Toreo salvateur

Les courses de taureaux n’ont actuellement pas le vent en poupe : les opposants semblent toujours plus nombreux et les spectateurs toujours moins présents. Pour autant, la corrida n’est pas encore condamnée : son salut réside peut-être simplement dans le déroulement du combat.


La corrida vit-elle ses dernières heures en France ? C’est ce qu’aiment à penser les anti-taurins, présentant chaque année les chiffres de la fréquentation des arènes. Si ces derniers semblent aller dans ce sens, prouvant que certaines places, comme Béziers, ont perdu en quelques années plus d’un tiers de leurs spectateurs, le tableau est cependant contrasté : la fréquentation des plus grandes arènes est assez stable, voire croissante dans certains cas, comme dans les arènes de Nîmes, où le nombre annuel de spectateurs est passé de 84.000 en 2009 à 100.000 en 2013.

Ces chiffres, fournis par le Comité Radicalement Anti Corrida (CRAC), sont cependant à relativiser. D’abord, ils n’ont rien d’officiel. Ensuite, ils n’expliquent pas le supposé reflux de l’afición. Car les facteurs qui poussent le public à aller aux arènes sont nombreux, et vont du plus prosaïque (le prix de la place) au plus émotionnel (attrait du cartel, c’est-à-dire toreros et taureaux présents). Et ces points ne sont pas à négliger, quand on sait qu’un torero comme José Tomás peut sur son nom seul écouler les 13 000 billets des arènes de Nîmes un an avant sa prestation.

La corrida est un spectacle de plus en plus cher : en Arles, les places les plus abordables coûtent 16 euros ; à Nîmes, 21 euros ; à Béziers, 30 euros. Pour ce prix, le spectateur est en droit d’attendre un spectacle digne. Mais une belle corrida est une chose rare, aléatoire : il faut que le bon torero rencontre le bon taureau, et ce au bon moment. Les organisateurs de corridas (empresas) ayant compris cela, ils font de plus en plus appel à des figuras, toreros stars au toreo normé et efficace, artistique disent certains, mais seulement capables d’affronter dignement certains élevages de taureaux (ganaderías), des taureaux nobles, petits, et pas trop braves (taureaux artistes disent certains). En sorte que de plus en plus, aller aux arènes, c’est voir la même corrida que la précédente. Et c’est alors l’ennui qui vide les arènes, et non l’aversion pour la mort du taureau. Comme à Béziers, où on voit d’année en année passer mêmes matadors pour mêmes ganaderías.

Mais la tauromachie évolue sans cesse, et nous vivons peut-être une nouvelle époque de basculement : après le triomphe du “taureau artiste”, on voit aujourd’hui réapparaître le goût du taureau brave, c’est-à-dire combattif. Une des preuves : le regain de l’intérêt porté au picador, et donc au taureau qui s’engage pleinement dans le cheval, poussant de l’arrière train. A condition, bien sûr, que la pique soit bien administrée.

Une pique bien placée. Nîmes, 28 mai 2010.

Aujourd’hui, certains picadors comme Tito Sandoval sont adulés au point d’attirer plus de spectateurs à la corrida où ils officient que les matadors présents. De même pour les banderilleros comme David Adalid, d’un professionalisme qui frôle souvent le suicide.

Il en va de même pour les matadors, vedettes du spectacle. Le toreo, ou art de toréer, n’est pas une formule mathématique. Et si l’on court aux arènes pour voir un matador comme Morante de la Puebla, c’est que l’on espère (sans jamais être sûr, là est la beauté) d’assister à un grand moment d’art.

Derechazo profond de Morante de la Puebla, Nîmes, 28 mai 2010.

La valeur artistique du toreo se mesure à l’émotion dégagée. Plus les passes sont longues, profondes, se succédant suavement les unes aux autres, faisant presque oublier le danger que court l’homme, plus le toreo est appréciable. Morante de la Puebla possède cet art d’enchaîner de longues séries de passes interminables et pures dans leur exécution. Mais ces points ne doivent pas occulter l’engagement du matador. Sans engagement, c’est-à-dire sans recherche volontaire du danger, le toreo n’a pas de valeur.

Même matador, même jour. La passe est suave, mais le matador n’est pas très engagé.

L’engagement se mesure en partie, dans une passe, à la distance qui sépare jambe du torero et corne du taureau. Bien sûr, certains taureaux qui bougent trop la tête interdisent une distance trop faible, forcent à toréer de loin. Mais nombreux sont aujourd’hui les taureaux calmes, parfois calmés par une pique trop dure ou mal placée.

Un toreo pur et engagé, artistique mais qui respecte l’animal en lui livrant un véritable combat, sans artifice, est une chose que le public, s’il ne peut pas toujours l’expliquer tant les nuances du toreo sont subtiles, ressent. C’est cette pureté, cette intégrité qu’il vient voir aux arènes. Il en va de même pour les taureaux : l’aficionado ne vient pas voir un train, un animal stupide qui avance quand on le lui ordonne et s’arrête dès qu’on lève le leurre de ses yeux, un animal faible, incapable de tenir le temps d’un combat sans tomber.

Naturelle pure et engagée de Javier Conde, malgré un heurt avec son taureau quelques minutes plus tôt. Nîmes, même jour.

La corrida n’est pas condamnée. Mais pour vivre, les protagonistes du monde taurin doivent comprendre que le public ne paie pas pour voir un spectacle si normé qu’il en devient rébarbatif, qu’il paie pour voir des hommes affronter des taureaux avec art. La présentation des taureaux et la qualité du toreo sont les meilleurs défenseurs de la course espagnole.

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