Les nouveaux militants de la cause animale

Critique de “La ferme des animalistes d’Elisabeth Levy.

Surfant sur le débat estival sur l’islam et le burkini, le numéro de Causeur de Septembre 2016 a fait beaucoup de bruit. “La guerre culturelle est déclarée”, le point de vue du journal d’Elisabeth Levy est plutôt clair.

Mais aujourd’hui, nous allons nous intéresser à un article qui, à côté de ce vacarme, est passé inaperçu. En introduction du dossier Restons humains, mangeons de la viande, Elisabeth Levy nous offre son article La ferme des animalistes, traitant des “nouveaux militants de la cause animale”, les antispécistes.

Cet article a l’avantage de rassembler l’ensemble des erreurs et incompréhensions possibles sur l’antispécisme. C’est pourquoi je vais, aujourd’hui, en faire la critique.

Afin en comprendre sa critique, la lecture de l’article La ferme des animalistes est vivement conseillée.

Militante antispéciste sur la Place de la République, dans le cadre de Nuit Debout — par Stéphane Burlot, Studio Hans Lucas

L’article est court et présente des faits et arguments très nombreux et variés. Je tenterai donc lors de cette critique de reprendre chacune de ses affirmations, de les développer, d’en isoler la cible et enfin d’en expliquer la nature véridique ou fallacieuse.

Les différents arguments étant organisés au sein de l’article de façon assez organique, une reprise ligne par ligne ne permettrait pas de développer un propos construit. Cette critique suivra l’article sur un plan plus général : la démarche de l’antispécisme, ses arguments et revendications et enfin les objections qui lui sont présentées.

Les propos insultants ou volontairement ridiculisant et sans liens avec l’antispécisme ne sont pas pertinents et seront donc simplement ignorés.

Définitions

Avant tout, afin de développer notre argumentaire en support de l’article, il nous faut faire ce que paradoxalement la critique de l’antispécisme ne fait pas : définir le spécisme, l’antispécisme et ses composantes.

La thèse spéciste est l’affirmation selon laquelle le critère de l’espèce (ou ses capacités propres) est non seulement pertinent dans la différence de traitement ou considération des individus, mais justifie aussi le traitement ou la considération arbitraire réservée aux individus des autres espèces que la nôtre. Dans son application concrète, le spécisme est (selon les termes de Wikipédia qui a fait un excellent travail sur le sujet) “la considération morale supérieure que les humains accordent à leur propre espèce, et le traitement discriminatoire qui en découle”.

Il peut être entendu par “antispécisme” plusieurs choses de natures différentes : la thèse antispéciste, les théories antispécistes et le mouvement antispéciste.

  • La thèse antispéciste critique la thèse spéciste et la nature arbitraire du critère d’espèce, sans lien avec la question du traitement des individus. C’est, dans le cadre de l’argument de l’espèce (ou de ses capacités propres), l’utilisation de la charge de la preuve concernant les éléments qui justifieraient une différence de traitement ou considération des individus.
  • Les théories antispécistes est l’ensemble des théories développées en support de la thèse antispéciste pour répondre objectivement à la question du traitement des individus, au-delà de la simple réfutation des affirmations spécistes. L’utilitarisme des préférences de Peter Singer en fait partie, tout comme ses nombreuses variantes.
  • Le mouvement antispéciste est l’ensemble des individus et organismes faisant la promotion de l’antispécisme et de la défense des animaux dans une approche rationnelle. Il est à différencier du mouvement végane qui l’englobe (regroupant les véganes, souvent abolitionniste), lui-même une partie du mouvement de la protection animale (regroupant entre autres les végétariens, végétaliens et véganes)

Démarche de l’antispécisme

L’antispécisme, en opposition à une partie du mouvement de la protection animale, s’inscrit dans une démarche bien particulière qui fût relevée et comprise, mais malheureusement pas exploitée dans l’article : la démarche rationaliste.

1. Prétention rationnelle

À propos des “nouveaux militants de la cause animale” (que je comprends comme le mouvement végane, antispécistes et véganes abolitionnistes) :

Convaincus de détenir la vérité (…)
Au chapitre de l’arrogance idéologique (…)

Appuyé par les propos d’Aymeric Caron :

« Il y a un avantage que nous n’exploitons pas, c’est que nous avons la Raison pour nous. Tous les arguments rationnels aujourd’hui amènent à la conclusion qu’il faut arrêter de manger de la viande et de maltraiter les animaux. »
« Mon respect pour les animaux est purement intellectuel »

C’est on ne peut plus clair, les défenseurs de l’antispécisme ont une prétention rationnelle. Parce que l’antispécisme est une thèse, un argumentaire, ils se battent sur le terrain de la raison et clament donc (comme tous ceux sur ce terrain : science, justice, philosophie…) défendre la vérité.

On peut tourner cette prétention en ridicule (ce qui est fait), mais c’est tourner en ridicule le principe même de rationalité, de détermination objective des faits, de vérification des affirmations. Cette prétention rationnelle ne peut être reprochée que lorsque se basant sur une argumentation fausse. Et cela nécessite d’analyser les arguments et de présenter leur critique, avant de se moquer des conclusions ou de la confiance que ses défenseurs ont pour elles.

2. Rejet de l’Appel à l’émotion

Ayméric Caron le répète (en parlant du mouvement, et non de lui-même) :

la défense des animaux n’a rien à voir avec une quelconque « sensiblerie »

Ce qui est compris comme :

Aymeric Caron aime tous les animaux mais n’éprouve d’affection pour aucun en particulier — comme ça, il n’est pas influencé par ses émotions. (…)

Plus tard, cette démarche rationnelle est opposée à l’amour qu’ont les éleveurs pour leurs bêtes. J’y reviendrai en 9)

Tout d’abord, Caron n’affirme nullement aimer les animaux ou les détester. Peut-être les aime-t-il un peu, comme presque tout le monde, mais ce n’est ni quelque-chose que l’on peut déduire de ses propos, ni ce qu’il souhaite mettre en avant, ni même de l’ordre de son argumentaire ou seulement pertinent.

Ensuite, il nous faut bien distinguer les méthodes du mouvement antispéciste de celle du mouvement de la protection animale qui l’englobe, pour comprendre le pourquoi de ce rejet explicite de la “sensiblerie” :

Le mouvement de la protection animale est très souvent défendu (et donc considéré) sous l’angle de la “sensiblerie”. On en appelle à la personne et ses émotions pour l’influencer dans son mode de vie : une personne émotionnellement attachée au sort des animaux ne voudrait pas les manger. Le mouvement antispéciste a une prétention rationnelle et tente de répondre objectivement à la question du traitement des animaux. L’affection qui leur est portée est une notion subjective qui n’est pas en soi pertinente dans la résolution de cette question. C’est le sophisme de l’Appel à l’émotion.

Le mouvement antispéciste souffre de l’image “sensible” qu’à le mouvement végane, elle le discrédite. C’est pourquoi Caron et les militants antispécistes insistent continuellement sur ce rejet de l’appel à l’émotion, qui n’est ni nécessaire ni pertinent dans la défense des individus. Ce n’est donc pas quelque-chose que l’on peut leur reprocher. Ne pas être influencé par ses émotions est précisément ce qu’on attend de tout défenseur de thèse.

3. Équation du Progrès

Cette démarche rationnelle (en opposition à une démarche sensible) est ensuite présentée comme un problème.

C’est bien le problème. À l’écouter, on dirait que les animaux sont pour lui un paramètre dans l’équation du Progrès (…)

Il est vrai que poser la question du traitement des animaux dans une démarche rationnelle, c’est la reconnaître comme une question parmi d’autres dans le jugement d’affirmations prescriptives et, à terme, la détermination d’un ensemble d’affirmations fondées et cohérentes entre elles (ou une “théorie prescriptive”).

De par son ambition et sa prétention démesurée et la nature prescriptive de ses conclusions qu’il partage avec les “commandements moraux”, ce champ d’étude qu’est l’éthique normative peut lui aussi être très facilement tourné en ridicule. “Qui est-il pour nous dire ce que l’on doit faire ? Pour qui se prend-il ?” pourrait-on caricaturer.

Une prescription arbitraire (ordres, commandements moraux ou divins) est en effet très problématique. Mais c’est en raison de sa nature arbitraire, infondée, invérifiable et non pas prescriptive. L’éthique normative dans sa dimension rationaliste repose au contraire sur le rejet de toute affirmation prescriptive fausse ou arbitraire. Une prescription rationnelle est une prescription qui, dans une quelconque situation, ne se contredit pas elle-même.

L’utilitarisme des préférences est une théorie prescriptive qui, dans certaines de ses formes (il en existe beaucoup), semble remplir cette condition.

Ainsi, derrière son apparence moralisatrice qui ne peut que déplaire, repose en fait les concepts à l’origine de la justice, maniés dans le souci de cohérence très stricte qu’exige toute démarche rationnelle.

4. Se mêler des affaires des autres

(…) et, plus encore, un bon moyen d’accuser ses contemporains et de se mêler de leurs affaires.

Il est vrai, comme présenté plus haut, qu’il est très déplaisant de se voir dicter son comportement, ou plutôt restreindre ses possibilités. Mais l’idée première que chacun doit être libre de tout se voit rapidement remplacée par la réalisation que nos actes ont des conséquences, que l’on peut les juger, et qu’on se doit de les restreindre, par la force ou l’éducation.

Que ce soit par nos institutions pénales, éducatives ou notre comportement de tous les jours, nous appelons sans cesse à la rationalisation des individus au nom de l’éthique. Se mêler des affaires du voisin, en dehors de tout argument faux ou arbitraire, est précisément l’application du concept de “justice” au niveau de la société.

La question du traitement des animaux n’étant pas sans conséquences, il n’y a pas de raison de la considérer entièrement de l’ordre du choix personnel, libre de tout jugement.

Arguments et revendications de l’antispécisme

Les points suivants concernent les affirmations qui sont faites à propos de l’antispécisme, et les réels arguments et revendications de la thèse ou du mouvement.

5. Récusation des différences entre les espèces

Il est fait deux affirmations à propos de l’antispécisme vis-à-vis des espèces :

l’« antispécisme », théorie qui récuse la différence des espèces.

Que je comprends comme : sur un plan descriptif, l’antispécisme affirme qu’il n’y a pas de différences (majeures ?) biologiques ou en terme de capacités sensorielles/cognitives entre les espèces.

Il s’agit d’une observation du domaine de la biologie (qui n’est pas du domaine de l’antispécisme, purement philosophique). Il y a des différences majeures entre les individus réparties (parfois statistiquement) en espèces ou en races, sur un plan objectif (anatomique, biologique) comme subjectif (capacités sensorielles/cognitives). Et pour parler de l’espèce humaine seule, la plupart de ses membres ont/ont eu/auront des capacités mentales supérieures à l’ensemble des autres animaux, et ont/ont eu/auront accès à un domaine cognitif qui leur est propre.

L’antispécisme ne nie ou n’ignore pas ce fait. Il le reconnaît pleinement et l’utilise précisément dans la détermination stricte du traitement à réserver aux individus, humains et non-humains.

Bizarrement, aucun antispéciste n’a encore réclamé le droit de convoler avec une grenouille ou un corbeau, mais on ne voit pas pourquoi la glorieuse lutte pour l’égalité s’arrêterait en si bon chemin.

Que je comprends comme : sur un plan prescriptif, l’antispécisme affirme que toutes les espèces doivent posséder les mêmes droits et être traitées de manière strictement égales, sans aucune distinction.

S’il tel était le cas, on pourrait légitimement reprocher au mouvement antispéciste de ne pas suivre jusqu’au bout la théorie qu’il promeut. Et même montrer l’absurdité d’une telle affirmation face aux êtres vivants dont la nature animale/végétale ou sentiente/inerte est difficilement déterminable, voire face aux êtres vivants incontestablement inconscients (végétaux, champignons).

L’antispécisme n’affirme pas que les individus doivent être traités de manière “égale”, mais de façon pertinente vis-à-vis de leurs caractéristiques et capacités propres. La thèse antispéciste affirme que le critère de l’espèce (comme modèle de classification ou comme ensemble de différences biologiques) n’est pas en soi pertinent dans la justification de certaines affirmations prescriptives (généralement celles d’un traitement arbitraire ou d’une différence de considération dans le traitement d’un individu).

Mais il existe bien des différences biologiques qui justifient une différence de traitement. Le doit de vote, par exemple, est justifié par l’intérêt qu’ont des individus à décider collectivement des décisions qui les impactent tous. L’exercice de ce droit nécessitant la compréhension de ses décisions et de ses conséquences, et donc des capacités intellectuelles minimum, il est légitime de le refuser actuellement aux individus non-humains, mais parce qu’ils sont tous dépourvus de ces capacités (tout comme les très jeunes êtres humains), et non parce qu’ils appartiennent à une certaine espèce.

En revanche, si la question est la possibilité d’infliger de la douleur, la seule donnée pertinente est la capacité à souffrir. L’assignation à une certaine espèce ou les capacités cognitives (et non sensitives) ne sont pas pertinentes, et ne permettent donc pas de justifier d’une différence de considération, de protection face à la douleur.

6. Propre de l’homme

Il est fait les affirmations suivantes à propos d’un propre de l’homme et de ses implications.

L’existence d’une différence irréductible qui autorise l’homme à tuer l’animal sans pour autant se rendre coupable de crime ne signifie pas qu’il puisse lui infliger n’importe quoi. Nous avons peut-être un droit de vie et de mort sur les animaux, pas de n’importe quelle vie et pas de n’importe quelle mort.

Que je comprends comme :

  • Sur le plan descriptif, il existe une différence irréductible (différence de nature ?) entre un être humain et un autre animal.
  • Sur le plan prescriptif, cette différence justifie l’élevage et la mise à mort de l’animal non-humain, dans une certaine limite.

Parmi l’ensemble des différences qu’il y a entre les individus, il est possible qu’il y ait effectivement des différences qualitatives, des différences de nature entre leurs capacités (objectives comme subjectives), suivant les critères que nous retenons et l’approche que nous adoptons pour les comparer. L’accès à un certain domaine cognitif abstrait peut ainsi être considéré comme une capacité exclusive à une majorité des êtres humains (donc une différence qualitative), pendant que la faculté d’appréhension du réel dans son ensemble (ou le “niveau de conscience”) est une différence quantitative.

Mais si des différences en terme de capacités existent bel et bien, l’affirmation de la possibilité d’une différence de traitement ou de considération en vertu de celles-ci n’en doit être justifiée. En l’absence d’une différence déterminée comme pertinence vis-à-vis de son traitement, la considération accordée à un individu doit être égale à celle des autres.

7. Défense des individus au détriment des espèces

[Les antispécistes] prétendent sauver les animaux, et tant pis s’il faut pour cela en faire disparaître la plupart de la surface de la terre. En effet, si l’homme interrompait sa longue coopération avec les animaux, [ils] ne survivraient que dans quelques zoos — adieu, veau, vache, cochon, couvée…

Il est parfaitement vrai qu’appliquer concrètement la thèse antispéciste à notre société, c’est remettre en cause l’exploitation animale; mettre fin à la naissance, l’élevage et la mise à mort des animaux; voir donc probablement disparaitre des races et espèces, ou du moins ne les sauvegarder qu’à un nombre très réduit d’individus. L’idée d’une perte est déplaisante et n’est pas sans aucune conséquence sur le plan culturel. Il nous faut néanmoins en mesurer précisément l’impact, et le mettre en balance avec celui de l’ensemble des autres possibilités que nous avons à disposition.

Il faut distinguer lorsque l’on parle de “sauver les animaux” les groupes des individus. La race et l’espèce restent des modèles abstraits que nous avons construits, une partie de notre organisation du vivant. Ces concepts ne sont pas les individus, ils ne souffrent pas en eux-mêmes, ne possèdent pas d’intérêts.

Leur disparition ne nous impacte qu’à la hauteur de l’attachement que nous avons pour eux et de leur importance dans notre vision du monde. Cet impact subjectif est bien existant, mais infime, tellement notre attachement est partagé (entre l’ensemble des concepts abstraits qui nous entourent) et remplaçable (donc à l’impact temporaire).

Ces conséquences sont incomparables à la souffrance produite par l’élevage et la mise à mort de milliards d’animaux, même dans leur forme la plus “humaine”. Protéger les individus de souffrances inutiles au prix du concept de leur espèce n’est donc nullement problématique.

8. Culpabilité et responsabilité

Il est présenté le point de vue antispéciste du carniste amateur de barbecue :

Pour qui aime dénoncer, le spécisme c’est encore mieux que le racisme : tout le monde est coupable. Il suffit d’avoir écrasé une mouche ou mangé un œuf. Mais dans l’imaginaire de l’antispéciste, l’ultime et haïssable avatar du beauf réac, colonialiste et tout le reste, c’est le bouffeur de barbaque. Hier, il exploitait l’indigène, aujourd’hui, il torture les bêtes.

S’il est difficile de déterminer dans une compréhension littéraire s’il est ici question de l’ensembles des carnistes, des amateurs de barbecues ou des seuls individus répondant précisément à la caricature, le sous-entendu très fort semble faire discerner l’affirmation suivante : l’antispéciste réduit l’ensemble ou une partie des consommateurs à leur caricature carniste, les considère comme personnellement critiquables ou haïssables, et les juge coupables (et peut-être donc condamnables).

Tout d’abord, il existe effectivement dans l’imaginaire collectif du mouvement végane une certaine caricature du carniste, auquel est attribué les caractéristiques données ci-dessus dans un degré moindre. Mais la thèse antispéciste étant de l’ordre de la philosophie, elle rejette la critique ou l’attaque personnelle des individus (qui est le sophisme de l’argument ad hominem). Le mouvement antispéciste se limite donc dans le cadre du débat rationnel à la critique des actes et de leurs conséquences par leur seule nature injustifiable. La caricature dans un cadre humoristique explicite est une autre question.

Ainsi, dans sa démarche rationaliste, le mouvement antispéciste reconnaît qu’aucun individu n’a de volonté ou de plaisir particulier à “torturer les bêtes” ou d’être indirectement responsable de leurs souffrances, que la consommation de produits carnés est avant tout une habitude culturelle et que sa défense vient le plus souvent sur une méconnaissance de l’ensemble des conséquences sur les animaux et des alternatives alimentaires possibles (sans pour autant oublier que certains défendent cette consommation sur le plan rationnel, à l’appui d’arguments complexes).

Ensuite, la notion de “coupable” possède une connotation négative forte et il nous faut l’éclaircir. Dans le sens où par son acte d’achat nécessaire à sa consommation, elle finance l’exploitation animale, on peut reconnaître une personne carniste comme partiellement et indirectement responsable (dans une dimension purement causale) des souffrances que cette exploitation engendre. Mais le contexte idéologie spéciste, le partage de la responsabilité, la nature banale de l’acte d’achat et la difficulté à connaitre et à mesurer ses conséquences empêchent catégoriquement de condamner un consommateur ou de le considérer comme “coupable”.

Chacun a donc une responsabilité, comme vis-à-vis de l’ensemble des conséquences de ses actes, mais personne n’est coupable.

Objections faites à l’antispécisme

9. Conscience et plaisir

Pour autant, il est possible d’accorder sa conscience et son plaisir. De nombreux mangeurs de viande sont désormais sélectifs et s’assurent que le poulet ou le steak qu’ils vont déguster a pu vivre sa vie de poule ou de vache et gambader au grand air avant d’être tué.
On peut donc aimer les animaux et les manger. Ce qui est certain, c’est qu’on ne peut pas vivre avec eux, les nourrir, les soigner, les protéger et in fine les tuer si on ne les aime pas.

Une part de plus en plus grande de la population prend conscience, sans pour autant devenir végétarienne, du bien-être animal. Certains diminuent leur consommation de viande quand d’autres s’assurent de sa qualité et surveillent sa provenance. Les consommateurs comme une partie des éleveurs aiment sincèrement les animaux, se soucient du sort qui leur est réservé, et vivent parfaitement le fait de tout de même les manger. Ce sont des faits que le mouvement antispéciste ne cherche pas à renier.

C’est en revanche des éléments dont la pertinence dans la question du traitement des animaux est encore une fois questionnée. Quel que soit notre amour pour les bêtes, ou l’idée que l’on se fait du fait de les manger, ces dernières souffrent malgré tout de leur exploitation et c’est cette souffrance qui est dénoncée. Indépendamment de nos sentiments à leur égard, la problématique reste la considération arbitraire que nous leur réservons.

Les véritables défenseurs des animaux ne se recrutent pas chez les lecteurs de Peter Singer, mais parmi les éleveurs, qui n’ont rien à voir avec les exploitants de fermes-usines (…)

S’il est indéniable qu’une partie des éleveurs peuvent être qualifiés comme “amoureux des bêtes”, le terme de “défenseur” est bien plus difficile à attribuer. Car “défenseur” appelle non pas à son affection, mais à son engagement continu pour le sort des défendus et l’amélioration de leur traitement. En tant que responsables de leur naissance, de leur exploitation, des souffrances qui en découleront, de leur mise à mort et de la continuité de ce système, les éleveurs sont plus des “bourreaux soucieux” que des défenseurs.

10. Élevage à visage humain

S’il y a aujourd’hui un combat que devrait mener un défenseur conséquent des animaux, ce n’est pas contre la viande mais pour la survie d’un élevage à visage humain et pour que sa production soit accessible à tous.

Il est vrai qu’un consommateur responsable et qu’un éleveur aimant ces bêtes feront en sorte que ces dernières soient mieux traitées, que les élevages familiaux sont préférables aux fermes-usines, et qu’en ce sens; ces attitudes doivent donc être encouragées et un “élevage à visage humain” favorisé.

Mais sans oublier qu’un meilleur traitement est bien préférable, ce n’est pas pour autant un traitement justifié. En l’absence d’éléments permettant de justifier une différence de considération, celle que nous avons pour les animaux ne doit pas être “pas trop mauvaise”, mais bien égale. Or l’élevage, même dans son approche proposée comme la plus “humaine”, repose sur cette différence de considération injustifiée, et reste ainsi éthiquement critiquable de par les souffrances qu’il engendre inévitablement.

La façon d’arriver à cette situation “post-abattoir” est une autre question, non pas éthique mais stratégique (où il n’est pas question du but, mais de l’efficacité des étapes). C’est l’éternel débat “welfarisme” contre “abolitionnisme”.

11. Antihumanisme

En conclusion, il est fait le parallèle avec l’humanisme :

« L’antispécisme est un humanisme », claironne Caron. Comme l’observe Jean-Pierre Digard (pages 57–59), une idéologie qui se propose explicitement de destituer l’homme de sa centralité, ça s’appelle plutôt un antihumanisme. À force de se priver de viande, on finit souvent par bouffer de l’homme. •

Il est vrai que l’antispécisme, en questionnant la pertinence du critère de l’espèce dans le traitement des individus, refuse à l’homme le pouvoir absolu qu’il s’est octroyé. Mais s’il faut le comparer avec l’humanisme, il nous faut isoler les prétentions philosophiques des applications concrètes de ce dernier.

L’humanisme étant un mouvement culturel entier s’étendant sur de nombreux domaines, il n’est question ici que de son champ éthique.

Dans ses applications concrètes, l’humanisme fut la défense des droits chaque être humain et la lutte contre leur essentialisation. Ce fut la défense de l’intérêt de l’homme seul, sans se préoccuper de ceux des autres espèces, et donc finalement à leur détriment. Si la défense des intérêts des animaux peut effectivement aller à l’encontre de ceux des humains, l’absence de considération pour les animaux n’est pas une affirmation de l’humanisme, mais seulement une conséquence.

Sur le plan philosophique, l’humanisme est la considération de chaque être humain pour ce qu’il est et l’appel à l’égalité de leurs droits fondamentaux en vertu de l’égalité de leurs caractéristiques jugées comme pertinentes. C’est donc, de manière plus générale, la défense du concept de justice : le rejet de l’arbitraire dans la détermination de leurs droits.

L’antispécisme et l’humanisme reposent ainsi sur le même argumentaire, le rejet de l’arbitraire prescriptif, le premier limitant son objet de critique au critère d’espèce (et aux caractéristiques attribuées à cette dernière) et le second limitant son domaine de critique à l’être humain. Les deux théories sont donc pleinement compatibles et se complètent l’une l’autre. Seules les applications concrètes de l’humanisme doivent être repensées, afin de prendre l’antispécisme en considération.

Conclusion

Je reproche à l’article principalement deux choses :

  • Une méconnaissance de la thèse antispéciste, de ses arguments et de ses revendications, ce qui est paradoxale quand on prétend en faire la critique. L’article s’attaque à un homme de paille, lui reprochant souvent ce qu’il n’a jamais prescrit.
  • L’absence de distinction entre la thèse antispéciste, le mouvement antispéciste et le mouvement végane, les discréditant tous au nom d’arguments s’attaquant à seul l’un d’entres eux.

Certains problèmes peuvent s’expliquer par la longueur de l’article qui ne permet de développer aucun fait ou argument, ni même argumentaire complet. Mais cela ne doit pas faire oublier que, quel que soit sa manière de dénoncer les faits (écrivain, chroniqueur comme polémiste), tout travail de critique doit être rigoureux et nécessite d’en connaitre et comprendre pleinement son objet.

Au vu des affirmations qui ont été faites, ce n’est manifestement pas le cas de ce texte. Je conseille donc pour conclure, en complément de cette critique, la lecture de La Libération Animale de Peter Singer. Il s’agit une introduction à l’antispécisme et l’utilitarisme qui, bien qu’elle ait été écrite il y a plus de 40 ans, reste aujourd’hui une référence en la matière.