocratique, les universités et les entreprises, sans oublier les diasporas méditerranéennes en Europe, dont le rôle dans les liens entre les deux rives est important.

C’est en s’appuyant sur ces sociétés civiles qu’une nouvelle coopération devra s’appuyer, via le dynamisme de nos territoires qui font de la coopération décentralisée une des composantes du rayonnement de la France à l’étranger. C’est notre second atout.

Aujourd’hui, les relations intergouvernementales ne suffisent plus. Les bouleversements politiques imposent de mettre la coopération décentralisée au service de grandes ambitions stratégiques, de promouvoir la logique territoriale et les territoires de compétences. C’est en effet à l’échelle locale que les Méditerranéens expérimentent concrètement au quotidien le développement économique et social, la pratique de la démocratie et l’apprentissage de la citoyenneté.

Or, sur les quelques 230 millions d’euros annuels de la coopération décentralisée française (dont 115 millions d’Aide publique au développement) au profit des pays les plus démunis, seuls 20 millions sont destinés aux pays méditerranéens. Notre politique méditerranéenne doit pouvoir renforcer la capacité institutionnelle des acteurs locaux et régionaux. Il faut aider les villes et les régions à développer des politiques durables dans des secteurs à fort potentiel comme la gestion de l’eau, les énergies renouvelables, le développement urbain, l’éco-tourisme et la formation technique.

Le troisième atout, c’est notre proximité avec l’Afrique, continent d’avenir. Aujourd’hui, les continents européens et africains comptent 1,7 milliard d’habitants. D’ici à 2050, nous serons 2,5 milliards, soit un quart de la population mondiale. L’Europe ne doit pas ignorer que son destin est également lié à l’évolution du continent africain via la Méditerranée. Depuis plus d’une décennie, l’Afrique décolle et la rive sud de la Méditerranée est devenue l’interface d’arrimage des économies africaines dans la région Afrique-Méditerranée-Europe.

Pour donner une ambition africaine à l’Europe et pour qu’elle retrouve une ambition en Méditerranée, la France devrait pouvoir s’appuyer sur le Maroc, acteur majeur en Afrique, et l’Égypte, intégrée dans la Tripartite, l’une des plus grandes régions de libre échange du monde.

La France et l’Europe doivent travailler de concert pour nourrir et consolider l’attachement à la Méditerranée, qui est devenue notre bien commun à tous. Il est grand temps pour la France de refaire de la politique en Méditerranée pour être au cœur de cette ambition et ne plus demeurer, comme le disait PLATON, des « fourmis et des grenouilles autour d’une mare ».

Nadia HAMOUR
Secrétaire nationale — Les Républicains