On en a gros…

On en a gros. C’était la très flasque punch-line d’un sketch de Kaamelott, où deux chevaliers approximatifs viennent balbutier leurs revendications de principe à leur bon roi (“Les exploités “: le script ici, ou l’épisode ici, au prix d’une pub…).

Ils reviennent quelques saisons plus tard, à peine plus spécifiques (“Les exploités II” : ici, et le script est ici).

Le fabliau est dans l’air du temps, et de mes états d’âme. J’y trouve une image de notre débile capacité à nous lever, amusante — pour peu qu’on aime rire jaune.

C’est à dire (?)

Même en tout petit troupeau amical, même en s’étant pathétiquement préparés, les chevaleresques révoltés ne peuvent se faire comprendre que grâce à la bienveillance du roi Arthur. Ils bafouillent, ne savent plus quoi dire (ou plutôt quoi “répéter” en canon), s’accrochent à un slogan - pas si mal trouvé, mais tellement insuffisant. Finir par être entendus les désarçonne, ils en perdent le fil de leur lutte.

De son côté, le roi Arthur a bon jeu d’être longtemps dans le déni, et leur accorde un peu de reconnaissance apaisante. On imagine que tout rentrera ensuite dans l’ordre.

Tout comme ou presque, bien contre ma culture libertaire, je suis allé marcher pour le climat — autant en espérant “faire société” avec d’autres concernés, que pour écouter ce qui allait se dire. Ma paresse m’a fait négliger de faire cette exacte pancarte — merci à un copain facebook inconnu d’avoir porté ce slogan de fond de cœur. Mais promis, je vais faire la mienne , elle pourrait servir à nouveau.

Ce que je trouve triste et juste, dans ce non-slogan, c’est qu’il ne dit rien. Son “On” est rond. Il me rappelle que “on est un con” et que précisément, “on” a pas le droit d’être utilisé dans une dissertation, car utiliser “on”, c’est ce que mes professeurs m’ont appris, cela revient à dire “merde au correcteur”. C’est être trop fatigué pour être précis.

Parenthèse pédante, trop la flemme moi-même pour me risquer à me demander si tout cela ne m’engagerait pas à actualiser l’être du “on” d’Heidegger. Les himalayistes de la pensée pourront demander à ce sherpa. En gros, très en gros, Heidegger nous explique comment notre pensée tend à se conformer, et ce bien avant les bulles d’influences narcissiques des réseaux sociaux

J’aimerais que soit distingué, mais c’est subtile et peut être spécieux, ce “on” fatigué et un peu énervé d’autres tournures également imprécises, mais dominées par des injonctions surmoïques. Je pense, par exemple, à l’incantation de Michèle Obama à l’occasion de l’enlèvement des lycéennes de Chibok. ça fait une bonne image sur instagram, mais “on” ne pouvait pas être plus imprécis. Est-ce une supplique aux ravisseurs, un ordre à un commando de Seals, ou à son mari ? à la bonne fortune ? L’humanisme existentialiste mandate t-il d’adopter ces malheureuses nigérianes comme si elles étaient nôtres ? De quoi devrait-“on” se sentir responsable ? à quelle condition, en quel état peut “on” revoir “nos” filles ? En tout cas la formule évite bien de pointer un coupable, une date, une résolution. Elle ne vaut pas engagement politique.

Non, en fait, mon “on en a gros” catastrophiste climatophobe (je reprends les mots du gros Allègre, le gros joyeux…) ne vaut pas mieux. Ni que la bouillie imprécatrice de la marche pour le climat, ni que la supplique de la belle Michèle.

“On en a gros”, ça n’a au fond qu’une valeur esthétique. Je crains que le combat pour le climat ne soit déjà perdu, si son but était de ne pas dégrader notre environnement plus qu’il ne l’est aujourd’hui. Il n’est utile que de spéculer sur la forme de “collapse” qui nous attend — et en conséquence de se préparer un peu. La maison brûle, elle ne sera plus jamais comme dans nos souvenirs, et “on” ne sait pas ce qui reste à sauver.

“moi je crois plutôt que la prochaine fois, vous nous enverrez chier tout pareil”

Pour ce qui est de l’écoute de notre “roi Arthur”, vous pouvez envisager deux issues :

  • il nous entend et nous reconnaît, voire si vous êtes d’un optimisme confondant, il prend des mesures réparatrices
  • “il nous envoie chier tout pareil”, pour paraphraser Perceval. Cf. le gros Allègre.

Après la marche pour le climat, je pense que seule la seconde possibilité est à envisager.

En conséquence, je cherche 10 actions concrète pour le climat, de mon côté (j’en ferais un post bientôt). Dans une posture totalement colibriesque, je ne prends pas le temps de vous expliquer, ça ça ne compte pas c’est déjà fait et trop facile. Et si vous ne savez pas à ce stade c’est qu’est le mouvement des Colibris, et pourquoi il s’appelle comme ça, c’est que vous ne voulez pas savoir.

“cherchez pas des phrases pourries, on en a gros”

Double bonne résolution donc :

  • je ne cherche plus à convaincre autrement que par l’exemple, je ne m’engage pas dans des discussions avec des gens qui seraient “à renseigner et à convaincre”. Rien à faire, tout à déjà été dit trop de trop nombreuses fois. Trop facile de faire des phrases*.
  • Et je cherche 10 choses que je peux raisonnablement changer.

à ce titre, voir par exemple ce que propose Geoffrey Dorne, bien en avance sur moi :

Et à bientôt pour plus. Quand je saurais être plus exact, ou quand j’en aurais, encore, gros.

* cf. la préface de Guignol’s band, De Céline :
(…)
Je possède tous les écrits de grand-père, ses liasses, ses brouillons, des pleins tiroirs ! Ah ! redoutables ! Il faisait les discours du Préfet, je vous assure dans un sacré style ! Si il l’avait l’adjectif sûr ! s’il la piquait bien la fleurette ! Jamais un faux pas ! Mousse et pampre ! Fils des Gracques ! la Sentence et tout ! En vers comme en prose ! Il remportait toutes les médailles de l’Académie Française.
Je les conserve avec émotion.
C’est mon ancêtre ! Si je la connais un peu la langue et pas d’hier comme tant et tant ! Je le dis tout de suite ! dans les finesses !
J’ai débourré tous mes “effets”, mes “litotes” et mes “pertinences” dedans mes couches…
Ah ! j’en veux plus ! je m’en ferais crever ! Mon grand-père Auguste est d’avis. Il me le dit de là-haut, il me l’insuffle, du ciel au fond…
“Enfant, pas de phrases !”