Le communautarisme ne passera pas par moi!

Vous ne le savez peut être pas mais malgré mon jeune âge, j’ai déjà été fiancée. J’avais 22 ans lorsque mon ex, on l’appellera Shredder, m’a demandé en mariage. C’était le plus beau jour de ma vie. Je ne reviendrai pas sur les événements suivant la fin de notre relation parce que je n’y tiens pas trop mais je peux vous le dire, être fiancée c’est super pour le moral et pour l’ego.

Shredder était austro-allemand et a grandi dans un village de la banlieue de Munich. J’étais sa première petite amie et ça ne le gênait pas le moins du monde qu’elle était française d’origine anglaise et capverdienne. Il en était même très fier, peut être un peu trop, parce que vers la fin de notre relation, j’avais l’impression d’être la potiche de service mais je pense que ça venait plus du fait que j’avais des boobs. Bref, Shredder disait très souvent qu’il trouvait ça génial qu’un couple mixte à Paris puisse sortir dans la rue, main dans la main, à se rouler des pelles jusqu’à l’asphyxie sans que ça gêne qui que ce soit. Je lui répondais que ce n’était pas parce que les gens ne disaient pas qu’ils étaient gênés que ça voulait dire qu’ils ne l’étaient pas. Qui ne dit mot ne consent pas tout le temps. Par exemple, je suis un vrai moulin à paroles, si je reste silencieuse dans une pièce plus de 5 minutes, faites le 18 parce que ce n’est pas normal. Quand je désapprouve un truc, je gueule un bon coup et après c’est silence radio pendant des jours entiers. Mieux vaut pas que tu saches ce qui se passe à l’intérieur, surtout si tu fais partie des personnes incriminées. Si je t’adresse à peine un regard ou la parole, t’es dans la meeeeeeeerde! Ça a toujours été une source de conflit entre Shredder et moi, le fait qu’on communiquait mal. Il était à la fois pragmatique et naïf et moi, j’étais juste un peu révoltée et il me restait encore des bribes de lucidité.

Shredder était convaincu que la France ne pouvait pas être un pays raciste, un peu réac, un peu feignant mais pas raciste. Il voyait le multiculturalisme partout et il sait de quoi il parle, il vient d’Allemagne. L’Allemagne, le pays qui pour oublier le fait d’avoir été plus qu’hyper raciste au début du siècle dernier a tout fait pour constituer une population diverse et unie à la fois une fois le mur tombé. Il y a juste un détail que Shredder oubliait de mentionner: il est arrivé en France en 2006 et s’est installé à Versailles. Dès le début, ses arguments ne tenaient pas. C’était pas lui qui devait resté cloîtré chez lui parce que sa cité était encerclée de keufs et de voitures qui brûlent en octobre 2005. C’est pas lui qui subit tous les jours le regard désobligeant des gens dans la rue parce qu’ils te prennent au mieux pour une antillaise, au pire pour une camerounaise alors que t’es née dans les Hauts de Seine et que tu n’es jamais allée plus loin qu’Inverness. C’est pas lui qui se fait accoster par un bledard dégueulasse qui te propose de “faire connaissance” dans une langue qui n’a jamais été la tienne ni de près ni de loin. C’est pas à lui qu’on pense quand il y a Magic System ou du zouk qui passe. C’est pas lui à qui on sort un “ah pardon” gêné à chaque fois qu’une tierce personne fait une blague raciste. C’est moi. On ne lui dit pas de rentrer chez lui. On ne lui demande pas si les gens de chez lui prennent des coups de soleil. On ne lui sort pas une imitation d’Eddie Murphy en se croyant drôle. À moi, si. Et je suis convaincue que je ne suis pas la seule à m’insurger contre ce “Hey mec?” désobligeant pour bon nombre de potos de mélanine.

PERSONNE NE PARLE COMME ÇA, PUTAIN?!

Je tentais de lui expliquer aussi calmement que possible que la France sent beaucoup plus le souffre et le caca qu’il ne le pensait mais il était persuadé que j’exagérai. Mais t’as raison, ma couille, c’est vrai que toi, jeune expatrié bavarois, tu t’y connais en racisme ordinaire. Apprends-moi donc la vie, je suis toute ouïe. Tu vois, là, j’ai juste envie de rouler des yeux très fort et de soupirer encore plus fort, juste pour que tu comprennes à quel point ta réflexion ne tient pas la route, juste pour te faire chier.

Enfin, ça c’était avant. Parce que maintenant, les choses ont changé mais pas dans le bon sens. Merci qui? Merci Marine et Charlie!

*****

Les gens de ma génération ont été marqués par les attentats du World Trade Center le 11 septembre 2001. On se souvient tous de ce qu’on faisait ce jour là et de comment on a appris la nouvelle. Je pense que tous les français — et pas uniquement ceux de souche — ont été profondément choqués par ce qui s’est passé dans les locaux de Charlie Hebdo le 7 janvier dernier. Contrairement à 9/11, où la surprise a été quasi générale, l’attentat de Charlie a suscité des réactions pour le moins contrastées. Il y en avait qui s’insurgaient contre cette atteinte à la liberté d’expression et je faisais partie de ces gens là, il y en avait d’autres qui étaient plus partisans des frères Kouachi disant que les membres de Charlie Hebdo l’avaient bien cherché en tapant sur tout et tout le monde comme ils le faisaient et il y en avait qui ont profité de ce moment de chaos dans l’opinion publique pour ouvrir la boîte de Pandore et se lâcher complètement dans la réflexion raciste pure et dure. Ce n’est que mon avis mais j’ai l’impression que depuis janvier dernier avec Charlie et l’attaque de l’Hyper Casher quelques jours plus tard par Amedy Coulibaly, la parole ouvertement raciste et xénophobe s’est cristallisée. Non pas qu’avant le racisme, la xénophobie, l’anti-sémitisme et toute autre forme de discrimination raciale était trop marginale pour être remarquée, mais si le Front National fait d’aussi bons scores lors des élections, c’est qu’il y a effectivement un un problème bien plus grave dans notre société et penser que ces gens là peuvent être la solution à ces problèmes est à la fois une erreur et un signal d’alarme.

Petite histoire. Quand j’étais petite, on se moquait beaucoup des noirs parce qu’ils avaient des nez empâtés, une odeur corporelle trop forte, des bouches trop charnues et des accents exotiquement drôles. On mettait tous les noirs dans le même panier considérant que les antillais et les africains étaient tous les mêmes et n’étaient bons que pour faire des métiers de subalternes payés au lance-pierre. Et encore, je ne parle que de ceux qui travaillaient, parce qu’il y a les autres, ces fameuses feignasses non intégrées qui se la coulaient douce avec les allocs. Mais comme j’étais petite, je ne comprenais pas trop où ils voulaient en venir étant donné que dans ma cité HLM, ceux qui se la coulaient douce avec les allocs, c’étaient des blancs. Quasiment tous les voisins noirs, arabes et portugais que je connaissais travaillaient. Mes parents avaient même deux voire trois jobs en même temps pour qu’ils puissent payer les factures, les impôts et subvenir aux besoins primaires de leurs deux petites filles en plus de leurs familles respectives. C’est en 2001 que j’ai compris où ces gens voulaient en venir et je n’aimais pas ça du tout.

Depuis le début des années 2000, on laisse les noirs un peu tranquille et ce sont les musulmans qui s’en prennent plein la gueule de tous les côtés. Parce qu’une bande de fanatiques abrutis ont décidé de vouloir répandre la peur dans le monde, l’opinion publique s’est dit qu’ils étaient tous les mêmes. Breaking news: C’EST PAS VRAI! Tous les musulmans ne sont pas des fangirls des mecs de Daesh, tous les noirs ne sont pas des queutards feignants, tous les portugais ne travaillent pas tous dans le BTP, tous les roumains ne sont pas des pickpockets en puissance et tous les belges ne sont pas tous des cons. Et QUAND BIEN MEME, ils le seraient, on s’en bat les couilles. Alors, qu’on ne vienne pas me prendre la gueule avec ces histoires de races. Il n’y a qu’une seule race qui existe nous concernant et c’est la race HUMAINE. Quand je vois des gens qui se considèrent comme “racisé(e)”, j’ai envie de bondir et de lui assener un Hadoukken d’anthologie en plein là où je pense. Nous sommes tous racisé(e)s parce que nous appartenons tous à la race humaine, point final. Pas besoin de tergiverser 150 ans sur la question, utilisons notre cervelle pour des choses plus importantes. Peut-être que ce genre de réflexion ne fait autant hurler parce que je suis métisse.

Autre précision importante à souligner: quand l’un de tes parents est blanc et l’autre noir, on dit que c’est un mulâtre ou une mûlatresse, et pas un(e) métis(se). On parle de métissage UNIQUEMENT quand l’un des membres de ta famille vient d’une autre partie du globe que celle de l’autre parent. Exemple: ton père est mexicain et ta mère est bretonne, tu es métis(se). La mère de ton mec est angolaise et son père est haitien, il est métis. Ma grand-mère maternelle est capverdienne, mon grand-père maternel est anglais, ma mère est mûlatre. On fait souvent l’amalgame entre les deux termes parce que l’un fait plus péjoratif que l’autre mais ce n’est pas parce qu’un mot fait plus politiquement correct que l’autre qu’il est automatiquement plus approprié.

Là où je voulais en venir, c’est que tout le monde était plus ou moins Charlie pendant cette période. Quand tu étais Charlie, tu étais pour la liberté d’expression, pour que l’on puisse dire les choses comme elles sont avec le ton qui est le tien, pour qu’on puisse appeler un chat un chat, pour qu’on puisse rire de tout le monde et en particulier de ceux qui foutent pas mal la merde. Je ne suis pas toujours d’accord avec l’humour de Charlie Hebdo et je comprends que parfois, certaines caricatures peuvent choquer ou offenser des gens. C’est normal. Personnellement, je suis la première à me marrer sur des blagues de mauvais goût, en particulier ceux sur les noirs et sur les catholiques, parce que je suis noire par intermittence et catholique non pratiquante mais aussi parce que je ne prends jamais ce genre de trucs au sérieux. C’est comme dans South Park où Token nous explique qu’un noir a le droit de se moquer des noirs mais que si un blanc (ou autre) le fait, c’est du racisme. C’est exactement ce qui se passe dans la vie réelle. Tout le monde devient hyper tatillon avec ces questions de races et d’ethnies qui n’ont pas lieu d’être.

Je suis de ceux qui pensent qu’il faut savoir déconner sur ces choses là mais dans le respect d’autrui, et quand je dis “respect d’autrui”, j’insiste sur le fait que des gens comme Dieudonné et les trois-quarts du Jamel Comedy Club ne me font pas rire. Ils jouent le jeu du communautarisme et créent de facto un apartheid socio-culturel, je ne peux pas cautionner ça. Si cela ne dépendait que de moi, ces pseudos-humoristes peuvent bien aller se faire foutre parce qu’ils ne me parlent pas, ils ne me représentent en aucune façon et je les trouve affligeants au possible. Je pense que pour se moquer des autres avec classe et intelligence, il faut être capable de se moquer de soi avec classe et intelligence et ceux à qui j’ai fait allusion un peu plus haut en sont totalement dépourvus.

Bref, tout le monde était plus ou moins Charlie, maintenant tout le monde est plus ou moins raciste. C’est devenu la fête du slip chez les fafs et les réacs. On peut dire ce qu’on veut de désobligeant voire de franchement lourdingue sur ton copain rebeu ou sur ton “amie noire” que ça ne pose aucun problème parce qu’au fond tout le monde est un petit peu raciste.

*****

Si cette phrase ne vous dit rien, c’est que vous ne connaissez pas Avenue Q. Si vous ne connaissez pas Avenue Q, j’en suis désolée pour vous parce que c’est excellent. C’est une comédie musicale américaine à succès qui parodie Sesame Street en évoquant des sujets universels comme le racisme, l’homophobie ou encore les stéréotypes véhiculés par la société de consommation occidentale. C’est jubilatoire comme spectacle et pourtant je fais une grosse allergie aux comédies musicales. Toujours est-il qu’il y a quelques années, Avenue Q a connu une adaptation française. C’était l’ex-Guignol Bruno Gaccio qui s’y était collé et c’était pas trop mal. L’une des chansons amblématiques de ce spectacle s’appelle “Tout le monde est ti ti peu raciste” et explique bien le problème.

Pour conclure, je dirais que nous nous posons les mauvaises questions et que c’est pour ça que la société française actuelle est aussi pourrie. Parce que les blancs subissent une forme de racisme auprès de ces connards qui se disent “racisés”, parce que les “racisés” chouinent tous les quatre matins dès qu’on leur dit un truc un peu méchant et c’est comme ça qu’on finit par avoir des gens comme Marine Le Pen à près de 30% d’intention de votes. En gros, vous êtes TOUS fautifs! Tous autant que vous êtes, aussi bien les ‘fatous fachées’ qui ont toujours critiqué mon style de vie loin des traditions africaines que les bons français bien intégrés qui sont persuadés que je viens d’un monde où on bénit le temps des colonies. Hey, trou de balle, j’ai un prénom tout ce qu’il y a de plus européen, je suis bac +3, je paie mes impôts, je connais la loi et la littérature de mon pays parce que jusqu’à preuve du contraire, mon pays c’est la France, alors ferme bien ta gueule.

Le fait que j’écoute beaucoup de métal fait que je traîne beaucoup avec pas mal de blancs et dans la scène métal parisienne, il y a beaucoup BEAUCOUP plus de diversité qu’on ne l’imagine. Je l’explique bien dans mon premier bouquin qui devrait sortir dans quelques semaines.

Lorsque je sors dans la rue avec mon t-shirt Eyehategod, mon sac estampillé Desertfest et mes bottines imitation rangers, je fais face à deux types de réactions: l’étonnement et le mépris. Il y en a qui sont étonnés de voir qu’une noire puisse connaître Eyehategod. Bon, je ne peux pas trop leur en vouloir sur ce point là. Mais 8 personnes sur 10 vont me regarder avec mépris parce que je ne corresponds pas au standard de la fille noire de banlieue. Bah ouais, je préfère écouter du doom que du kizomba et je m’en porte très bien, alors en quoi ça vous gène?

Je ne vous emmerde pas parce que vous écoutez du Kendji, alors ne m’emmerdez pas parce que je préfère Orange Goblin. Quand je sors avec un blanc, c’est pareil. Ce que vous faites de vos vies ne regardent que vous. Je ne me mêle pas de ce qui ne me regarde pas et j’apprécierais que vous fassiez de même, bandes de maquerelles! Puisqu’on est dans un pays libre, j’estime que j’ai le droit de faire ce que je veux de ma vie et que personne n’a à me dire que ce que je fais est mauvais tout ça parce que ça ne correspond pas à vos standards. Au lieu d’aller chercher des noises aux juifs et aux musulmans, vous devriez chercher des noises à ceux qui écoutent du Maître Gims ou du Justin Bieber, EUX ce sont des putains de terroristes! Alors, de grâce, par pitié, blancs, noirs, arabes, asiates, latinos, insulaires, arrêtez de mettre des gens dans des cases. Ne faites pas aux autres ce que vous ne voulez pas qu’on vous fasse, ou du moins, faites le intelligemment pour changer. Vous nous rendriez un énorme service. A vous aussi d’ailleurs.

Allez, bisous bwana.

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