Informatique documentaire dans les BU françaises (1995–2015) — 3/3

Abes, SIGB, Abes

Caveat lector : il ne s’agit pas d’une histoire, puisque je n’ai fait aucun effort de recherche ou de documentation, ce sont simplement mes souvenirs de la période et du sujet.

Abes

L’Abes a 20 ans cette année. Pour ceux que cela intéresse, l’agence a publié une utile frise chronologique. Mais de la même façon que je n’ai pas cherché à faire une histoire de Couperin je ne cherche pas à faire une histoire de l’Abes, mais simplement à traiter des aspects informatiques documentaires de l’abes en tant qu’ils concernent les BU.

Et je parlerai dans le même épisode des SIGB sur la période, puisque les deux sont finalement assez proches, surtout sur la fin.

Avant le Sudoc, les BU sont déjà membres de réseaux de catalogage collectif, on l’oublie parfois. Sibil-France, lié au réseau suisse du même nom (centré sur la BU de Lausanne), l’Américain OCLC et BN Opale. Dans les deux premiers cas, on est rattaché à un réseau international, et en terme d’informatique documentaire et de normalisation, c’est une période d’acculturation importante. Le Sudoc balaie tout cela. Il est imposé par le ministère, et on oblige toutes les BU membres d’autres regroupements à les quitter : l’adhésion au Sudoc est obligatoire et exclusive.

Politiquement, le Sudoc c’est le ministère qui tape du poing sur la table : on ne veut voir qu’une seule tête. Et techniquement, c’est une conception très française aussi : on aura une base centralisée, dans laquelle tout le monde travaillera, et les informations redescendront dans les systèmes locaux. Plus top down, tu meurs. Initialement on imagine d’ailleurs que le chemin inverse sera aussi possible : on pourra aussi cataloguer localement et envoyer ses notices vers le Sudoc. Mais évidemment cette « remontée » n’a jamais vu le jour (alors que c’est le principe retenu dans le catalogue collectif des BU Britanniques, par exemple).

Le projet est pharaonique. Non seulement le projet est lourd côté Abes, mais pour les établissements aussi : un même client de catalogage, WinIBW, est installé dans toute la France ; tout le monde est formé ; tous les SIGB du marché doivent développer, aux frais des bibliothèques utilisatrices, des moulinettes d’import.

Et ça marche ! Le sudoc est déployé en 2001, juste à temps pour qu’arrivant en poste à Nancy je bénéficie, en sortant de l’enssib, des 3 jours de formation à WinIBW. Wheeez !

On peut certainement argumenter que c’était la seule façon d’espérer aboutir à un catalogue collectif des BU Françaises : la coopération par la base n’a jamais rien donné qui vaille, il fallait un oukase du ministère pour y parvenir.

C’est très possible. Par contre, il y a quelques inconvénients :

  • les BU Françaises sont coupées de l’international. Pour certaines bibliothèques, c’est le drame : par exemple la Bibliothèque des Langues Orientales, qui signalait dans le réseau OCLC, un réseau mondial, ses collections rares en Japonais, Coréen ou Chinois, se retrouve dans un environnement étroitement national, et dans un système qui ne permet pas le catalogage dans ces langues. Et plus généralement, les BU sont coupées des évolutions des bibliothèques membres d’OCLC ou Sibil, dont elles peuvent entendre parler, mais auxquelles elles ne participent plus. Le lien sera renoué 10 ans plus tard, d’une certaine façon, quand les notices Sudoc seront versées dans WorldCat : l’opération suscita d’ailleurs de fortes réticences de certains établissements, pour des raisons plus politiques (contre “les Américains”) que bibliothéconomiques.
  • le coût cumulé, côté ministère/abes et côté établissements, financier et en RH, a sans doute été très important, et il continue dans une moindre mesure de l’être. On peut se demander ce qu’il se serait passé si on avait fait notre deuil d’un catalogue national (passé, ironiquement, sous pavillon OCLC après le rachat de Pica) et que les sommes équivalentes avaient été investies autrement… Mais c’est clairement de la bibliothèque-fiction : pour remettre en cause l’idée de catalogue national, il aurait fallu prendre très rapidement le web au sérieux, ce qui n’était pas possible.

Mais le sudoc, dans les objectifs qui lui ont été confiés, est un succès. Et du coup on a désormais un opérateur public national qui dispose, sur les questions d’informatique documentaire, d’une autorité naturelle, acquise par la mise en place du réseau.

L’Abes sera parfois tentée d’exploiter cette compétence et cette autorité pour étendre son influence et, d’opérateur de back-office d’un catalogue collectif, de devenir l’outil de recherche privilégié des chercheurs. C’est le projet de Portail Sudoc, au début des 2000, qui était en vérité, m’a-t-il toujours semblé, surtout le projet de Sabine Barral, directrice de l’abes nommée en 2001. C’est aussi le dernier exemple de la mode « portail/archimed » dans les BU, d’une certaine façon.

En tout cas, le ministère ne soutint jamais vraiment le projet, et les établissements ne l’acceptèrent jamais vraiment non plus, parce qu’il visait clairement à les court-circuiter dans la relation aux chercheurs. Résultat : si le projet technique aboutit bien à une mise en ligne en 2005, le portail sudoc ne survécut pas au départ de Sabine Barral… en 2005 (même s’il ne fut enterré officiellement qu’en 2008).

Mais la légitimité technique était là, et on a vu que Couperin a aussi tenté de refiler la réalisation technico-administrative de projets d’informatiques documentaires à l’Abes : le projet de signalement des revues APE est dans cette logique, comme l’appel d’offres pour un Electronic Resources Management System, administrativement porté, à son corps défendant, par l’Abes qui n’y croyait pas vraiment, en 2010. Ou encore le projet de signets du Cerimes, repris par l’Abes en 2009. Quand on cherche un opérateur public d’informatique documentaire, on se tourne vers l’Abes.

C’est ce qui est en train d’arriver, depuis 2012, autour des SIGB. Car entre-temps, ceux-ci ont bien vieilli….

Le SIGB et… le reste

La première vague de SIGB avait permis à un certain nombre de sociétés de s’installer sur le marché des BU : Geac, Ever, Dynix ont dominé ce marché-là, si je me souviens bien. Mais ce qui est intéressant c’est qu’à partir du milieu des années 1990, la bataille se déplace : Archimed se fait une place en répondant aux nouvelles demandes des établissements, autour des CD-ROMS, de la recherche fédérée. Mais Archimed n’a pas de SIGB à l’époque et leur implantation en BU a été largement un feu de paille.

Le grand gagnant de la première partie des années 2000, me semble-t-il, c’est Ex Libris. Ils ont un SIGB, Aleph, mais surtout ils proposent sur le marché les premiers outils vraiment adaptés à la nouvelle ère de la documentation électronique : Metalib pour la recherche fédérée, et SFX pour la gestion des liens. SFX, en particulier, répond à un vrai besoin des chercheurs, en même temps qu’à une demande institutionnelle, et s’impose sur le marché.

La recherche fédérée est la grande quête des années 2000 en informatique documentaire. Le principe de base est le même pour tous les produits, ce sont des connecteurs vers les bases de données distantes, qui ramènent des informations, tentent de dédoublonner à la volée et d’afficher un résultat. Les connecteurs sont plus ou moins stables, plus ou moins précis. Plus ou moins rapides. En fait : lents. Et les bibliothécaires rechignent à les utiliser et à les promouvoir auprès de leurs usagers, en partie parce que la « qualité » de la recherche et des données est bien moindre que dans l’opac.

Le premier problème est résolu quand on passe de solutions avec connecteurs, à des solutions basées sur des index centralisés, hébergés directement par les prestataires des outils de recherche. C’est Primo chez Ex Libris, encore eux, Summon chez SerialSolutions, etc. Il est à noter d’ailleurs que c’est un pas de plus dans la sous-traitance aux prestataires de fonctions entières des bibliothèques. La consultation de la documentation de recherche a été sous-traitée aux éditeurs internationaux au début des années 2000 : le chercheur se connecte sur le site Science Direct, et aucune BU, même si certaines y ont pensé, n’héberge sur ses serveurs et ne met directement à disposition des chercheurs la consultation des titres. Avec les index centralisés et les « outils de découverte » qui les accompagnent, la fonction de recherche est aussi finalement sous-traitée.

Le second problème, la « qualité » de la recherche, demeure. Mais c’est un problème essentiellement culturel, et pas tellement technique. L’index centralisé est moins « scientifique », moins « validé », plus automatisé et donc opaque que les catalogues de bibliothèque, il est beaucoup plus proche du web : un vaste fourre-tout dans lequel il faut aller piocher ce qu’on cherche. C’est à la fois ce qui fait l’intérêt de ces outils (ils sont plus proches du web), et ce pour quoi les bibliothécaires ont tendance à ne pas les aimer (ils sont plus loin de la qualité d’un catalogue).

Toujours est-il que ces avancées se font en dehors du SIGB proprement dit qui, de son côté, peine tout autant que les bibliothécaires eux-mêmes à évoluer. Le lien très étroit entre la conception du SIGB d’une part, les formats Marc et la collection papier d’autre part rendait l’adaptation au web quasiment impossible. L’opac devient web, certes, mais c’est, comme on dit en Anglais, « du rouge à lèvres sur un cochon ». Les interfaces ont une ergonomie désastreuse, le design web n’étant pas du tout dans la culture des entreprises qui les développent, et les données sur lesquelles le SIGB peut travailler restent les données marc/papier.

Dans la seconde partie des années 2000, le marché du SIGB s’est essoufflé, les prestataires ont eu du mal à renouveler leur offre, et par ailleurs les bibliothèques ont moins d’argent à y consacrer. C’est dans ce contexte que Koha arrive sur le marché français.

Paul Poulain et Henri-Damien Laurent, ont travaillé pendant toutes les années 2000 pour crédibiliser progressivement l’offre Koha en France. Quand je les rejoins fin 2008 pour développer la société BibLibre, le marché est mûr. Koha, dans sa conception, est un SIGB classique, mais qui dispose alors de trois atouts :

  • de conception plus récente il dispose d’un opac plus moderne dans sa présentation et son design, et un peu dans ses fonctionnalités, avec des facettes en particulier. Ce meilleur opac lui permet de faire passer la pilule sur des fonctionnalités de back-office moins mûres que celles de ses concurrents, qui sont devenus au fil des années de véritables usines à gaz.
  • sa licence Open Source fait un appel d’air pour les bibliothèques, qui cherchent à échapper à des prestataires qui ont progressivement « figé » le marché, et auxquels les bibliothèques reprochent d’encaisser leur maintenance comme une rente
  • BibLibre est moins cher que ses concurrents : arrivant sur le marché, la société vit de nouveaux projets, pas de la maintenance, et elle est encore petite, donc sans structure coûteuse. Cette baisse des prix reflète aussi la moindre importance que les bibliothèques attachent au SIGB.

C’est l’occasion pour un certain nombre de bibliothèques qui choisissent Koha dans ces années, de travailler à un SIGB « en développement », ce qui n’était pas arrivé depuis des années, et de le faire en étroite collaboration avec d’autres bibliothèques utilisatrices. Finalement, dans les années 2000 c’est un des rares cas concrets de collaboration, entre les BU françaises, sur un projet logiciel, qui ne soit pas médiatisé par une autorité quelconque, Couperin, le ministère ou l’Abes.

En quelques années, de 2008 à 2012, BibLibre prend des parts de marché relativement importantes dans les BU, à un moment où les prestataires de SIGB sont en difficulté, et BibLibre contribue un peu plus, pour ce qui concerne le marché français, à les fragiliser. Ever disparaît de la circulation, Dynix, éditeur d’Horizon, fusionne avec Sirsi puis, lui aussi, disparaît plus ou moins du marché français, etc… À la fin des années 2000 et au début des années 2010, c’est un peu l’hécatombe.

Retour à l’Abes

Ex Libris est le premier prestataire à tenter de proposer une solution globale à ce problème : un système (Alma) qui remplisse le cahier des charges qu’implique l’acronyme SIGB (c’est-à-dire l’intégration de toutes les fonctionnalités de la bibliothèque dans un seul outil), tout en tenant compte des évolutions des vingt dernières années. Le système sera donc hébergé, il aura un index centralisé, partagé avec toutes les bibliothèques qui utilisent le système, alimenté directement par les éditeurs en données bibliographiques, et traitant tous types de documents et même de données, depuis les livres papier jusqu’aux données brutes de la recherche en passant par les articles de revues en ligne et autres licences de bases de données.

Je suis en train de quitter BibLibre quand je commence à entendre parler d’Alma en 2010. Toulouse où je travaille désormais est client SirsiDynix, avec Horizon, et se demande, comme tout le monde, jusque quand nous pourrons vivre avec ce système désormais considéré comme obsolète. Il semble clair dès le départ, d’une part que de nombreux établissements sont dans la même situation, et d’autre part qu’un système comme Alma sera plus intéressant, étant donné sa taille, pour un groupe d’établissements que pour un établissement seul. Je propose, sur la base de mon carnet d’adresses personnel et de celui de ma collègue Marie-Germaine Jullien à Toulouse, une réunion de quelques établissements pour discuter le sujet. La réunion a lieu en 2011 à Paris 3, avec outre Paris 3 et Toulouse, La Rochelle, Lyon 1, Nancy, Annecy, et quelques autres établissements, une dizaine en tout {j’ai oublié les présents : si vous étiez à cette réunion, faites-moi signe}. L’intérêt collectif pour ces nouveaux systèmes est confirmé, et nous décidons de faire une seconde réunion en invitant l’Abes… désormais acteur naturel de l’informatique documentaire en France.

L’Abes de son côté a aussi un SIGB, fourni par OCLC Pica : CBS. Qui est tout aussi vieillissant que les SIGB présents dans les établissements. L’Abes par ailleurs a besoin d’outils pour gérer la documentation électronique, maintenant qu’il apparaît plus clairement que Couperin ne remplira pas ce rôle. Nos intérêts sont donc convergents et les choses s’enchaînent :

  • le groupe de travail, que l’Abes a maintenant intégré, se réunit plusieurs fois pour mieux définir les besoins et mieux comprendre les produits « nouveaux » proposés par les prestataires, Ex Libris et OCLC en tête.
  • l’Abes suscite un groupe de travail Enssib sur cette question
  • lors des journées Abes au printemps suivant je fais avec Jean Bernon une présentation sur ce sujet, qui permet d’attester de la demande des établissements à l’égard de l’Abes sur ce dossier
  • à l’automne suivant, le Conseil d’Administration de l’Abes inscrit le projet dans ses missions
  • Jean Bernon est recruté pour commencer de mener ce projet au sein de l’Abes.

Je ne suis plus du tout impliqué dans ce projet depuis plus de deux ans, je ne sais donc pas ce qu’il est devenu dans le détail, mais il sera très intéressant de suivre son évolution. En tout cas il entérine et confirme plusieurs évolutions de l’informatique documentaire qui montrent que nous sommes, d’une certaine façon, à la fin d’une époque :

  • Les SIGB « traditionnels » sont des systèmes morts, et si les bibliothèques persistent à les utiliser, elles meurent un peu aussi, puisqu’il ne leur permet pas de répondre aux besoins de l’époque
  • l’Abes est désormais l’acteur naturel des outils collectifs de l’informatique documentaire des BU en France. Ça a pris beaucoup de temps à se clarifier — faute de vision sur le sujet du côté du ministère, du fait des tergiversations de Couperin, du fait de maladresses de l’abes dans la période « portail », qui a braqué les établissements, et du fait enfin des difficultés des établissements à travailler ensemble « à la base » — ça a pris du temps, donc, mais c’est maintenant acquis
  • les nouveaux systèmes, s’ils aboutissent, se diffusent et s’implantent réellement en France, ne seront pas locaux, ni même nationaux, mais globaux. Comme le web. Et la bibliothèque qui utilisera ces systèmes sera très différente de celle d’aujourd’hui. Et celle qui voudra les utiliser sans changer ses pratiques en profondeur sera, elle, la bibliothèque d’hier. La question de savoir si le projet porté par l’Abes s’insère dans cette problématique globale, ou bien tente de la “nationaliser”, c’est-à-dire provincialiser, reste à déterminer.

Et maintenant ? Le web ?

J’arrive au bout de ma petite série et vous me direz que je n’ai pas beaucoup parlé du web. Mais il me semble finalement que je lui ai laissé dans ces articles la place qu’il a eu réellement dans la vie des établissements depuis les années 1990. C’est une force extérieure, qu’on ne comprend pas bien, dont on perçoit très lentement qu’il représente une menace. On tente de lutter sans trahir ce qu’on pense être notre identité : la science, le travail bien fait du signalement, le rôle d’intermédiaire entre les utilisateurs et le contenu.

Il est certainement difficile, quand on représente la Science et qu’on se sent appuyé par la puissance de l’État, d’admettre qu’on est menacé par deux étudiants dans un garage californien, qui font un moteur de recherche avec des serveurs de la taille de boites à pizza. Nombre d’administrations et d’industries s’y sont laissées prendre. Mais il n’empêche, nous n’avons pas eu face au web l’intelligence des aristocrates du Guépard, le Prince Salina et son neveu Tancrède, face à l’unification italienne :

Se vogliamo che tutto rimanga come è, bisogna che tutto cambi
[si nous voulons que les choses demeurent ce qu’elles sont, tout doit changer]

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Autres épisodes dans cette série sur l’histoire de l’informatique documentaire dans les BU françaises (1995–2015):

Merci pour leur relecture, leurs commentaires, leurs souvenirs et leurs suggestions à R. Bérard, J. Bernon, M. Delhaye, JC Houpier, M. Roland.