Vous devriez jouer à Return of the Obra Dinn

Dans Papers, please, Lucas Pope vous faisait jouer un fonctionnaire de contrôle des passeports à la frontière. Dans Return of the Obra Dinn, Pope poursuit son exploration de la liste des 100 métiers les moins aimés des Français, puisque c’est cette fois un assureur que l’on incarne. Un assureur qui monte fièrement à bord de l’Obra Dinn, navire britannique dont tout l’équipage a disparu. Où sont-ils tous ? Comment le navire est-il revenu ? Et surtout (car en tant qu’assureur c’est ce qui vous importe le plus) que s’est-il passé à bord ?

Un homme à la mort

Pour vous aider à identifier le sort des soixante humains de l’Obra Dinn (essentiellement des membres de l’équipage et quelques passagers), vous avez à votre disposition le livre de bord (avec tous les noms, postes et nationalités) et quelques dessins réalisés par l’un des passagers (avec tous les visages mais aucun nom). Vous possédez surtout une montre magique qui, devant un cadavre, va vous permettre de remonter jusqu’au moment de la mort, en tant que simple observateur éthéré. Vous pouvez donc voir qui était là,comment la victime est morte (et à cause de quoi ou de qui) et, souvent, découvrir d’autres corps dans ces souvenirs.

Jeu de quille

Le grand principe de Return of the Obra Dinn, c’est de vous noyer sous l’information. Soixante noms, soixante postes, soixante têtes. Des scènes où apparaissent souvent des dizaines de personnes, mais où les mots sont rares. Ce n’est plus une enquête, c’est un puzzle. Ou c’est les deux. Si déterminer la cause des décès est relativement aisé (puisque vous les voyez), il faut en revanche utiliser tous les outils à votre disposition pour déduire qui est qui : les quelques mots prononcés, les sons, les dessins… Il faut voir ça comme une sorte de gigantesque Sudoku à soixante entrées : « si lui c’est le bosco, alors lui doit probablement être l’artilleur, et son second ça doit être celui-là ». On peut tenter d’y aller au pif, mais c’est plus compliqué qu’il n’y paraît : les identités (associées aux causes de décès) sont validées par grappes de trois. Peu probable donc de s’en tirer ainsi, surtout au début quand on a encore soixante noms. Il faut donc, comme toujours quand il y a trop d’informations (ou plutôt trop de données qu’il faut contextualiser pour en faire des informations), y aller avec méthode. Noter tout ce qui peut paraître intéressant, revoir ou réécouter les scènes, scruter les dessins. La tâche peut paraître insurmontable au départ, mais petit à petit, en identifiant du monde, on réduit la quantité d’informations, et vient un moment où l’on enchaîne les résolutions à toute vitesse.

Cale of Duty

Ce qui rend Return of the Obra Dinn aussi exceptionnel (outre cette mission d’identification et de documentation qui m’a happé durant sept heures comme aucun jeu ne l’avait fait depuis The Witness), c’est qu’en parallèle, il raconte son histoire avec brio. Autant votre petite affaire d’assureur est d’un calme total (vous notez des trucs dans un carnet, quelle aventure !), autant les évènements arrivés à bord de l’Obra Dinn sont extraordinaires. Tous les souvenirs que vous visitez sont figés, vous vous y baladez comme dans un tableau, et pourtant ces scènes non animées (et en noir et blanc, je ne l’ai pas mentionné jusqu’à présent tant ça semble évident, mais oui, Obra Dinn est intégralement en noir et blanc et avec des pixels apparents) sont pleines de vie et de mouvement, elles sont interrompues pile au bon moment de l’action. La façon dont chaque scène est introduite (on voit d’abord un fond noir où on entend voix et bruitages, au moins aussi importants que le visuel, puis d’un coup la scène apparaît) permet des astuces de mise en scène et de nombreuses surprises, que je ne divulgâcherai bien sûr pas ici. Tout (la musique, l’interface simple d’accès qui fait tout pour vous aider dans vos recherches…) est soigné, peaufiné jusqu’à l’extrême.

Tout le monde à voile

Bref. Si vous aimez les enquêtes, si vous aimez les mystères, si vous aimez réfléchir et vous torturer les méninges, si vous aimez tenter d’identifier des gens au hasard puis que vous renoncez (le rouge aux joues, même si personne n’aura jamais connaissance de cet instant d’égarement et d’abandon) car ça n’est pas comme ça qu’il faut procéder, si vous aimez faire du tri et que chaque chose soit à sa place car il y a une place pour chaque chose, si vous aimez être immergé dans une masse de données puis au fur et à mesure les transformer en informations utilisables et utiles, si vous aimez être surpris, resté stupéfait et ricaner bêtement tellement c’est bien…

Vous devriez jouer à Return of the Obra Dinn.