La saison de l’ouragan

Nicolas Georges
Nov 5 · 8 min read

Après le 5 novembre, des collectifs citoyens ainsi que Jean-Claude Gaudin ont demandé à l’état de classer Marseille en état de catastrophe naturelle. C’était pertinent. Le coût humain de cette tragédie est comparable à un cyclone : 8 décès (un 9ème, même, si l’on compte Zineb Redouane qui a succombé à une grenade lacrymogène de la police, un mois plus tard), plus de 3000 délogés et un centre-ville rendu au bord du chaos.

Depuis que j‘ai lu cette information, il m’est tentant de comparer nos mésaventures à celles des habitants de la Nouvelle Orléans après l’ouragan Katrina. Bien sûr, il faut raison garder, les proportions sont très différentes. 1836 ont été victimes de cette catastrophe, mais on constate certaines similarités dans les réactions des uns et des autres.

Suite à ce phénomène météorologique qui a complètement anéanti leur ville, les habitants de cette ville singulière ont constaté que l’état fédéral a mis des jours pour leur porter, que la classe politique était incapable de prendre les choses en mains et que, bien vite, les bétonneurs se sont placés pour faire des opérations immobilières juteuses sur le dos des morts. Les habitants ont compris, qu’au fond, leurs tourments n’intéressaient pas grand monde.

Le trompettiste local Trombone Shorty a écrit un morceau tonitruant et inspiré par les tourments de la crescent city. Son nom : Hurricane Season. Un cycle de confusion, de panique et de désorientation qui aura duré bien plus que 3 mois.

Il y a 365 jours, Marseille est entrée dans sa propre saison de l’ouragan.

Je me souviens du 5 novembre 2018 comme d’un jour qui a changé nos vies. Vivre à Marseille, c’est dur et ce jour là, des gens en sont morts.

On pourrait dire pourtant que beaucoup de gens meurent de Marseille déjà, chaque jour. De sa violence, de sa pollution ou, plus insidieux encore, du manque d’espoirs et d’opportunités de réussite quelle est en mesure d’offrir. Mais là, c’était encore différent. Des gens étaient chez eux et puis d’un coup ils n’étaient plus vivants. C’était brutal, violent, ignoble.

Après ce choc qui nous a moins surpris que révolté, nous nous sommes retournés pour voir qui était derrière nous et nous nous sommes rendus compte que nous étions tout seuls. On a compris que les marseillais étaient à l’abandon, pour de vrai et que rien n’allait être simple dans cette séquence qui s’ouvrait. De cette solitude, quelque chose a émergé, une résilience, une solidarité et peut être un début de prise de conscience politique collective.

Soudainement, parce qu’on pouvait y mourir, c’est devenu un acte militant de vivre dans le centre de Marseille, un postulat politique d’y passer de bons moments et d’y évoluer le plus clair de son temps. On a commencé à regarder attentivement les façades des immeubles mais aussi, je dirais qu’on s’est mis à faire des fêtes plus douces, on est devenus un petit peu plus fraternels. Je crois qu’au delà de nos différences à tous, un lien invisible relie les habitants du centre de Marseille, maintenant plus que jamais.

Après avoir pleuré toutes ces morts absurdes, on a commencé à se dire que l’on devait arrêter de lambiner et que l’on devait commencer à prendre en main notre destin, qu’il soit collectif ou individuel. Il ne fallait plus laisser l’incurie des gouvernants nous mener jusqu’à ces extrémités. Cette ville est la nôtre et je crois que nous sommes beaucoup à avoir eu envie de tout faire pour qu’elle ne soit plus malade.

Je me rends compte en rédigeant tout ça que depuis un an, je n’ai jamais quitté Marseille plus de 36 heures. Je n’en ai pas eu l’occasion et de toute façon je n’en avais pas envie. Je ne te lâche pas, ma vieille. Les rares fois où je suis parti, je suis revenu bien vite et c’est avec soulagement que je voyais se présenter la rade, sur l’autoroute du retour. Le rapport avec cette ville est sensoriel, on sent sa pulsation battre plus ou moins vite dans les rues, dans une sorte de cœur collectif qui traverse tous ses habitants.

Dans les quelques semaines surréalistes de l’immédiat après-catastrophe, ce cœur a battu à la chamade. C’était le temps de la sidération. D’un coup, ce qui était un agrégat informe de gens différents est devenu une foule silencieuse qui a marché dans Noailles plusieurs fois. Dignement, des milliers d’anonymes à la colère rentrée sont passés devant la rue d’Aubagne et tous ont dû se dire à un moment que ces pauvres gens morts dans des immeubles, ça aurait pu être un ami, une tante, une collègue, ou eux-même. Le moment où des milliers de gens ont hué devant l’hôtel de ville et ont été repoussés par des CRS hargneux aura probablement été fondateur, on le racontera longtemps.

Cet abandon dont je parlais plus haut, nous ne l’avons probablement jamais autant ressenti qu’à ce moment là. L’équipe municipale a laissé monter au front deux adjoints anonymes et un Gaudin dépassé par les événements, convoquant le fantôme de son prédécesseur Henri Tasso. Tous les successeurs putatifs au “Vieux” se sont cachés dans un trou pendant des jours, quand ils ne mangeaient pas de chocolat. L’Etat français a fait ce qu’il fait depuis toujours à Marseille : ils sont venus, ont posé pour les photos avec un air grave et puis ils sont repartis.

Bref, le constat était posé. Nous allions devoir nous démerder et une nouveau temps s’est ouvert, celui des prises de conscience.

En quelques semaines,il a été mis en évidence une vérité que l’on connaissait alors sans pouvoir la prouver : des élus et des notables sont propriétaires de taudis, ce sont des marchands de sommeil. Ces faits ont posé une réalité concrète sur une impression que l’on avait jusqu’ici : à Marseille, une petite caste de très riches s’enrichit sur le malheur et la santé des plus pauvres.

En réponse à cet insupportable état de fait, quelque chose s’est structuré en ville. Des collectifs citoyens se sont créés ou renforcés et sont devenus de vrais contrepoids politiques. Les samedis où la France se couvrait de jaune, Marseille hurlait aussi et surtout contre l’habitat indigne. Pour la première fois depuis bien longtemps, les luttes ont convergé et ce vers un endroit bien identifié : l’hôtel de ville.

La somme de travail considérable effectuée par les journalistes, chercheurs, spécialistes et citoyens a mis en lumière une situation inextricable pour l’habitat marseillais. Des dizaines de milliers de logements marseillais ne tiennent presque plus debout et posent des risques majeurs. Que faire ? Comment sauvegarder ces quartiers (on parle de Noailles, de la Belle-de-Mai, du Panier, de nombreuses copropriétés du nord notamment), leurs âmes et, surtout, leurs habitants alors que les bétonneurs frappent à la porte et que le besoin de rénovation est patent ?

La réponse à cette question n’a pas été trouvée mais des marseillais luttent. Rue par rue, immeuble par immeuble, délogé par délogé. Ce deuxième temps aura été celui des évacuations frénétiques. Pas loin de 1600 marseillais ont passé la Noël à l’hôtel, ils avaient eu une heure pour “récupérer des affaires” et s’en aller de leurs foyers.

C’est à ce moment que des rues ont été barrées, des barricades ont poussé partout, les chaînes sur les portes d’immeubles ont fleuries. On a tous ou presque des connaissances qui ont dû faire une valise en une heure et puis s’enfuir de chez eux. Marseille semblait alors assiégée, groggy.

C’est aussi à ce moment là que les politiques ont tenté de réagir. Le ministre concerné par les questions d’habitat, Julien Denormandie, est fréquemment venu pour poser des petits chèques et “rencontrer les habitants”. Martine Vassal, la principale héritière de Gaudin a ébauché un “plan habitat” (elle aime bien ça, les plans, les agendas, etc, ça fait parler).

En fait, ce n’est que maintenant, un an plus tard, que des mécanismes commencent à être mis en place, on retiendra notamment l’application d’un permis de louer. Attendons de voir. Toujours est-il que dans nos appartements, on compte les failles aux murs.

En tous cas, on a bien vu que les élus de tout bord ont recommencé à se montrer à ce moment là, c’était le début du temps politique. De loin le plus long et le plus pénible. Quelque part, ce temps là a démarré dès le 5 novembre mais il s’est brusquement accéléré au printemps dernier. C’est parti, ils ne pensent tous plus qu’à la mairie.

On a vu fleurir les candidatures de deux bébés Gaudin : Martine Vassal et Bruno Gilles. Sans aucun sentiment d’indécence, ces deux personnages faisant partie de l’équipe sortante (respectivement depuis 2001 et 1995) nous expliquent qu’ils arrivent avec de nouvelles idées, de nouvelles méthodes. Personne ne leur dit ce qu’ils devraient entendre : que la présence ici de deux cadres de la majorité actuelle est une obscénité.

A gauche, on fait ce que fait la gauche depuis toujours : on essaie de s’unir, on y arrive moyennement et puis on perd. De leur côté, les collectifs citoyens tentent de se mêler à cette sauce. Ils ont tort et le réaliseront amèrement. Il y a une volonté de tout ce petit monde d’être au rendez-vous de l’Histoire mais il est délicat de reconstruire une offre politique en quelques semaines là où il n’y avait plus rien depuis des années.

Surtout, depuis que le temps électoral a démarré, on voit s’étendre les travaux en ville. Les échafaudages ont poussé comme des champignons et les barricades se sont encore multipliée. On réalise que Martine Vassal lance un frénétique train de rénovation et de travaux pour se construire un bilan à la hâte. Ne rien faire pendant 25 ans et tout retourner pendant les six derniers mois, ces gens pensent-ils sérieusement que les marseillais ne le remarqueront pas ? Nous croient-ils réellement si bêtes ? Ce n’est pas impossible et d’ailleurs, il est tout à fait possible que cette stratégie soit payante électoralement.

Ce qu’il s’est passé dans cette ville, c’est que pendant 25 ans, elle s’est assoupie, elle a refusé le changement et Gaudin était le maire parfait pour ça. Mais le souci, c’est que tout change tout évolue et pourquoi Marseille aurait dû être différente ? Le 5 novembre 2018, cette ville s’est réveillée brutalement en comptant des cadavres.

Depuis les manifestations de l’immédiat après-catastrophe, je ne suis passé qu’une seule fois sur les lieux du drame. Je n’y tenais pas, c’était pour le boulot. Se retrouver devant ce grand trou blanc et silencieux n’est pas une expérience évidente. On se retrouve saisis par l’effroi, le néant, le vide, la vie n’a plus sa place dans ce petit bout de quartier.

Quatre mois avant que les immeubles tombent, j’avais fêté la victoire de la France en coupe du monde précisément à cet endroit. Des tas de gens dansaient, buvaient, fumaient, riaient et s’aimaient, c’était un endroit si vivant qui célébrait un moment d’insouciance. C’était Marseille comme on l’aime et comme on voudrait qu’elle soit toujours.

Nous devons changer d’époque, écrire une nouvelle histoire, être à la hauteur des défis qui se présentent à nous et poursuivre une histoire mouvementée mais vieille de 26 siècles. Pour les morts, pour les délogés, pour l’honneur, Marseille doit redevenir une ville digne et surtout, surtout, elle doit sortir au plus vite de la saison de l’ouragan.

Written by

Marseillais.

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