Exdentité

Jusqu’à quel point peut-on s’identifier à un quartier? Et quand est-ce que ce besoin identitaire devient-il une source de distraction existentielle? Est-il sain de trop vouloir chercher à s’approprier une partie de ce qui ne nous appartient pas, ne nous appartiendra jamais?

La partie la plus marquante de mon enfance s’est déroulée sur une courte période, au début des années 1980. J’avais 7 ou 8 ans, pas plus, et ma mère habitait sur la rue Bourbonnière, tout juste au nord de Mont-Royal.

Derrière chez moi, il y avait une ruelle, sauf qu’au lieu d’avoir des voisins de l’autre côté avec qui la partager, il s’érigeait une immense clôture, à moitié éventrée, qui donnait sur un immense, un énorme champ qu’on appelait simplement “les shops Angus”.

Celui-ci s’étendait entre Bourbonnière et St-Michel, puis entre Rachel, au sud, et St-Joseph, au nord. Un énorme terrain de jeu pour un enfant sans surveillance, avec un “chemin” principal (la continuation approximative en herbes tappées de Mont-Royal) et des sentients, en diagonale, qui partaient de chez moi et se rendait au coin de St-Michel et St-Joseph.

Au loin, le Mont-Royal se dressait avec la croix. J’étais trop petit pour connaître le Plateau et de toute façon, à cette époque, c’était encore un quartier populaire, mais je rêvais d’y habiter.

À l’adolescence, j’ai eu mon premier choc en allant visiter Yann, mon plus vieil ami avec qui j’ai grandi: les champs de mon enfance avaient été rasé et remplacés par un immense quartier qui, non seulement ne m’appartenait pas, mais pour lequel je n’avais jamais existé.

Je me souviendrai toujours de ce sentiment de dégoût devant cette pathétique émule des banlieues, créée probablement pour contrer le premier grand exode vers la Rive-Sud.

C’est comme si une partie de mon identité avait été elle aussi rasée et remplacée par autre chose, et que maintenant, il ne restait qu’une seule personne dans ma vie avec qui je pourrais partager mes souvenirs du Cirque qui venait s’installer dans un coin du champ, avec ses machines d’arcades, la seule véritable attraction digne de mon intérêt.

Plus tard, je me souviens m’être dit que pour les ados que je croisais dans ses rues, qui y sont nés et qui y ont grandi, il n’y aura jamais eu que ça, cette émule sans horizon et que je n’aurais l’air que d’un vieux en parlant de l’époque du champ des shop Angus.

Quand je suis parti vivre aux Iles, un an, en 2007, je venais de quitter le Mile-End pour un appartement pourri sur St-Cuthbert, au pied de la Montagne dans lequel je ne suis resté que 4 mois.

Je me souviens avoir ressenti un même dégoût, cette fois envers l’idée qui m’a poussé hors du Mile-End, qu’il ne me servait à rien d’accorder autant d’importance à l’endroit où j’habitais puisque rien de m’appartenait et que je ne faisais que souffrir inutilement à me laisser-aller à penser le contraire, à me dire que ce quartier, c’est moi, je suis fait pour être ici et que cela me représente bien.

Je ne comprend toujours pas l’origine de la force de ce besoin d’identification que je ressens… Mais de revenir dans Marconi-Alexandra me force à rester sur mes gardes, à ne pas céder à la tentation de me laisser prendre au jeu du narcissisme identitaire mais d’apprécier ce changement, de construire mes souvenirs avant qu’ils ne s’imposent d’eux-même.

C’est un exercice que j’apprécie puisqu’il me permet de réfléchir et de pratiquer la photographie, ce que je ne faisais pas vraiment avant et que je regrette, mais seulement un peu.

De plus, c’est un parallèle intéressant avec ce lieu commun de l’instant présent:

Hier n’existe plus et demain n’est pas encore là; il ne reste qu’ici, maintenant
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