Le Moyen Orient, cette poudrière made in Occident


Non, le Moyen Orient n’est pas une terre de terroristes. Mais oui, nous avons une grande part de responsabilité dans les crises actuelles. Et oui, il faut en parler.

Stringer Reuters

Puisque le terrorisme est d’actualité, j’ai effectué quelques rappels historiques dans un premier article, que vous pouvez lire ou relire ici :

Je vais maintenant pouvoir parler des origines des conflits contemporains au Moyen Orient.

Il est nécessaire, pour comprendre les ressorts du terrorisme, de connaître le contexte de naissance de la situation géopolitique actuelle et donc son histoire au XXe siècle. Comme vous le savez probablement, le terrorisme dans cette région n’est pas l’apanage d’un groupe en particulier mais de plusieurs, et nous allons nous intéresser aux deux groupes qui ont le plus fait parler d’eux récemment : Al-Qaïda et DAESH.

Le Moyen Orient est un ensemble géographique qui a une histoire complexe et dont les frontières et les régimes politiques ont de nombreuses fois évolué pendant les dernières décennies.

D’abord majoritairement colonisés, les pays de cette région ont progressivement gagné leur indépendance. C’est dans ces processus de transition et d’affirmation de nouveaux pouvoirs que l’ont peut trouver de nombreuses sources des conflits actuels.

Enfin, les différentes interventions extérieures dans ces pays ont eu des conséquences très importantes et ont indéniablement leur part de responsabilité dans la situation actuelle.


Décolonisation et nations

Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, les puissances européennes se partagent les morceaux du défunt empire ottoman. A la suite du traité de Sèvres, ses territoires arabes (Liban, Syrie, Irak, Palestine, Arabie) sont divisés entre les Anglais et les Français, qui établissent des protectorats.

Ceux-ci volent en éclat dans l’entre-deux guerres et après la Deuxième Guerre Mondiale. A leur place apparaissent des Etats-nations, de grands ensembles aux frontières arbitraires, tracées à la règle sur de grandes cartes militaires. Les territoires des peuples et des différentes ethnies ne sont pas respectés, on se retrouve avec des Etats qui divisent des peuples (les Kurdes sont en Irak, en Iran, en Syrie et en Turquie ; voir carte ci-dessous) et religions, mais aussi qui en réunissent de très différents (en Syrie il y a des Kurdes, des Alaouites, des Turcs, des Arméniens, des Yézidis, des Arabes, mais aussi des Sunnites, des Chiites, des Chrétiens, des Juifs…).

Limites historiques du Kurdistan, carte réalisée par Philippe Rekacewicz en mai 2013

L’Etat saoudien et l’islamisme

Certains de ces Etats se sont affirmés rapidement comme des démocraties (le Liban depuis 1926), d’autres comme des royaumes : Egypte jusqu’en 1952, Irak jusqu’en 1958, Arabie Saoudite depuis 1932.

Ce dernier pays, de plus de deux millions de kilomètres carrés, est une monarchie absolue de droit divin qui abrite les deux plus importants lieux saints de l’islam : la Mecque et Médine. Ce régime a fondé sa légitimité sur la religion, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur : afin de maintenir son pouvoir et de le justifier, une véritable propagande religieuse a été mise en place dès les années 1960 afin de promouvoir le sunnisme et donc de protéger les usages religieux qui justifieraient la monarchie.

Il faut en effet des outils puissants pour contrôler un pays à la population grandissante : il est passé de 5 millions d’habitants dans les années 1940 à 30 millions dans les années 2010. C’est la promotion de cet islam wahhabite (sunnisme « réformé ») qui a provoqué des tensions de plus en plus fortes dans le monde musulman, allant jusqu’à créer des conflits lorsqu’une branche différente de l’islam s’impose.

Nous en avons l’illustration de nos jours avec la grande inimitié entre l’Arabie Saoudite et l’Iran (shiite). C’est cette guerre de religion larvée, qui se fait de façon indirecte, qui va avoir un rôle déterminant dans la guerre syrienne : l’Arabie Saoudite, afin de soutenir son « camp » sunnite face à un potentiel ennemi shiite, a financé et équipé des groupes rebelles islamistes sunnites…qui s’opposent finalement à des milices locales, shiites ou non, équipées et entraînées par l’Iran et le gouvernement irakien shiite.

Portrait non daté du roi Abdel Aziz ibn Saoud d’Arabie Saoudite, 1er souverain de la dynastie saoudienne (AFP)

Les Etats-Unis, l’Irak et la Syrie

C’est dans ce très fragile équilibre, constitué tant par des Etats instables et autoritaires que par des tensions entre obédiences religieuses, que des guerres ont éclaté, et notamment les guerres d’Irak.

Lorsqu’en 2003 les Etats-Unis déclarent la guerre à Saddam Hussein, ils la justifient par la présence d’imaginaires armes de destruction massive dans ce pays de « l’axe du mal ».

Tout le monde sait alors que les deux véritables objectifs sont : faire fonctionner l’industrie de guerre américaine dans laquelle les membres du gouvernement américain de l’époque avaient de grands intérêts, et de faire main basse sur les concessions pétrolières du pays.

En faisant ainsi les Américains et leur coalition ont certes éliminé un dictateur, mais par la force… et au prix de la déstabilisation d’un des plus grands pays du Moyen Orient.
Les multiples groupes ethniques et confessionnels en Irak

L’Irak était stable tout d’abord parce que c’était une dictature qui imposait la paix et le calme par le sang et les gaz toxiques, mais surtout parce que son régime se revendiquait laïc. Une fois que ce régime a été abattu une démocratie a été mise en place par l’occupant américain, qui n’a pas pris la peine d’instaurer des garde-fous : les Shiites majoritaires ont logiquement pris le pouvoir, mais sans intégrer véritablement les Sunnites. C’est ce qui a créé du ressentiment, des révoltes et des violences.

Les chefs de guerre, militaires et humiliés sunnites de cette période ont directement constitué les rangs de groupes armés islamistes locaux… dont certains ont ensuite constitué DAESH.


Al-Qaïda et DAESH utilisent le prétexte du religieux au service de la guerre.

On ne fait pas forcément la guerre au nom de convictions religieuses, mais on affirme que l’on a des convictions religieuses pour faire la guerre. Au nom du sacré on peut commettre des atrocités. On attaque non seulement ceux qui ne sont pas de la même religion, mais aussi ceux de la même religion sous prétexte qu’ils n’en respectent pas les « vraies » règles. Les musulmans qui meurent dans ces guerres de religion se comptent par dizaines de milliers, les réfugiés et déplacés par millions.

D’Al-Qaïda à DAESH

Al-Qaïda, « la Base » en arabe, est un mouvement jihadiste fondé en 1987 par deux personnes dont Oussama ben Laden. Il est issu d’un groupement armé qui avait été constitué pendant la première guerre d’Afghanistan pour lutter contre l’URSS (entre 1979 et 1989).

Son but était de lutter contre les gouvernements qu’il considérait comme des « croisés » (référence aux Croisades), avec à leur tête celui des Etats-Unis, et qui interfèreraient dans les affaires des nations dites islamiques.

Le terrorisme est son mode d’action privilégié :

  • 11 septembre 2001 : World Trade Center, Pentagone (2977 victimes)
  • 16 mai 2003 : dans des hôtels et restaurants à Casablanca (33 victimes)
  • 11 mars 2004 : dans des trains à Madrid (191 victimes)
  • 7 juillet 2005 : dans des stations de métro et un bus à Londres (52 victimes)

La deuxième guerre d’Afghanistan, déclenchée en 2001 en réaction aux attentats, signe paradoxalement l’arrêt de mort d’Al-Qaïda : toutes ses capacités opérationnelles de grande ampleur sont annihilées, et le régime qui les soutenait, celui des Talibans, est vaincu. Les attentats perpétrés après 2001 sont plutôt le fait de cellules qui se réclamaient du réseau Al-Qaïda : le mouvement d’origine n’avait plus les moyens d’organiser des actions de la même importance que celle du 11/09/2001, ses actions dépendaient donc de groupes qui s’y étaient affiliés ou qui lui avaient déclaré leur allégeance.

Oussama ben Laden a été tué par des forces spéciales américaines en 2011 au Pakistan. La branche de cette organisation qui reste très active de nos jours est « Al-Qaïda au Maghreb Islamique » (AQMI), très présente au Mali.

Drapeau le plus fréquemment utilisé par Al-Qaïda. Le texte écrit en arabe est la chahada, la profession de foi musulmane (« J’atteste qu’il n’y a pas de divinité en dehors de Dieu et que Muhammad est son prophète »)

En 2006 « Al-Qaïda en Irak » forme avec 5 autres groupes jihadistes le Conseil consultatif des moudjahidines en Irak, qui proclame plus tard dans l’année « l’Etat islamique d’Irak ».

En 2013, avec l’avancée vers la Syrie depuis 2012, « l’Etat islamique en Irak et au Levant » est proclamé (ISIS étant son diminutif anglais). Son nom arabe complet donne l’acronyme DAECH, utilisé par ses opposants. En 2014 le rétablissement du califat est annoncé sous le nom « d’Etat islamique » (ad-dawla al-islamiyya).

La controverse sur le nom existe car l’ensemble de la communauté internationale lui refuse le statut d’Etat, ce que cette organisation n’est pas. L’usage de l’acronyme DAECH n’est pas non plus neutre car il est devenu courant sous l’impulsion des chaînes de télévision qui s’y opposent pour une bonne raison : en arabe daes signifie « celui qui écrase du pied » et dahes « celui qui sonne la discorde » : ces significations péjoratives sont évidemment rejetées par ses partisans. Les appeler DAECH c’est donc se positionner en ennemis (ce qui n’est pas forcément un problème). Ceux qui souhaitent à tout prix rester neutres peuvent adopter la manière de faire de l’Agence France-Presse (AFP) : l’appeler « l’Organisation Etat Islamique ». Ainsi on ne prend pas parti, on ne se range pas du côté de ceux qui estiment que cette organisation est un Etat et qu’elle est islamique, ni du côté de ceux qui la combattent : on parle tout simplement d’une organisation qui s’est donnée ce nom particulier.

Drapeau le plus utilisé par l’organisation « Etat islamique » (le texte en arabe signifie « il n’y a de dieu que Dieu »)

Pour mobiliser leurs troupes et attirer de nouveaux combattants, ces deux groupes ont déclaré le jihad (un devoir religieux pour les musulmans). Ce terme signifie « effort », « lutte ». Différents types de jihad peuvent ainsi être identifiés : faire des efforts pour s’améliorer, pour améliorer la société, pour combattre son égo, Satan, les hypocrites…et enfin les infidèles. Il va sans dire que le moment où le jihad de combat commence à se justifier dépend de la religiosité des personnes. Ce moment dépend aussi de la façon dont une situation peut être analysée : à partir de quel moment estime-t-on que l’oumma (la communauté des croyants) ou la religion sont menacés ?

C’est pourquoi on parle, pour ce jihad de combat, d’islamistes : leurs analyses sont extrêmes, amplifiées. Pour certains courants de l’islam le jihad offensif est par exemple interdit tant que certaines conditions bien précises ne sont pas remplies.

Les objectifs de DAESH

Les deux organisations terroristes étudiées ont des histoires différentes mais aussi des objectifs différents.

L’objectif principal de l’organisation « Etat islamique » est le rétablissement du califat des Abbassides, c’est-à-dire un Etat musulman s’étendant de l’Afrique du Nord à l’Asie centrale (tout en s’opposant massivement aux shiites).

Mais il suffit d’étudier ne serait-ce que de façon superficielle l’histoire du dar al-islam (des territoires musulmans) pour se rendre compte que la carte présentée ci-dessous est un fantasme et ne correspond à aucun empire qui ait déjà existé.

De plus, pour une organisation qui dit vouloir regrouper tous les musulmans, il est étonnant que l’Indonésie ne fasse pas partie de son « monde » alors que c’est le plus grand pays musulman du monde…

Carte produite par l’organisation « Etat islamique » et diffusée dans son magazine officiel

Cette organisation chercherait progressivement à se construire une autorité et toutes les institutions qui en feraient un Etat et plus un groupe. L’objectif de cet Etat serait ensuite de développer la religiosité des masses, de faire de la religion l’ordre social et politique, et de former militairement les jeunes afin de constituer une société militarisée. Ceux qui s’opposent à eux et à leurs exactions (massacres, esclavage, vols, destructions) deviennent leurs ennemis.

La vague terroriste de DAESH

Depuis la proclamation du « califat » en juin 2014, Le Monde a recensé 83 attentats et exécutions d’otages commis par l’organisation et ses diverses « filiales » à travers le monde (Boko Haram lui a ainsi prêté allégeance en mars 2015), soient 1600 morts en 18 mois sur 20 pays différents (289 en Egypte, 272 au Nigéria, 250 au Yémen, 130 en France, 125 en Turquie…).

D’après de nombreux observateurs ces vagues d’attentats illustreraient une situation de tension pour cette organisation, qui se sentirait considérablement affaiblie par les bombardements, tant par ceux de la coalition menée par les Etats-Unis que par ceux de la Russie. Il ne faut en effet pas oublier qu’elle se bat aussi tous les jours contre les populations locales en Syrie, contre les rebelles modérés, et enfin contre Bachar el-Assad.

Ces attentats montrent la fébrilité de ses dirigeants qui attaquent autant qu’ils le peuvent, mais ils sont aussi partie intégrante de leur idéologie et de leurs objectifs : déstabiliser leurs ennemis (les Occidentaux principalement), créer des tensions en leur sein, les pousser à adapter leurs modes de fonctionnement de manière à faire reculer les principes démocratiques.
« L’internationale djihadiste », carte réalisée par Philippe Rekacewicz et Alain Gresh et publiée en mai 2015 dans le journal suisse La Cité

Réduire les attentats, ceux de Paris comme ceux de Beyrouth ou d’Ankara, à des actions réalisées et mises en places par des fous, c’est nier la complexité et la réalité historique du terrorisme, ainsi que celle du Moyen Orient.

Bien sûr, les personnes qui commettent ces atrocités n’ont qu’une faible conscience de la valeur de la vie humaine. Bien sûr elles ont été formées au maniement des armes comme au fait de ne plus ressentir de l’empathie. Mais elles servent aussi un but qui leur est propre, un ensemble d’objectifs religieux, certes, mais aussi politiques.

Faire des attentats et du terrorisme, nous l’avons vu, ce n’est pas nouveau et ce sont des moyens d’expression politique qui sont condamnables mais courants. La France n’a pas découvert la violence terroriste le 13 novembre 2015, elle l’avait déjà connue bien avant : les lois sur l’état d’urgence ont par exemple été mises en place le 3 avril 1955 alors que des attentats et des troubles liés à la guerre d’Algérie avaient lieu.

En tentant de comprendre les racines et les motivations de ces groupes terroristes, il ne s’agit pas de leur trouver des justifications ou de les excuser, non. Il s’agit de comprendre comment ils sont nés, ce qui les alimente, ce qu’ils essayent de faire et comment. C’est ainsi que nous pouvons aisément comprendre que des campagnes de bombardement ne vont servir à rien sans réelle action au sol : des camps d’entrainement en tôle ça se reconstruit très facilement dans le désert, mais des familles décimées par une bombe mal placée ça fait aussi très aisément des dizaines de nouveaux candidats au jihad. S’attaquer aux différents financements de cette organisation serait par exemple plus efficace, ce que les coalitions ont enfin commencé à faire en bombardant des camions citernes de pétrole.

L’organisation « Etat islamique » exploite en Syrie de nombreuses petites raffineries rudimentaires, comme ici près de Raqqa (Photo David Rose/Panos-RéA)

Enfin, comment réagir face à ces évènements et à ces attaques ? L’état d’urgence a été déclaré, et prolongé pour trois mois. Il « confère aux autorités civiles, dans l’aire géographique à laquelle il s’applique, des pouvoirs de police exceptionnels portant sur la réglementation de la circulation et du séjour des personnes, sur la fermeture des lieux ouverts au public et sur la réquisition des armes ». C’est une limitation des libertés publiques, un moment où les principes de l’Etat de droit et les libertés des personnes sont mis en sourdine. Les juges ne pouvant plus contrôler de nombreux types d’opérations de police, des abus peuvent aisément être commis. Il est donc de la responsabilité des citoyens d’être particulièrement vigilants.



Bibliographie indicative

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CONESA, Pierre, « On ne lutte pas contre le terrorisme avec des moyens militaires », Touteleurope.eu, 12 mars 2015–11–25

CONESA, Pierre, « Comment tarir les sources du recrutement salafiste armé », Le Monde diplomatique, février 2015

GIBLIN, Béatrice, « Ukraine, Etats islamique…une multiplication des conflits non conventionnels ? », Les Cafés géographiques, 25 mars 2015

KEPEL, Gilles, « Jihad », Pouvoirs, 1/2003 (n°104), p. 135–142

KHOSROKHAVAR, Farhad, « De la terreur au terrorisme », La pensée de midi, 2/2010 (n°31), p. 185–199

REKACEWICZ, Philippe, et GRESH, Alain, « Terrorisme, insurrection ou résistance : cartographier et nommer « l’internationale djihadiste », Visionscarto.net, 8 juin 2015

REKACEWICZ, Philippe, « L’autoroute de l’internationale djihadiste. Les dessous d’une carte », Orient XXI, 8 juin 2015

ROY, Olivier, « La laïcité n’est pas une réponse au terrorisme », LesEchos.fr, 30 avril 2015

WALTHER, Donald, GRANDIN, Jules et HOLZINGER, Flavie, « Comprendre la domination de l’Etat islamique en sept minutes », Le Monde, carte animée publiée le 26 juin 2015