Atopique & atypique

Une recherche du mot atopique sur le Web vous laissera penser — à fortiori si vous le couplez au mot atypique—que cet article concerne des allergies rares et inhabituelles. A vos souhaits, je me porte très bien.

Un récent article d’ Anne-Laure Fréant, Le Manifeste des Z’atYpiques, m’a soudainement renvoyé à ma condition primaire. Permettez-moi de vous raconter un bout de mon parcours. Je vous rassure, je serai relativement bref, celui-ci n’a d’importance que parce qu’il peut s’avérer paradigmatique.

J’ai un parcours multiple, atypique, jonché de diplômes, de réussites, de quelques échecs salvateurs m’ayant propulsé plus avant. Dans mon propre Blog, j’avais depuis longtemps présenté mon identité comme protéiforme. Il n’était pas prévu que j’obtienne mon baccalauréat. A l’époque, dans les années 90, on mentionnait sur le livret scolaire “doit faire ses preuves”, ce qui n’augurait pas d’un succès franc… Une fois le bac en poche, obtenu avec mention, ayant fui mon professeur qui me poursuivait dans la rue en me traitant de fumiste (authentique), je me suis dirigé vers ma première passion, espérant probablement soulager mes souffrances d’adolescent, la psychologie, en intégrant la prestigieuse Ecole des Psychologues Praticiens.

All I am learning here is that I know nothing. Thanks Socrates ! (anytime)

Trop atypique et a-topique, et sans doute très immature, on me remercia au bout de deux années de mes bons et loyaux services — surtout concernant l’organisation de fêtes de BDE… Devenu par la suite psychomotricien au service de l’enfance inadaptée, j’ai assez rapidement repris des études en psychologie, cette fois-ci à la faculté, d’où je suis sorti major de promotion (cette fois, personne ne m’a poursuivi en courant!). Comme j’étais tombé dans un ZX-81 étant petit, j’ai au passage développé mes compétences en développement Web et en web design, en autodidacte, puis lors d’une Licence Professionnelle. Le tout en continuant à travailler à temps-plein (en réalité un peu plus qu’un temps-plein…). Je suis aujourd’hui psychomotricien, psychologue, psychothérapeute, psychanalyste, développeur web, web designer, père de famille (c’est un métier croyez-moi)…

Pourquoi je vous raconte ma vie ? Au-delà des effets de self-branding sans doute espérés — j’ai appris à débusquer en moi mes intentions narcissiques — j’ai la prétention (décidemment…) d’espérer que ce témoignage pourra contribuer à libérer quelques consciences.

Costumes et déguisements

Je n’ai jamais voulu de costume ni d’uniforme. Les raisons intimes, je les connais, et ne les exposerai pas ici. Je ne supporte pas certains de mes collègues psys, dans leurs attitudes arrogantes et empreintes de savoir, et trouve ridicule l’attitude geek de certains développeurs. Sans parler du ton de certains employeurs qui dans leurs annonces sont confondants, stéréotypés, et se sentent obligés d’employer le langage “start-up”. Personnellement, que l’équipe soit jeune et dynamique avec table de ping-pong et cocktails du vendredi n’est pas ma priorité. Je suis presque vieux, très mauvais en raquettes et pas tous les jours sociable. Je suis convaincu que les plumes du paon servent à cacher sa maigreur.

Or, ce n’est pas comme cela que le monde fonctionne. Grâce, ou à cause, de la magie des codes sociaux, des catégories imposées par l’éducation et les normes, vous êtes soit psychologue, soit développeur, pas les deux (et ce quels que soient les deux données du problème, c’est valable pour le boucher/musicien). Il est insupportable pour la plupart des gens d’imaginer que vous puissiez porter deux costumes, ou pire n’en porter aucun. Vous sortez de leurs catégories mentales, et c’est pour le moins douteux. S’il porte une cape, c’est un super héro, s’il a des lunettes, c’est le premier de la classe… Je porte des lunettes depuis l’âge de 6 ans et j’ai toujours été parmi les derniers de ma classe, sauf lors des examens d’où je sortais souvent — bien malgré moi — premier.

Les psychologues sont gentils, les développeurs sont des geeks

Ces catégories sont en fait ce qui nous éloigne le plus de nous-même et des autres. Le pire est qu’on peut y croire soi-même, et qu’il est bien difficile d’empêcher les autres de nous voir autrement. Je me souviens d’un type qui m’avait embauché en tant que freelance sur un projet. L’affaire a vite mal tourné, je ne correspondais pas à ses attentes. Il avait notamment découvert sur le Web que j’exerçais mon art en complément d’une autre activité, et cela semblait le déranger profondément que je puisse être capable d’intégrer une maquette en front-end le lundi et être assis dans un fauteuil à écouter un patient le mardi. Cela dépassait de loin ses catégories mentales. Après des échanges un peu houleux, au cours desquels j’ai été un peu rude avec lui, il finit par me dire que je ne devais pas être un bon psychologue parce que je n’étais pas gentil. Comment pouvais-je diable aider des enfants et ne pas être gentil avec lui ? Ni développeur, ni psy… Celui qui n’a pas de lieu ou se tenir existe difficilement socialement et professionnellement. Mais qui est ce psychologue qui se prend pour un développeur, et qui est ce développeur qui se prend pour… Boucle infernale.

Choisir son déguisement

Vous souvenez-vous de vos premiers Mardi gras, quand il fallait sortir dans la rue déguisé en fée clochette ou en Peter Pan ? Quand on est petit, c’est facile, on est pas encore configuré par l’éducation, puis avec le temps cela devient compliqué. Une sorte d’énorme gêne pointe en nous. Et si l’on croyait que je me prends pour Peter Pan, Superman ou le l’indien de YMCA (oh non, pas l’indien !) ? Et si l’on découvrait que je ne suis pas ce que je prétends être, que je ne suis qu’un enfant portant un costume ? Un adulte va arriver et me démasquer ! La honte !

Je pense que la plupart d’entre nous en est toujours à ce stade. Le fameux et très à la mode syndrome de l’imposteur en témoigne. Se prendre trop au sérieux, c’est prendre le risque d’aller déguisé en ours dans la grotte de l’ours. Tant qu’on n’est pas pris…

Il y a une autre posture possible. Celle qui consiste à se savoir en chemin, ignorant du chemin qu’on a pas encore parcouru. C’est peut-être la le sens d’a-topos, que j’emprunte à Platon parlant de Socrate. En ne se trouvant nulle part, il est toujours à sa place. Il ne cherche pas à être autre chose que lui-même, et ce quelque soit le lieu ou la posture dans laquelle il se trouve.

Liberté/aliénation

Si je ne suis d’aucun lieu et ne possède pas les éléments typiques permettant à autrui de me catégoriser, je deviens pour l’autre un danger, un événement non repérable et non maîtrisable. Je viens rappeler à l’autre qu’il est lui aussi fondamentalement nu, un paon sans plumes, ce qui est pour la plupart d’entre nous intolérable.

Dans mon travail, j’endosse des costumes. Celui du psy quand je suis avec un patient, celui du développeur quand je crée un site internet. Je me dois de le faire pour protéger autrui de la violence du non repérable. Mais en moi je sais que je suis déguisé, et ne tiens pas ce costume pour la justification de ce que je parais être. Ce qui me légitime en tant que développeur, en tant que psychologue, en tant que père, ce n’est pas ce que je donne l’illusion d’être, c’est ce que je suis, avec mes forces, mes faiblesses, mes certitudes, mes doutes, et surtout avec ce que je ne sais pas et qui me fait avancer.

Mes designs sont souvent pourris, je suis mauvais en JavaScript (tout est relatif), mais j’apprends tous les jours et ne crains pas de me frotter à Angular 2. Mon admiration pour ceux qui sont supposés savoir ne limite pas mon envie de savoir. Je suis peut-être un enfant qui voit quand l’adulte se perd, et qui ose parler à table quand on ne l’y a pas invité. C’est tant mieux même si ça dérange les adultes.

Ce qui m’importe, ce n’est pas d’être reconnu psy par les psys ou développeur par les développeurs. Ce qui m’importe, c’est qu’un patient sente en moi assez de solidité et d’humanité, donc de fragilité, pour avancer. Ce qui m’importe c’est qu’un client me dise que le site que j’ai réalisé correspond à ce qu’il est.

Je ne suis ni super-développeur, ni super-psy, mais je vous assure, on dit de moi que je suis un gars super… Et vous ?

Au fait : Superman et tout ça, ce sont des histoires hein, le vrai héro c’est celui qui rêve qu’il le devient, tout en acceptant de ne pas l’être…