L’enfer Carrefour Market

Neuf heures à 30 degrés. Pour augmenter ses marges pendant l’été, Carrefour fait travailler des caissières à des températures infernales. Quitte à mettre leur santé, voire leurs vies, en danger.

Composition tirée d’une publicité Carrefour. Logo © Groupe Carrefour

Au Carrefour Market, le directeur arpente les travées. La quarantaine grisonnante, grand, mince, jean et chemise bleue, on le voit souvent. Il sourit à ma fille, qui chasse les centimes. Me salue aimablement. Un papier traîne. Il le ramasse d’un geste calibré. Quand il n’est pas en rayon, il est à son bureau, devant les écrans de sécurité. Un talkie à la main, il épie le client douteux. L’employé désobéissant. Engoncé dans sa moyenne surface.

Tout le monde me connaît, ici. Depuis trois ans, je viens plusieurs fois par semaine. Il me sourit, et je fais tout pour qu’il ignore que je l’exècre. Depuis plusieurs mois, je me plains au groupe Carrefour de ses agissements. Et le service consommateur me répond “C’est un franchisé. On ne peut pas faire grand chose”. Avant de m’envoyer des emails faussement compatissants.

Je n’aime pas la fouille systématique des sacs. Les souris, qu’on voit un peu partout, quand on sait regarder. Et l’amabilité à géométrie variable. Au faciès.

Je n’aime pas non plus ce que raconte ma caissière préférée. Appelons-la Sylvie. De bribe en bribe, de panier en panier, elle m’explique sa fatigue. Les entorses au code du travail. Je lui conseille de ne pas se laisser faire. “Samedi prochain, faites un débrayage ! Vous verrez, vous les aurez, vos pauses !” Elle me répond “Vous savez, ici, on embauche des jeunes, malléables. Ils savent tous qu’ils ne resteront pas longtemps. Et puis, il y a beaucoup de faux-culs”.

Un jour, elle m’annonce qu’elle a donné son préavis. Sa parole se libère. Je l’invite avec une collègue à m’en dire plus, pour ma culture personnelle. Hormis les fracas de licenciement pour une poignée de centimes ou de fausse couche, je ne connais pas les dessous de la grande distribution, secteur si décrié. Et puis le métier de caissière, depuis longtemps, m’intéresse.

Nous allons évidemment parler du directeur. D’ailleurs je ne le vois plus, en ce moment. Sûrement parce qu’il fait chaud. Très chaud.

Canicule à Nantes Feydeau

“On le supplie de mettre la climatisation. Il refuse” — une caissière

Sur une banquette du Mustang, Sylvie me présente sa collègue. Appelons-la Mélusine. Elles me racontent leur périple chez Carrefour. Une société, quand on lit sa communication, férue de relation humaine. Dont les magasins sont “des lieux d’échange, où l’on apprend la différence et le bien-vivre ensemble. Où “l’esprit d’équipe est fort”. Et les relations “simples et authentiques”. Un groupe où “chacun peut s’exprimer, prendre une initiative, ou encore accéder à l’information”.

Mélusine a quitté le magasin depuis quelques mois. Au sujet des températures, elle me dit “C’était des chaleurs excessives. (…) Nous, on avait très peu d’eau. Les bouteilles d’eau, on les payait ! On transpirait à vue d’œil. Et on n’avait pas le droit de s’éventer, on avait pas le droit d’avoir de ventilateurs, rien du tout”. Elle me dit que le personnel a demandé des ventilateurs. Que sa direction a refusé.

— Et au niveau de la climatisation, on vous a dit qu’il y en avait une ?

— Oui, mais on nous a dit qu’on n’allait pas l’activer. Parce que ça coûtait trop cher.

Elle me dit avoir fait un malaise, à cause de la chaleur. “C’était l’été dernier. J’avais eu un jour de congé un lundi d’une semaine, et l’autre jour de congé c’était le dimanche de la semaine d’après. Au trois quarts de mon temps de travail, j’ai fait un malaise à cause de la chaleur et de la fatigue. J’ai demandé à quitter la caisse. Et au bout de trois fois, on m’a dit oui, parce que c’est le moment où je me suis effondrée. On m’a amenée de l’autre côté et on a mis bien trente minutes avant de me laisser partir voir un médecin”. Elle explique avoir dit “Non mais ça va pas, j’ai vraiment trop chaud, je sens que je vais faire un malaise ! Et on m’a dit attends un peu, y’a trop de monde”. Et ajoute qu’un vigile a été chargé de “vérifier son état”.

— Vous avez vu ça souvent, des chaleurs excessives au Carrefour ?

— Ben oui, tout le temps. (…) Tous les étés. Dès qu’il commence à faire chaud à l’extérieur, il fait encore plus chaud à l’intérieur.

— Et vous avez vu d’autres gens faire des malaises, ou être très affectés par la chaleur ?

— Oui, plusieurs collègues.

— Et il se passait quoi ?

— La même chose que pour moi. C’est “Bois de l’eau. Et si t’as pas d’eau et ben tant pis, t’attends”.

— Et pourquoi, “Si t’as pas d’eau” ?

— Parce qu’on devait remplir nos bouteilles toutes seules, aux toilettes. Mais quand on ne nous autorisait pas d’aller aux toilettes, on risquait pas d’aller remplir la bouteille d’eau.

Mélusine et Sylvie m’expliquent le régime des pauses chez Carrefour. Trois minutes par heures, une pause par jour. Donc 27 minutes pour une journée de neuf heures. Mélusine me dit “Ce sont des pauses qui sont chronométrées”. Elle ajoute “Souvent, ce n’est pas respecté”.

— Et il vous est arrivé de ne pas avoir de pause ?

— Oui, c’est déjà arrivé. Mais (…) sur des journées de cinq heures.

— On ne vous laissait pas faire de pause ?

— Non.

— Et quand vous vouliez aller au toilette, on vous disait quoi ?

— Attends qu’il y ait moins de monde. Ou attends que quelqu’un vienne te remplacer.

— On vous a refusé plusieurs fois d’aller aux toilettes ?

— Oui.

Sylvie opine, parfois rajoute une anecdote. Quand certains ont demandé des ventilateurs, elle a vu, en été 2017, distribuer des bouteilles d’eau. Enervée de trouver des bouteilles entamées, sa hiérarchie décide d’arrêter la gratuité, puisque le personnel “gâchait” l’eau minérale. Elle me dit s’être plainte de nombreuses fois de la chaleur. “J’ai demandé s’il y avait une climatisation. Si elle allait être réparée. (…) On m’a dit qu’elle était cassée. La dernière fois, on m’a dit qu’il ne faisait pas très très chaud en ce moment. (…) J’ai demandé si on pourrait mettre la climatisation l’été. On m’a dit je pense qu’il n’y en aura pas”.

Elle me dit “Une fois j’avais très chaud, (…) tout mon corps tremblait. Mes collègues, même quand elles me tenaient la main, ma main tremblait encore dans la leur. Il y en a une autre qui a été vomir, une autre qui a eu une migraine. [Quelques jours plus tard], une collègue qui a fait un malaise. Suite à ça, j’ai redemandé s’il y allait y avoir quelque chose de fait. S’ils ne pouvaient pas nous mettre des ventilateurs en caisse”. Elle a un blanc. “On m’a dit que non”.

Quand je lui parle de son uniforme, Sylvie me dit “J’avais fait la demande de porter des shorts et des jupes. Et ça avait été refusé”.

Sylvie me parle également d’une de ses collègues qui souffrait de règles douloureuses et abondantes. “Elle avait des douleurs. Elle demandé pendant deux heures, je crois. Elle a appelé plusieurs fois pour aller aux toilettes. Elle avait ses règles, elle avait des douleurs au ventre, elle avait envie de faire pipi en plus de se changer. Et (…) le moment où elle a pu aller aux toilettes, c’est parce que je suis arrivée. J’ai vu qu’elle était pas bien. J’ai installé ma caisse et j’ai appelé l’accueil directement pour dire oui, je suis là, est-ce que peux la remplacer pour qu’elle aille aux toilettes ? (…) Quand je suis allée la remplacer, il y avait du sang sur sa chaise. (…) Elle appelait pour dire que ça commençait à déborder. Ils ne l’ont pas laissé rentrer chez elle se changer ou quoi que ce soit. Elle a dû retourner en caisse avec son pantalon taché”.

A la fin de l’interview Sarah, la patronne du Mustang, me regarde effarée. Elle me dit “Putain, c’est du lourd”.

Au supermarché, la chaleur devient absolument intenable. A chaque fois que je passe, en parlant du directeur, je demande “Alors, il climatise pas ?” On me répond non, avec un sourire gêné. Un jour, un caissier me dit “Il est, comment dire…” Je réponds “C’est un connard, quoi”. Il rigole. “Ça, c’est vous qui l’avez dit !”

Je pense au personnel. La plupart sont des mômes. Et pour la première fois de ma vie de client, j’ai peur pour eux. En caisse, je repère Sylvie :

— Alors, toujours pas de climatisation ?

— Non.

— Bon, vous vous bougez pas... Il va falloir que je m’y colle.

Le lendemain, je reviens muni d’un thermomètre infrarouge. Une autre caissière me dit “Hier, il y a encore une collègue qui a fait un malaise. [Le patron] veut rien entendre !” Et elle ajoute “Ah ben lui, il est tranquille dans son bureau !”

Je parcours tranquillement le supermarché en prenant la température au thermomètre infrarouge, utilisé dans la médecine et l’industrie. Sur chaque photo, l’écran indique la température exacte de la surface touchée par le point rouge. Ou, s’il n’y a rien, de l’air ambiant.

Lien vers le tweet

Je montre mon tweet à la caissière à qui j’avais parlé. Son visage s’illumine. “Vous avez mis ça sur Twitter ? Merci !” Aux caisses rapides, un autre caissier. Il lit difficilement, les sourcils froncés. Quand il réalise ce que je viens de faire, il me regarde avec des yeux d’enfant. “Génial !”

Une fois dehors, j’appelle le directeur du supermarché. “Vous climatisez, dans votre supermarché ?” Le plus tranquillement du monde, il me répond “Ouais, ouais ouais... Tout à fait”. Je continue. “Je suis arrivé chez vous il y a cinq minutes, et avec un thermomètre infrarouge j’ai trouvé des températures de 30 degrés en caisse, de 26 degrés sur les oeufs, et de 27 degrés sur les fruits. Vous pensez toujours climatiser ?” Enfermé dans son mensonge, il confirme encore une fois.

Sur Twitter, la nouvelle est relayée à toute vitesse. A la maison, fier de moi, je tweete : “Quelque chose me dit que la climatisation va vite revenir, au Carrefour Market de Nantes Feydeau”.

Peu après, une source me contacte. Extérieure à Carrefour mais informée du dossier, elle m’assure que Carrefour “essaie de faire pression sur le patron local” pour rétablir la clim. Qu’il y a forcément des dérives, dans un groupe qui emploie plus de 300 000 personnes. Quand je demande ce qui se dit en interne, elle m’écrit “Pour un salarié qui se plaint de la chaleur, tu en as un qui se plaint d’avoir froid avec la clim”.

Confiant, j’informe Sylvie. Elle me dit que selon un expert qui aurait visité les lieux, la climatisation n’aurait jamais été installée. Rien de tout cela, il me semble, ne pourrait exister sans l’aval du groupe.

Le lendemain matin, j’annonce à des amis brocanteurs “Je vais faire chier Carrefour”. Ils se regardent. “Ça recommence !” L’un d’eux ajoute “Qu’est-ce que t’en as à foutre des caissières ? Elles ont qu’à faire un autre métier !”

Au bistrot du coin, Rocky se moque gentiment de moi.“Lui, il fait chier son monde ! C’est son occupation !” Soudain plus sérieux, il dit “Carrefour, ils mettent des milliers de gens dehors, et leur PDG part avec des millions de retraite chapeau. Soit il faut payer les PDG, soit il faut mettre la clim. Et ben ils ont choisi !” Il prend une gorgée de bière. “On s’en fout des petits”.

Le soir, dans une chaleur moite, je promène le chien avec ma fille :

— Si on rétablit la clim, les caissières, elles vont nous adorer.

— Mais le patron, il va nous détester !

Derrière un supermarché, la politique d’un groupe

La direction du magasin est consciente de la gêne que cette situation peut momentanément occasionner à ses collaborateurs et clients” — Service presse

Le lendemain, j’envoie un texto à Sylvie. “Quelque chose a-t-il changé depuis le signalement ?” Elle me répond “Rien, on crève toujours de chaud”.

Au Casino de mon quartier, supermarché de surface presque équivalente, une vague de frais m’enveloppe dès la porte. J’aborde un vigile en rayon. “Il fait bon, chez vous !” Il me rend mon sourire. “Ça fait du bien, hein ?” Je lui demande si le magasin climatise. Il me répond “Non, c’est les frigos qui refroidissent le magasin. Il n’y a pas de climatisation”.

Effectivement les rayons frais — ouverts alors qu’ils sont fermés par des portes en verre au Carrefour Market — sont disposés stratégiquement pour refroidir l’ensemble. Et comme le lieu est bien ventilé, l’effet est similaire à une climatisation.

Une transformation dont les effets étaient bien connus du groupe. Dans une interview à Ouest France en 2015, le directeur du Carrefour Market de Cabourg l’admet bien volontiers :

On se demande quel était le niveau de confort à Cabourg, le 1er juillet 2015, quelques mois après la transformation du magasin. Quand il faisait 32° à l’ombre. Ou deux jours après, quand il faisait 30°. Ou trois jours après, quand il faisait 29°. Ou quatre jours après ça, 28°. Ou le 16 juillet, avec 32°. Pour juillet et août, dix journées à au moins 28° sous abris. Visiblement, pour Carrefour, ce n’est pas un problème.

Peu après l’explosion de mon tweet, un email : “Position Carrefour Nantes Feydeau”. Il vient du service presse du groupe.

C’était donc vrai. Non seulement le directeur m’a menti en disant climatiser, mais il ment à son personnel depuis le début. La climatisation n’a jamais été installée !

“Aucune nécessité” de climatiser, à Nantes ? Je prends une demi-heure pour vérifier les températures de 2015 à maintenant. Le résultat est encore pire que je pensais.

Une analyse informatique des températures nantaises révèle que le mercure a atteint 28° minimum pendant 87 jours. En tout, 23 semaines caniculaires. Plutôt également réparties sur les trois dernières années. Rien d’exceptionnel, donc.

28 ou 30 degrés, ces températures ne font pas peur à Carrefour. Mais quand il communique, le groupe adopte un autre ton. Dans une page du site internet de Carrefour intitulée “5 astuces pour ne pas souffrir de la canicule au bureau”, on trouve des informations contredisant totalement le traitement réservé à son personnel. Comme par exemple, sur les températures :

Le site donne également des conseils pour bien vivre au bureau :

A la fin, le document renvoie au site du gouvernement sur le plan canicule. On y trouve cette mise en garde :

Le site du gouvernement recommande de boire de l’eau, maintenir les locaux frais. Et passer “plusieurs heures par jour dans un lieu frais”. Parmi les exemples : le cinéma, la piscine et… Le supermarché.

Dans une publicité intitulée “Il fait trop chaud pour travailler”, la marque mêle promotions pour boissons et crèmes solaires à des conseils santé. Comme l’utilisation de ventilateurs et climatiseurs. On y trouve, entre autres, cette invitation :

Un soir, je reçois un email d’un cadre de Carrefour. Il me dit “Je suis au courant d’énormément de choses. Ça ne les arrange pas que je sois au courant, on me met de plus en plus à l’écart. Mais ça, peu importe. J’en sais suffisamment pour savoir quelles sont leurs pratiques”.

Quand je lui parle des températures chez Carrefour Market, il me dit “Ce qui est bien ce que, (…) je connais toutes les stratégies des directeurs qui sont en magasin, puisqu’on leur enseigne de faire quelque chose de précis. (…) Concernant la température : il faut savoir qu’il y a quelques années en arrière, (…) ils ont fait des investissements assez conséquents du fait de la législation qui a changé. Et qui demande à tous les supermarchés (…) d’avoir des portes, pour des questions d’économies d’énergie. (…) Il fallait le faire avant 2020, à ma connaissance (…). Il faut savoir qu’à partir du moment où ils ont fait les premiers magasins, il ont vu les températures. Avant, les meubles frais étaient ouverts, refroidissaient le magasin. (…) Si vous vous souvenez bien, les dernières années, vous rentriez dans les magasins et même à la limite, vous aviez froid. Et en hiver, c’était la cata, (…) c’était l’inverse qui se produisait. Comme les meubles froids étaient ouverts, souvent (…) dans certains magasins, il fallait être couvert pour travailler. Aujourd’hui, ce problème de froid existe beaucoup moins. Mais par contre, ils savent depuis les premiers magasins que la conséquence de la fermeture des frigos, c’est la hausse des températures dans les magasins, ils savent qu’il faut des systèmes de climatisation, mais ça coûterait trop cher ! Donc ça fait des années que ça dure. C’est pas d’aujourd’hui ! (…) A l’époque, on nous a dit qu’il y avait une loi qui impose à tous les supermarchés d’ici 2020, pour des raisons d’économie d’énergie (…) La contrepartie, c’est qu’on est dans l’obligation, afin de maintenir les magasins à une température normale pour travailler, pour faire ses courses, il fallait mettre de la clim. Et tout le monde, quand on en parle, à l’époque j’étais dans l’équipe (…) qui faisait le remodeling des magasins. (…) Systématiquement, on leur disait vous allez avoir chaud. Avant, vous aviez froid. Maintenant, vous allez avoir chaud. Et tout le monde reconnaissait que c’était ce qui se produisait. On le savait depuis longtemps, puisque les premiers magasins [qui ont été transformés], on s’est bien rendus compte de ce que ça provoquait. Et en plus, il ne fallait pas être complètement débile pour comprendre que le système de refroidissement était fait par les frigos ! Donc c’est la loi qui a été correctement appliquée par Carrefour, sauf qu’après la loi ne dit pas il faut de la clim pour les salariés, pour les clients”.

— Donc en fait, si j’ai bien compris, les Carrefour Market ne sont pas climatisés ?

— Il y en a qui sont climatisés.

— Parce que la direction l’a décidé ?

— Non. Les directeurs sont des pantins, dans les groupes. (…)

— Sauf les franchisés ?

— Non, la franchise, c’est le franchisé qui doit décider d’investir.

La “loi” dont il me parle est un accord passé en février 2012, dans les dernières lueurs de la Sarkozie, entre le gouvernement et les grands groupes de distribution. Avec comme objectif de “réduire les consommations d’environ 20 % à horizon 2020, soit la consommation annuelle de 16 millions d’habitants”. Quand je lui demande de m’expliquer la loi sur les limites de températures pour le personnel, il me dit que c’est très flou. “Il faut vraiment que ce soit insupportable”. Je décide de faire le parallèle avec l’élevage. Par exemple avec le porc, très proche, à ce niveau, de l’homme.

Dans les élevages en bâtiment, le porc est à l’abri des intempéries et l’air est renouvelé régulièrement, et ventilé. La température maximale y est de 28°. Pendant son transport, la législation impose une ventilation et interdit de dépasser les 30°. Aucun égard de ce type pour les caissières. “Parce que, tu comprends, un porc, ça rapporte. Alors qu’un salarié, ça coûte ! T’as rien compris au capitalisme !”

J’appelle un vétérinaire spécialisé dans les animaux d’élevage, recommandé par l’Ordre. Il me confirme les températures. Je lui demande ce que dit la loi. Il me répond “On n’a pas la zone interdite, si vous voulez. C’est vrai qu’on ne se pose même pas la question en élevage. C’est du bon sens, si vous voulez. Du bon sens que n’ont pas les humains ! L’éleveur, il ne lui viendrait pas à l’idée de monter à 30° ! (…) Si la neutralité thermique du porc est à 25, on mettra la limite à 27. Au delà, les ventilateurs se déclenchent”. Puis il me dit “Je confirme, et vous pouvez le mettre dans un article, que les animaux sont mieux traités que les gens. C’est une vraie problématique aujourd’hui”. Il ajoute “Ce qui me semblerait cohérent, c’est qu’à chaque fois qu’on donne un euro pour protéger un animal, on donne le même euro pour protéger les humains. Regardez cette abîme qu’il y a entre l’indifférence remarquable de la population française, et de la population européenne dans son ensemble, à l’égard des migrants qui sont en train de crever pendant qu’on est allègrement en train de se dorer la pilule sur les plages, et puis la forte préoccupation qu’on peut avoir pour les animaux d’élevage. On se dit, quand même, il y a quelque chose qui n’est pas d’une cohérence extrême !”

Le 16 juillet, quatre jours après mon tweet, Sylvie m’envoie un texto. “On nous a installés deux ventilateurs aujourd’hui”. Pour 35 personnes. Elle m’explique que cela n’a eu aucun effet sur la température. Deux jours plus tard, je décide d’aller vérifier. Il fait 28° à l’extérieur. Pourtant, j’ai l’impression d’entrer dans un four. Je mesure 30° en caisse. Les ventilateurs sont positionnés en hauteur, à chaque extrémité. On ne sent pas le moindre bruissement d’air frais. Sylvie me dit “Quand on a vu ça, tout le monde a ricané. (…) Le directeur disait à tout le monde vous avez vu ? Vous avez des ventilateurs !”

A l’entrée du magasin, je croise la caissière qui avait été rayonnante en lisant mon tweet. Cette fois-ci, elle est visiblement effrayée. “Encore vous !” Je lui souris et fais demi-tour vers l’escalator, direction la sortie. Quelque chose me dit que je n’aurais pas été le bienvenu.

Il est temps de mesurer la température dans un autre établissement. Au supermarché du rond point de Vannes, toujours à Nantes. Les rayons frais ne sont pas tous fermés. Il fait un peu moins chaud. Orangina en main, je me dirige en caisse. Caché par un pilier, je prends la température. 25°. C’est mieux ! Je fais la queue en caisse quand la caissière attire mon regard. Elle porte une assez épaisse veste rouge sans manche. Une cliente lui fait la conversation. “Il fait chaud !” La caissière répond “Oh ! C’est rien à côté d’hier !” Entre deux clients, elle s’évente avec un prospectus. Je m’aperçois que les autres caissières sont également habillées avec des vêtements chauds. Pour avoir une preuve et en savoir plus, je sors discrètement mon téléphone et prends la caissière devant moi en photo.

Immédiatement après, un vigile m’interpelle. Il se tenait juste à côté de moi. Il me demande pourquoi j’ai pris une photo. Je refuse de répondre. Très agressivement, à quelques centimètres de mon visages, il me dit “Donnez moi votre portable !” Je refuse. Il me dit “Vous allez voir, je vais vous montrer ce que c’est la loi”. Il appelle son responsable : “Vous allez vous expliquer !” Totalement pris de cours, je me reprends et décide d’en profiter pour poser des questions. En attendant l’arrivée du directeur, le vigile me dit “Vous restez là”. Je lui réponds immédiatement “Ah non non, vous ne me retenez pas, monsieur !” Il confirme. “Je vous retiens !” Je lui dis “C’est une détention illégale, je vous interdis de me retenir !” Le vigile me redit “Donnez moi votre portable !” Je lui demande son nom. Il refuse de me le donner. Il me redit “Vous allez vous expliquer !” Je commence un peu à avoir peur. Il me dit “Vous allez sortir votre portable !” Je refuse à nouveau.

Le directeur arrive. Je me dirige droit sur lui. “Bonjour monsieur, je suis journaliste. Je peux vous poser des questions, s’il vous plaît ? Pourquoi on me retient ? Pourquoi on m’empêche de travailler ici ? Pourquoi ce monsieur dit qu’il veut me retenir ?” N’ayant aucune réponse, je décide de reprendre la main. “Dites moi monsieur, pourquoi vous faites porter des doudounes aux caissières alors qu’il fait 25 degrés ?” En partie pour me protéger, je repose la question encore et encore. Le directeur m’ignore totalement. D’abord hostiles ou neutres, les clients commencent à devenir curieux. Le directeur m’attire plus loin, vers le guichet.

— Pourquoi vous faites porter des doudounes au personnel ?

— Des doudounes ?

— Le personnel porte une doudoune, là.

— Il fait ce qu’il veut, le personnel !

— Ah bon, il fait ce qu’il veut ? Pourquoi [la caissière] vient de se plaindre d’avoir chaud ?

Et là, il me dit “Est-ce que vous avez bu de l’alcool, ou des substances illicites ?” J’en pouffe de surprise. “Non non !” Il me dit “Vous avez pas l’air dans votre état normal”. Désorienté par l’absurdité de l’argument, je continue quand même. “Non, monsieur, je vous pose une question claire : pourquoi, est-ce que le personnel, alors qu’il fait 25 degrés, porte des doudounes ?” Il me dit “Je n’ai pas à vous répondre”. Il dit au vigile “Vous allez raccompagner monsieur à la sortie”.

Craignant pour ma sécurité, et me rappelant des nombreux clients de la grande distribution blessés, voire tués par des vigiles, je m’empresse de coopérer. Avant de partir, je demande son nom au directeur. Il me répond “Peau de zob”.

Rien de tout cela sur le site de Carrefour, bien évidemment :

J’appelle un syndicaliste pour lui raconter. Je lui parle de l’accusation d’ébriété. Il rigole et me dit “C’est le seul cas où ils peuvent refuser l’entrée”. Il me dit “La direction opérationnelle a dû envoyer un flash. Un flash, c’est un message court qu’ils envoient à tous les directeurs : attention, il y a quelqu’un qui vient avec un thermomètre. Ils ont dû mettre votre photo. Moi, j’ai ma photo affichée dans tous les Carrefour Market ! Parce que je n’ai pas le droit de rentrer, en tant que responsable syndical, en dehors de ma région. (…) Si je m’arrête pour discuter avec un employé, je risque le licenciement”. En reparlant de mon expulsion du supermarché, il me dit “S’ils font ça, c’est qu’il doit y avoir des dysfonctionnements énormes !” Et il ajoute “Vous faires comme moi, vous achetez un alcootest ! Ils me l’ont fait à Marseille”.

Je lui demande combien de Carrefour Market, d’après lui, sont climatisés. Il me dit “Normalement, ils sont tous climatisés. (…) Celui de Nantes, c’est un franchisé. Quand tu climatises, tu consommes de l’électricité. (…) Le mec, il n’a pas envie. Déjà que les frigos tournent H24, les réserves tournent H24 (…), le mec, il n’a pas envie de se faire chier. Il n’a pas envie de payer une facture de plus. Déjà en hiver, il ne chauffe pas. Il se dit qu’avec la chaleur humaine des employés et des clients, ça se chauffe tout seul”.

Je lui résume ce que m’a dit le cadre de chez Carrefour. Que le groupe avait choisi de ne pas climatiser. Il me dit “Quand tu as le froid qui est sous vitres, tu dois climatiser. Quand c’était ouvert, cette fraîcheur climatisait le magasin. Mais une fois que c’est fermé, vitré, la fraîcheur reste dedans. (…) Tu dois climatiser pour le personnel et la clientèle. Et les œufs. Et les conserves à bocaux”.

Je lui redis ce que j’ai entendu : que le groupe aurait choisi de ne pas installer la climatisation. Il me répond “Non. C’est faux. Pour pas climatiser les Carrefour Market, il faut une décision du comité d’entreprise. Et ça, les syndicats auraient été vent debout. C’est pas possible”. Et pourtant il dit “Je travaille dans un Carrefour Market. Au mois d’août, il fait chaud à l’intérieur ! En plus généralement il y a une baie vitrée, le soleil tape dedans… A l’intérieur, tu cuis”.

— Donc ce que vous me dites, c’est que la majorité ont la clim, mais qu’ils refusent de la mettre ?

— Ils refusent de la mettre, bien sûr ! (…) Un directeur de magasin touche une prime (…) sur ce qu’on appelle les réductions de fonctionnement. Si tu as [par exemple] dix mille euros d’électricité et que l’année prochaine tu te retrouves à huit mille euros, ça fait une différence de deux mille euros. Et ben ils vont te donner mille euros. Pour t’inciter à baisser encore plus. Après, c’est politique. C’est des réductions des coûts.

Histoire de vérifier son identité, j’obtiens le nom du directeur du Carrefour qui m’a viré. Et décide de l’appeler. Il me confirme ses actes. Et me demande mon nom pour me poursuivre en justice. A sa grande surprise, je lui donne. Et lui repose la difficile question sur les doudounes des caissières. Après m’avoir assuré que les caissières disposent d’une ventilation, que je n’ai pas vue sur la photo, il me dit “La conversation s’arrête là”. Je lui réponds “Au revoir, peau de zob !”

Drôle de concept : la caissière qui a chaud, mais “choisit” de garder sa doudoune.

Résignation, peur et précarité

“Alors, c’est ta nouvelle croisade ?” — Une amie.

“Pourquoi ils disent qu’à Nantes on n’a pas besoin de climatisation, c’est ridicule !” me dit Fatiha Chalal, déléguée centrale de la CGT Commerce. Nous discutons. Elle me dit “La problématique (…) c’est que les salariés ne remontent pas les choses (…). Bien souvent, [les salariés] nous disent laisse tomber, sinon ça va nous retomber dessus. (…) C’est très compliqué, pour intervenir”.

Je lui explique avoir conseillé le blocage du Carrefour Market. Elle me répond “Qu’est-ce que j’aimerais voir un magasin bloqué ! C’est tellement rare ! C’est mon rêve depuis vingt ans, un supermarché bloqué par les salariés ! On a fait des grèves, on a fait des mobilisations… Il y a eu un magasin Carrefour Hyper de bloqué sur Marseille. Ils ont eu l’aide des dockers, donc ça a un peu impressionné. Les salariés eux-mêmes ont été impressionnés, ils ont pu bloquer le magasin”.

Effectivement, des salariés Carrefour se sont mis en grève en 2008 pour obtenir de meilleures rémunérations et l’augmentation de leurs tickets restaurant. Payés moins de 1000 euros net par mois, ils demandaient “une prime exceptionnelle de 250 euros, une hausse sans condition de leur ticket restaurant de 3,05 à 4,50 euros, ainsi qu’une augmentation du nombre d’heures de travail pour les salariés à temps partiel le désirant”. Après seize jours de blocage, ils obtiennent 45 centimes d’augmentation sur leurs tickets restaurant. Et trois heures de travail en plus par semaine. Bel exemple de dialogue social pour le premier employeur privé de France.

Chalal me dit “La réalité du salariat du commerce, c’est la précarité. C’est la peur. Il n’y a pas que Carrefour, il y a aussi les autres enseignes. (…) On va te faire faire des horaires à la con, on va te faire travailler le dimanche. Des trucs comme ça. Pour les jours de congés, on ne va pas accorder les dates demandées. On connaît ça !” Je lui parle “d’un mélange de jemenfoutisme et de peur”. Elle me répond “C’est la peur qui domine. Je le vois depuis plus de vingt ans. (…) C’est horrible. C’est un salariat très, très précaire”.

— Carrefour dit on a 91% de CDI.

— Mais il faut regarder le contrat ! C’est un contrat de vingt-six heures. Un contrat de trente heures. Ce n’est pas parce que c’est un CDI à trente heures que t’es bien, que tu vis bien ! C’est précaire, un contrat de vingt-six heures !

— En plus, tu ne peux pas travailler ailleurs, parce que tu es en CDI.

— Tu pourrais travailler ailleurs pour compléter. Mais pour cela, il faudrait pouvoir avoir des horaires fixes ! Un temps partiel, chez Carrefour, n’a jamais d’horaires fixes !

— Donc tu es complètement baisé, en fait…

— C’est fait pour que tu restes dans une précarité telle que tu dépends de ton employeur. Tu lui es redevable.

Epilogue

“Le profit de l’un est le dommage de l’autre” — Montaigne

Il y a 1031 magasins Carrefour Market en France. Parmi eux, 456 sont “intégrés” : ils appartiennent directement au groupe Carrefour. Ces magasins intégrés emploient 27 735 personnes.

La majorité des Carrefour Market, 575, appartiennent à des franchisés. Les chiffres ne sont pas connus, mais on peut estimer qu’ils emploient au moins 15 000 personnes. Donc peut-être 40 000 pour l’ensemble du réseau.

Combien de milliers de caissières et caissiers, de personnels de rayon, d’apprentis, de stagiaires, travaillent l’été sans climatisation ? Je n’ai pas, aujourd’hui, de réponse. Mais il serait dur de ne pas voir, dans cette situation, un système. Dernière option d’un groupe en perte de vitesse. Qui fait des économies partout. Même sur la santé, la dignité de ses salariés. Tout en clamant “veiller à la santé et à la sécurité des collaborateurs”.

Un groupe qui se prive de tout. Sauf ses dirigeants, qui se sont versé, malgré de mauvais résultats financiers, des primes stratosphériques. Malgré les pertes, Carrefour a conservé ses bonnes habitudes. Les même priorités. Jusqu’à en être pénalement responsable ?

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