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Coquecigrue

Le vieux château abandonné, un gros virage à gauche, une longue ligne droite bordée d’une ferme en ruine, un autre gros virage sur la gauche puis la traversée d’un hameau, une dernière enfilade de virages, et voilà Saint Rémi en Vivarais. Charmant petit village, niché au creux d’une vallée en Haute Ardèche.

C’est ici que je viens chaque année pour une semaine de villégiature aoûtienne. C’est ici que nous étions arrivés, ma femme et moi, un peu par hasard, un soir d’orage, pendant notre lune de miel à bord de ma 2CV rouge. Enchantés par le lieu et l’accueil, nous y revenions chaque année. Et même après le divorce, c’est une habitude, un besoin, j’y reviens, comme en pèlerinage. Ça fait vingt ans.

Des amitiés se sont nouées avec certains villageois, et chaque année je les revois avec plaisir. Bizarrement, nous nous fréquentons seulement à cette occasion. Quelques coups de fil pour les grandes occasions ou pour préparer la semaine de vacances ardéchoise, conversations banales pour avoir des nouvelles des enfants ou les derniers ragots à la mode. Mais de retrouvailles ailleurs que dans ce minuscule bourg montagneux, il n’en a jamais été question.

Le village n’est ni moche ni beau, simplement je m’y sens bien. Pourtant, je voyage, je visite d’autres lieux, mais ma semaine estivale à Saint Rémi est sacrée. Impossible d’y déroger.

Mes amis ici s’appellent Gérard, Maurice, Gilles, Luc, Alain. Comme chaque année, je loge chez Gérard, le leader du groupe, cafetier sur la place du village. Il habite une maison en pierres un peu à l’écart du village.

Cette année est une année spéciale : c’est le vingtième anniversaire de notre rencontre. Moi et Saint Rémi. Moi et mes hôtes ardéchois. Dieu que le temps passe vite, spécialement autour de cette barrière incommensurable du demi-siècle. Les enfants sont déjà partis de la maison, avec leur mère. Et les petits-enfants ne sont pas encore sur les genoux. Un entre-deux vidé de toute substance par l’imminence d’une retraite méritée mais angoissante.

Jeudi soir. Je sirote un énième pastis sur la terrasse de Chez Gérard, en compagnie du maître des lieux, de Gilles et de Maurice. Il fait beau, il fait chaud. Ils sont tous les trois excités, jouant compulsivement avec leur cigarette. C’est Gérard qui crache le morceau.

Il m’explique que pour être Ardéchois, quand on est étranger, il faut vingt ans. Etranger n’est pas péjoratif pour Gérard. C’est simplement qu’il y a les Ardéchois, puis les autres. Et les autres sont forcément des étrangers, quelles que soient leurs origines, leurs races ou leurs langues.

Justement, ce jeudi soir, il y a très exactement vingt ans que nous nous sommes rencontrés, moi pauvre francilien et jeune marié perdu aux confins de l’Ardèche, demandant ma route au premier café venu. C’était celui de Gérard.

Pour célébrer ces vingt années, ils m’ont préparé une surprise. Une sorte d’initiation, mot appuyé de peu discrets regards amusés entre eux. Je m’efforce de les ignorer, et je m’installe au volant de ma voiture le cerveau labouré de questions. Gérard me guide depuis le siège passager, Gilles et Maurice nous suivent en 4X4.

Gérard me fait stopper dans le renflement d’un virage, en pleine forêt. Muet, il m’indique de le suivre. Ses deux acolytes ferment la marche. Nous grimpons la pente abrupte de la montagne, il est 22h, les criquets emplissent l’espace sonore de mes pensées.

C’est dans un refuge de chasseur que Gérard s’exprime enfin, après une heure de marche. Le sérieux prend le pas sur la rigolade. Moi qui croyais à une bonne blague de potache… Doctement, Gérard m’explique le déroulement de mon initiation.

Je vais participer à ma première chasse au dahu. Devant ma mine déconfite, Gérard approfondit. Le dahu est un animal soi-disant mythique, une pure chimère inventée pour faire peur aux enfants et bien marrer les adultes pendant les longs après-midis des repas de famille. Il aurait un pelage brun-gris, parfois tacheté de gris clair. Sa particularité est d’avoir les pattes de gauche de moitié plus courtes que les pattes de droite, afin de parcourir aisément son habitat naturel : la haute montagne. Sur les pentes escarpées, le dahu galope jusqu’à 60 km/h sans perdre l’équilibre grâce à sa physionomie particulière.

Cependant, avoir des membres plus courts que d’autres lui interdit de faire demi-tour. Il se trouve ainsi obligé de toujours avancer pour revenir à son point de départ. La marche arrière lui est inconnue. Lorsqu’il veut monter ou descendre, il effectue une spirale ascendante ou descendante autour de la montagne où il vit.

Ces déplacements incessants en font un coureur hors pair, herbivore agile et discret. De fait, peu de gens l’ont vu ou ne serait-ce qu’aperçu. Ceux qui ont eu la chance d’en goûter la viande parlent d’un fumet unique, très fin, proche du lapin.

Toute légende a un fond de vérité. Le dahu existe bel et bien, à l’abri des contrées sauvages de l’hexagone. Il en reste quelques spécimens ici, en Ardèche, tout comme dans les Alpes et les Pyrénées.

Silence dans la cabane en bois. Les criquets continuent de crisser. Gérard vient de se servir un verre d’eau de vie, et m’en propose un. Incrédule, je l’accepte pour m’éclaircir les idées. Gilles et Maurice confirment les propos de Gérard. Ils me racontent que chaque année, à cette époque, ils pratiquent la chasse au dahu. Ils en ont repéré un le week-end dernier. Devant tant de sérieux, moi qui les connais déconneurs et rigolards à la moindre occasion, je ne peux qu’accepter la situation.

Nous voilà partis sur les chemins escarpés de la montagne ardéchoise. En août, le dahu est assagi par la chaleur. Il quitte alors son abri pour dormir dans un fourré ou dans un massif de genêts. Et ce soir de pleine lune est idéal pour traquer le dahu. Traquer est le mot juste bien que la chasse n’en soit pas interdite du fait de sa non-existence officielle. Mais le peu d’individus restants oblige à gérer au mieux la population en relâchant toute prise.

Le dahu se traque donc au filet, comme le rétiaire romain. Il est donc nécessaire de s’approcher au plus près du dahu sans le réveiller pour pouvoir le prendre. C’est la partie délicate de la chasse. Et elle incombe à moi.

23h50. Une heure que l’on marche en silence à travers la montagne. Les sens aux aguets, Gérard mène la chasse. Gilles et Maurice, en treillis, auscultent à droite et à gauche le moindre recoin à la recherche du dahu ou de toute trace récente de son passage. Je me trouve un peu stupide avec mon filet, mais l’ambiance est tendue. Les trois Ardéchois sont concentrés, je ne peux me permettre de faire capoter cette traque.

Gérard fait signe de s’arrêter et s’accroupit. Je le rejoins sans faire de bruit en dépassant Gilles et Maurice. Il me montre du doigt un buisson, à dix mètres en contrebas en m’affirmant qu’un dahu y dort. Il me fait comprendre de bien écouter, mais je n’entends rien. Soudain, je perçois un léger sifflement aigu et cyclique, comme un ronflement régulier. Je souris à Gérard en hochant de la tête. Gérard répond pareillement : c’est le signe de l’attaque.

Je m’approche lentement du buisson, laissant mes amis derrière un fourré. Mon regard est rivé sur le buisson d’où le sifflement provient. Je fais attention où je pose les pieds, ne pas faire de bruit est primordial. La dahu a une ouïe très fine, et réagit promptement à tout signal de danger. Ce serait la fin de la traque.

Je reprends en main le filet. Une seconde d’inattention : mon soulier écrase une brindille qui claque sèchement. Ce craquement remplit toute l’atmosphère. Je suis tétanisé, à deux mètres du buisson. Je n’ose pas me retourner pour ne pas affronter les regards réprobateurs de mes compagnons. J’attends quelques instants. Rien ne bouge, le sifflement est toujours présent.

Mon cœur bat la chamade, comme un écolier qui embrasse pour la première fois une fille. Je n’entends plus les criquets. Mon cœur va exploser, j’ai les tempes engourdies par ses coups sourds qui transportent le sang jusqu’au bout de mes mains. Elles répondent à l’impulsion électrique de mon cerveau en levant tout doucement le filet.

C’est le moment. Je ne peux plus reculer. Toute ma vie va basculer dans les prochaines secondes. Je ne maîtrise plus les tremblements de mes doigts. Mes jambes flageolent. Toute ma vie repasse devant mes yeux en un instant. Déferlement d’images, plus ou moins heureuses. Le bilan est somme toute positif. Je me lance.

Les muscles bandés, je jette le filet devant moi. Et mon cœur s’arrête de battre. Je m’effondre.

C’est Gérard que je vois le premier en ouvrant les yeux. Il fait nuit, les criquets crissent tout autour de moi. Tout va bien, puisqu’il est mort de rire. Que s’est-il passé ? Gilles prend le relais d’un Gérard hilare. Je suis la victime d’un canular. Le dahu n’existe pas, c’est bien sûr une légende. J’ai expédié mon filet sur un buisson inoffensif. Les trois zozos étaient juste derrière moi pour me faire peur en hurlant à mes oreilles. J’étais tellement concentré et tendu que je me suis évanoui.

Je leur en veux un peu, et en même temps je suis mort de rire. Ah les enfoirés ! Mais au fait, et le sifflement ? Psychologie du cerveau m’explique Gérard : on n’entend que ce que l’on veut bien entendre. Le plus difficile est d’instiller l’état d’esprit nécessaire à cette tension psychologique. C’est le sens de la marche forcée à travers la montagne et le silence de l’équipée. L’imagination fait le reste.

Nous rentrons bras dessus, bras dessous, les larmes aux yeux en se remémorant joyeusement cette soirée mémorable. Soirée qui va se terminer noyée dans les vapeurs éthyliques de l’eau de vie ardéchoise.

Deux heures du matin. Je titube jusqu’à ma voiture. Gérard vomit une dernière fois avant de s’asseoir à côté de moi. Je repars cahin-caha vers Saint Rémi, laissant Gilles et Maurice nettoyer la cabane. La route est molle, elle tourne beaucoup plus qu’à l’aller, mais le dieu des ivrognes me dirige de sa main salvatrice entre les arbres et le ravin.

C’est au onzième virage que ça s’est passé. Confiant, j’écrase soigneusement l’accélérateur pour atteindre un petit 80 km/h. Je cuve en silence, le sourire niais des alcooliques aux lèvres. Les phares dessinent deux ronds sur la chaussée. Soudain, un flash blanc à gauche avant de percuter quelque chose de mou. Je freine aussi vite que mes réflexes le peuvent et viens m’encastrer dans un vieux châtaignier croulant.

L’airbag fait son boulot, et je sors indemne de l’habitacle. Encore saoul, je remonte la route pour examiner la situation. Vingt mètres plus haut, après un parcours chaotique, je bute sur une forme sombre avant de glisser sous l’action d’une substance visqueuse qui inonde la chaussée. Je me relève en rigolant. J’interpelle Gérard pour qu’il vienne voir lui aussi. Il est déjà là. Apparemment, le choc et l’airbag l’ont dégrisé. De toute façon, c’est une force de la nature ce gars. Ceci dit, il n’a pas l’air commode le Gérard maintenant. Ma langue essaie de lui dire quelque chose, mais j’y comprends rien. Il ne m’écoute pas.

A travers les brumes alcoolisées de mon cerveau, je perçois les paroles de Gérard, mais je ne comprends rien à ce qu’il dit. La dernière chose dont je me souviens, c’est de son poing sur ma mâchoire et de ma chute sur le bitume tiède.

Je suis mort cinq minutes plus tard, de deux balles dans la nuque. Tirées par Gérard à bout portant. Je me rends compte que je ne le connaissais pas vraiment, à le voir là, au bord de la route, éclairé par la lumière crue des phares. C’est un inconnu qui vient d’introduire deux projectiles à gibier en plein hypothalamus. Ce qui me rassure, c’est qu’il ne m’a pas fait souffrir. Je devine dans cette mansuétude un soupçon de respect, et donc d’amitié. Tout n’est pas perdu. Et bizarrement, je lui pardonne déjà.

Je contemple la scène avant d’arpenter le tunnel vers la Lumière. Gérard tire mon corps vers la voiture de Gilles qui vient d’arriver, affolé. Maurice récupère la cause de l’accident et la jette dans le coffre du 4X4. Je n’arrive pas à y croire. C’est un dahu.