Obama, la “cancel culture” et les SJW

Sébastien Natroll
Nov 2 · 7 min read

Obama out.

« Cette idée de pureté, de ne jamais faire de compromis, d’être toujours concerné par les questions sociales, etc. Vous devriez rapidement passer à autre chose. Le monde est chaotique. Il y a des ambuiguïtés. Les gens qui font de très belles choses ont des défauts. Les personnes avec lesquelles vous vous disputez aiment peut-être leurs enfants et ont des points communs avec vous. Je pense qu’il y a un danger chez les jeunes, particulièrement sur les campus universitaires… […] J’ai parfois l’impression qu’aujourd’hui, chez certains jeunes, et c’est amplifié avec les réseaux sociaux, qu’il y a parfois ce sentiment que pour faire changer les choses il faut être le plus critique possible envers les autres et que cela suffit. Par exemple, si je tweete ou si je mets un hashtag sur ce que vous avez mal fait ou sur le mauvais verbe que vous avez employé… Et qu’après ça, je peux me détendre et être plutôt fier de moi, genre : “T’as vu comme j’ai été concerné par les questions sociales ? Je t’ai bien affiché !” Puis j’allume ma télé, je regarde mon émission. Je regarde la série ‘Grown-ish’. Ce n’est pas de l’activisme, ça ! Ça ne fait pas changer les choses. Si la seule chose que vous faites, c’est critiquer, vous n’irez probablement pas bien loin. C’est trop facile. »

Ces quelques mots, prononcés par l’ancien Président des États-Unis d’Amérique Barack Obama lors du Sommet 2019 de sa fondation, embrasent la toile. Il n’en fallait pas plus pour déchaîner de tonitruants applaudissements numériques pour celui qui ose aller à contre-courant de la “cancel culture” et défier les “woke” de l’Internet. Jeté·e·s en pâture à la vindicte populaire, celles et ceux que l’on appelle les SJW (Social Justice Warriors, les guerrier·e·s de la justice sociale) finissent ainsi conspué·e·s par l’ancien locataire de la Maison-Blanche pour leur comportement jugé sectaire car poussant à son paroxysme la « pureté idéologique », n’hésitant pas à ostraciser quiconque a l’outrecuidance de faire fi des doctes immuables qui structurent leur pensée.

Sa dialectique élémentaire ne dérange vraisemblablement pas les thuriféraires de l’ex-Président : selon lui, la véhémence militante n’a pas lieu d’être car les points communs et l’amour que chacun est susceptible de porter à ses enfants rendent possible une forme de bienveillance mutuelle, ou, à minima, de tempérance dans l’action politique. Ajoutons que M. Obama n’appelle pas cela de l’activisme : il affirme que ces femmes et ses hommes se contentent de faire l’avanie sur les réseaux sociaux avant de retrouver leur quiétude, non sans infatuation. Il renvoie donc à un simple entrechoquement de vanités l’activisme numérique : une société de surveillance et de bienséance où chaque manquement est vu et signalé, où chaque hashtag a pour seul but l’autosatisfaction et, peut-être, l’impression illusoire de faire progresser la société.

Négliger ainsi ces personnes en déclarant leur activisme non avenu n’a aucun autre objectif que celui de maintenir la distinction des rangs et l’ordre de la société. Ces quelques mots de Naomi Burton, co-fondatrice de la coopérative Means Media, me reviennent : « Il convient d’être clairs en vous identifiant comme anticapitalistes et non comme progressistes. Les progressistes trahiront le mouvement socialiste. »
Nous y sommes : le chantre du progressisme, celui que la droite voyait jadis comme un dangereux gauchiste (voire « marxiste ») prend des accents conservateurs et jette l’anathème sur un activisme marginal probablement trop à gauche pour le démocrate qu’il est. Car c’est de cela dont il s’agit : d’un activisme marginal, souvent cantonné à « la gauche de la gauche » et impliqué dans les luttes anticapitaliste, antiraciste et LGBTQIA+.



Jeter ainsi le discrédit sur une gauche radicale que l’on considère non seulement coupable mais nocive est une faute morale à l’heure où l’extrême droite donne le tempo de la vie politique dans de nombreux pays. Pour autant, que pouvait-on attendre d’autre d’un homme qui a passé deux mandats à faire la guerre ? Que pouvait-on attendre d’autre d’un homme dont le progressisme fut un service minimum en ce qui concerne l’accession à la santé ? L’ennemi·e à abattre serait donc un·e activiste numérique un peu trop virulant·e sur l’inclusivité, la lutte contre le capitalisme, les droits des personnes LGBTQIA+, les droits des femmes, l’écologie… ? la “cancel culture” serait plus dommageable que l’activisme numérique de l’alt-right (Pepe the frog, IQ map, milk glass…) ? les lanceuses d’alerte de #MeToo, les appels à boycotter Weinstein et consorts et à ne pas tolérer le retour sur scène d’un Cantat qui aurait « payé sa dette à la société », le combat des Fight for $15 qui veulent en finir avec le salaire minimum horaire famélique de $7,25… Tout cela serait plus dommageable que l’inertie et le statu quo d’une société de classes où les inégalités vont crescendo ?

Internet, au même titre que les piquets de grève des décennies précédentes, est un espace où se construisent les contre-pouvoirs, où émergent de nouvelles formes d’action collective et où se structurent une identité commune et une solidarité autour d’expériences d’injustice. Derrière les structurations militantes, il y a des femmes et des hommes qui écrivent, qui alertent, qui exhortent à se syndiquer, à s’organiser, à battre le pavé, à tracter, à échanger avec la famille, les ami·e·s, les collègues de travail : voir dans ce qu’on appelle la « mouvance ‘woke’ » un activisme de canapé est au mieux une erreur, au pire une assertion fallacieuse déclamée à dessein.



C’est la société de privilèges qui salue : les bien-éduqué·e·s, les petit·e·s propriétaires, celles et ceux qui ne souffrent pas (ou guère plus) d’une quelconque mise au ban, celles et ceux qui ont intégré la violence sociale comme composante systémique et immuable et qui estiment avoir mérité leur place dans la société. C’est le triomphe de l’individualisme libéral et de la société méritocratique ; chacun·e est responsable de son propre sort et peut devenir « transfuge de classe » grâce à son travail : c’est le grand retour du Labor omnia vincit improbus (un travail acharné vient à bout de tout) des Géorgiques de Virgile. L’individu étant vu comme une monade isolée, on nie l’influence des contingences naturelles et sociales, on raille les luttes sociales en les voyant comme autant de preuves de faiblesses et de paresse. Les tenant·e·s du partage des richesses sont « jaloux·ses de la réussite d’autrui », les féministes ont droit au quolibet de « féminazies » et sont taxées de misandrie et de provocation à la haine, les partisan·e·s du genre comme construction sociale et phénomène performatif sont diabolisé·e·s et vu·e·s comme un péril global. De là à considérer l’activisme numérique de cette gauche comme un milieu obtus et liberticide où la pluralité d’opinion n’a pas droit de cité, il n’y a qu’un pas. Obama l’a allègrement franchi.

“As a millennial who has participated in using digital platforms to critique powerful people for promoting bigotry or harming others, I can assure you it wasn’t because they had “different opinions.” It was because they were spreading the kinds of ideas that contribute to the marginalization of people like me and those I care about.”


Obama’s Very Boomer View of ‘Cancel Culture’, Ernest Owens, nytimes.com, novembre 2019


Adam Smith disait dans le chapitre III de sa Théorie des sentiments moraux : « Cette disposition à admirer, à presque adorer les riches et les puissants, à mépriser ou au moins à négliger les personnes indigentes ou obscures […] est en même temps la cause première et générale de la corruption de nos sentiments moraux. […] Nous voyons souvent la respectueuse attention des hommes se porter vers les riches et les grands […] et les vices et les folies des puissants bien moins méprisés que la pauvreté et la faiblesse des innocents. » Les propos d’Obama et le satisfecit des gens de la petite bourgeoisie de droite comme de gauche ne font que confirmer ce que disait le philosophe écossais : ce sentiment d’indignation permanente les lasse, les agace, et il y a comme une incompréhension flagrante devant tant de tumulte. Elle aime ainsi la violence des plateaux télés, ceux qui vouent aux gémonies les perpétuels-indignés, les jamais-contents, les pauvres-qui-ne-se-responsabilisent-pas, les SJW-éternellement-oppressés. « La quiétude a besoin, pour s’exalter, de perpétuelle violence consommée. C’est son obscénité à elle. Elle est friande d’événements et de violence, pourvu que celle-ci soit servie chambrée. » avançait Baudrillard dans sa Société de consommation. La violence quotidienne qui s’exercent sur celles et ceux « qui ne sont rien » ne les regarde pas et les ennuie : elle a l’insolence de déranger leur sérénité. La violence exercée à l’égard des militant·e·s qui perturbent leur paradigme est en revanche plus que bienvenue : elle est une catharsis, un appel à l’inertie et au statu quo. Obama rassure, accuse d’inanité. Droite et gauche se donnent la main en acquiesçant de concert. L’extrême droite progresse mais la petite bourgeoisie semble plus incommodée par ce qu’elle se plait à imaginer comme de jeunes adultes en mal de combat politique et avides de retweets.

« Le monde est chaotique », dit-il.
Et Harvey Weinstein aime probablement ses enfants.

Sébastien Natroll

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