La nécessaire transparence des technologies


Version “allégée” de mon intervention à la French Touch de l’Education 2016

Il existe une étrange fascination de presque l’ensemble des acteurs de l’écosystème EdTech pour les technologies de manière générale, qu’elles soient nouvelles ou pas.

Depuis plus de 30 ans, les politiques publiques éducatives ont eu la propension de mettre à disposition les technologies à portée de mains des apprenants. Il n’est pas question ici de débattre de l’utilité ou non de ces politiques technologiques, mais de re-situer le propos du point de vue des politiques publiques et donc des usagers. S’il parait évident que les sujets d’équipements ou d’infrastructures sont proéminents pour faciliter le développement des usages, ils ne peuvent constituer une orientation unique. Si le souci d’égalité des chances et de réussite pour tou(te)s tirent en grande partie ce débat, il convient de rappeler de prendre en considération quelques éléments constitutifs au développement d’un écosystème numérique vertueux au service des apprenants.

Aujourd’hui, coexistent une grande ébullition et des tendances structurantes qui viennent percuter les EdTech de toutes parts. Tous sentent que le moment est venu mais peu concrétisent la promesse faite par le numérique éducatif. Par ailleurs les success stories de EdTech françaises ne sont pas uniquement fondées sur des technologies, ou des outils en particulier, mais semblent bien résider dans la prise en considération de 2 ruptures amenées/facilitées par le numérique : d’une part prendre en compte l’écosystème de l’apprentissage dans sa multitude ; et d’autre part enfin considérer l’expérience et l’engagement des apprenants comme le véritable sujet.


  • Rendre plus circulaire un domaine encore très verticale en favorisant les apports de l’écosystème

Alors que tout le monde convient que la filière des EdTech est souvent soumise à la commande publique, il est étonnant de constater qu’un grand nombre de start-ups sont actuellement positionnées sur des matières ou des thèmes très spécifiques, en déployant une approche qui l’est tout autant (souvent se réclamant de l’adaptive learning), sur des périmètres business souvent assez restreints ; et ce pour des raisons évidentes de débouchés commerciaux plus accessibles (ie. notamment en B2C comme le parascolaire ou en B2B avec la formation tout au long de la vie).

La première rupture est d’ordre systémique et rejoint la manière dont les nombreux et très hétérogènes besoins de la multitude sont adressés. L’écosystème est autant, voir plus, important que l’opérateur de service lui-même ou la/les technologies et services déployées. Uber est souvent cité mais on pourrait en citer d’autres y compris en matière de politiques publiques. Il n’est plus / pas question de services X ou Y fondées sur telles ou telles technologies mais bien de savoir mettre à disposition des services adaptés au plus grand nombre de manière plus ciblée et co-construite avec l’écosystème. En matière de EdTech, on peut penser aux problématiques soulevées récemment avec les contenus pédagogiques et leurs nécessaires capacité à être co-créer, modifier, «trafiquer» ou encore publier de manière plus ou moins partielle.

En réalité, la valeur d’un dispositif numérique résulte de la compréhension des besoins et usages, l’interaction, la curation et la co-construction avec un ensemble d’acteurs. A cet égard, les propositions de valeur et les modèles économiques d’acteurs emblématiques de la EdTech française se complexifient (cf. la croissance des marketplace par exemple). La proposition de valeur gagne alors en intensité puisqu’elle adresse de manière plus systémique et apporte une réponse à des besoins concrets et des usages qui sont priorisés et plus ciblés. Cela permet également d’adapter les services en fonction des profils via une proposition de valeur plus modulaire permettant de répondre aux aspérités de la Multitude.

Le point de concrétisation de ce nouveau paradigme est le développement des plateformes de services / ou d’orchestration ; en matière de politiques publiques quelques exemples viennent rapidement (et ce, poussés par la notion d’Etat-plateforme) comme l’emblématique Emploi Store, co-construit et co-amélioré avec l’écosystème qui apporte des réponses concrètes, lucides et pertinentes à des usages divers pour des catégories ciblées. de manière déportée, le “crédo” du plan stratégique dont l’Emploi Store est un des résultats, se concrétise alors pour l’acteur public : “Faire plus pour ceux qui en ont le plus besoin”. Pôle Emploi en train de “pivoter” de manière certaine vers une nouvelle proposition de valeur, probablement plus en phase avec les pratiques d’une partie de plus en plus importante de ses, désormais, “clients”. Pour ce qui concerne les politiques numériques éducatives et d’apprentissage, aujourd’hui il convient de se poser des questions quant aux raisons de l’absence de plateformes d’orchestration type Edu/Univ’ Store ou encore type Netflix de la Formation professionnelle : les apprenants y gagneraient à coup sûr, les communautés éducatives aussi, mais également les élèves, les parents ou les collectivités territoriales qui sont (et seront de plus en plus) de véritables parties prenantes décisionnelles dans l’écosystème éducatif.


  • Expérience is the new black

La seconde rupture est la prégnance, parfois totalitaire dans certains domaines d’activité, des préoccupations d’engagements clients et de transformation de la relation usager dans un mode plus pérenne. (hélas souvent incarné par le bon vieux taux de transformation en marketing). Les dispositifs numériques en matière de politiques publiques sont concernés au premier chef : l’exigence de qualité du service public, la pérennité de ce dernier et le questionnement permanent de son apport de valeur sont autant d’éléments communs avec des dispositifs numériques les plus triviaux.

Dans de nombreux secteurs de l’économie digitalisée, le paradigme marketing qualité / prix / produit s’efface petit à petit pour faire place à un dualisme prix / expérience. Pour autant en matière de politiques numériques éducatives, il conviendrait de reposer parfois les principes classiques d’engagements marketing dit de 2A 3R : comment est-ce que je fais pour acquérir des usagers ; pour les activer ; pour les retenir ou revenir, les faire consommer/utiliser les services et enfin les transformer en ambassadeur. A quelques rares exceptions, la EdTech n’en parle pas assez et n’apporte pas de réponses assez convaincantes.

Parler d’amélioration de l’engagement et des interactions en matière de politique éducative semble pourtant évident à l’heure où le décrochage scolaire est un enjeu national et où la relation Société-Ecole est et continuera d’être questionnée de manière de plus en plus intensive. La notion d’engagement, de performance du taux d’engagement, et, surtout, de l’expérience (ie. à toutes ses étapes : Brand expérience / Customer experience / User experience) proposée sont aujourd’hui sous appréhendées dans le milieu de la e-education et du learning.

D’autant plus que cette “expérience apprenant” se doit de ne pas être déconnectée du parcours physique et bien réel dans les écoles, collèges ou universités de France ; ni même appréhendée de manière trop fractionnée en fonction de référentiels construits de nombreuses années en arrière (ex . les matières, des domaines fonctionnels, etc… le tout souvent issue d’une culture informatique “de cycle en V” vieillissante et souvent mal appréhendée). La problématique des plateformes resurgit sur ce point. La recherche et la compréhension systématiques et permanentes des usages, pratiques, ou parcours des usagers finaux des dispositifs numériques éducatifs devraient être plus régulières et incluses de manière innée dans la conception des politiques publiques en la matière.

Enfin il convient de souligner qu’il semble aujourd’hui compliqué d’appliquer les data sciences au service de la e-education notamment dans la manière de tracer des parcours adaptés, personnalisés tout en répondant, par exemple, à l’impératif d’égalité des chances. Et pourtant l’adaptive learning est porteur de nombreuses promesses qu’il va falloir tester de manière plus proactive et concrétiser, et ce notamment au bénéfice des parcours physiques dans nos écoles, collèges, lycées ou universités (et oui, les classes, les murs et les enseignants existeront toujours dans 20 ou 30 ans, et c’est tant mieux). Du point de vue de l’acteur public, on constate que tout n’a pas été fait dans cette direction (notamment en matière de capacités déployées) et à minima, la question peut être posée à quel point certaines données ne permettraient pas de mieux comprendre certains parcours sur des dispositifs déjà existants ou en émergences, ou mieux appréhender les usages sur certains services numériques mobilisés dans les apprentissages, puis segmenter de manière grossière, et ce, pour permettre d’ajuster les décisions en matière de politiques publiques.


Pour conclure, deux enjeux semblent se dégager :

  1. Concrétiser les promesses : les dispositifs numériques éducatifs ont suscité et vont continuer de susciter beaucoup d’attentes. Les start-ups de la edTech sont aussi porteuses de nombreuses promesses : mieux apprendre ; mieux interagir ; de manière renouvelée en phase avec les attentes des apprenants, ou encore créer de nouveaux liens entre l’école et ses communautés. Si les points d’accroches sont encore trop faibles et ont encore peu d’effet systémique, les sujets de l’expérience, de l’engagement et de la performance des dispositifs numériques pourraient apporter des solutions ;
  2. Passer à l’échelle : en lien avec le premier enjeu, l’apport de valeur par l’écosystème est encore trop sous-appréhendé. Différents éléments permettrait de faciliter la résolution de cet enjeu : une approche systémique dans sa conception et son animation ; une capacité à appréhender les parcours numériques et physiques mais également une compréhension plus systémique des besoins concrets et pratico-pratiques des utilisateurs de la sphère éducative française.
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