Informatique documentaire dans les BU françaises (1995–2015) — 1/3

Les années 1990.

Caveat lector : il ne s’agit pas d’une histoire, puisque je n’ai fait aucun effort de recherche ou de documentation, ce sont simplement mes souvenirs de la période et du sujet.

Je suis entré dans les bibliothèques en 1995, pour faire mon service national d’objecteur de conscience à la BPI, au Centre Pompidou. Je suis reparti à l’université fin 1996, mais je suis revenu dans les bibliothèques, comme bibliothécaire cette fois, fin 1998, à la bibliothèque de la Sorbonne. Depuis lors, j’ai toujours fait de l’informatique documentaire dans les bibliothèques de l’enseignement supérieur.

C’est une durée suffisamment longue, je pense, pour essayer de faire un petit retour en arrière sur cette période. Il s’agit, j’y pense depuis longtemps, de tracer quelques pistes pour faire suite au chapitre d’Hervé Le Crosnier, dans le tome IV de l’Histoire des Bibliothèques de France, sur l’histoire de l’informatique documentaire de 1970 à 1990. Mais en me limitant aux BU, et en excluant donc les BM. Pour plusieurs raisons : c’est un secteur que je connais beaucoup moins bien ; les problématiques dans les deux secteurs me semblent différentes.

Dans ce premier épisode, je parlerai de la période 1990–1999, qui est celle que je connais le moins bien, et qui me servira surtout d’introduction à la période suivante.

Rétrospectivement, cette période est assez facile à lire, je trouve.

Informatique générale

Les problèmes de réseau, très importants dans la période précédente, se résorbent pour l’essentiel. Renater est créé en 1993, et les lignes dédiées Transpac abandonnées progressivement. Par exemple l’Abes, créée en 1994, propose son premier logiciel en 1996 via Renater, pour la gestion du Prêt entre Bibliothèques (PebNet).

Et c’est l’autre tendance de la décennie pour ce qui concerne l’informatique générale : des postes informatiques arrivent sur les bureaux de tous les bibliothécaires. Quand je suis arrivé à la Sorbonne en 1998, le peb était géré avec un système plus ancien, sur un poste dédié enfermé dans une arrière-salle, une sorte de placard sous un escalier. On s’y rendait le matin pour imprimer les demandes de PEB du jour. Avec l’introduction de PebNet, l’ordinateur est sur le bureau de la personne qui gère le peb.

Le même principe vaut pour toutes les fonctions : des PC arrivent progressivement sur les bureaux, de la direction aux magasiniers, on fait du Word, du Excel à tous les étages, pour le budget et pour éditer des étiquettes pour les étagères. Les ordinateurs personnels existaient avant cette période, mais c’est entre 1990 et 1999 qu’ils se généralisent vraiment. On voit les changements que cela implique aussi par des anecdotes. Par exemple toute une génération de directeurs et directrices qui se font imprimer leurs emails par leur secrétaire (j’ai les noms…) est, à la fin de la période, remplacée par une génération de directrices et directeurs qui répondent eux-mêmes à leurs mails et n’ont plus, pour l’essentiel, besoin d’une secrétaire pour ce type de tâches. Tout cela se fait un peu sur le tas, aussi : le directeur ne maîtrise pas toujours son tableur Excel, ni le magasinier le modèle word qui fait ses étiquettes, mais je n’ai pas souvenir, néanmoins, que ce problème ait été conçu à l’époque comme un enjeu majeur de formation. Avec des causes en grande partie idéologiques, sans doute : le contenu, surtout scientifique, primera toujours sur les médias, l’intendance et la technique suivront… En attendant, on se débrouille, en demandant un coup de main à l’objecteur de conscience qui passe par là, éventuellement, parce qu’il faut malgré tout tenir compte du réel…

On commence aussi à mettre des PC au public, en s’appuyant très souvent sur le magasinier débrouillard de la maison, qui commence à faire sa niche dans ce secteur où les bibliothécaires ne sont généralement pas à l’aise.

SIGB

Mais pour les établissements, les gros projets informatiques de la décennie tournent tous autour du Système Intégré de Gestion de Bibliothèque. Au début de la décennie, l’énorme majorité des établissements travaillent avec des logiciels non intégrés dans le secteur universitaire, quand, notons-le en passant, un nombre significatif de bibliothèques publiques se sont équipées dans la décennie précédente.

En BU règne la suite mobibop/mobicat/etc. Une suite de logiciels, avec des interfaces Telnet, qui ne partagent pas une base de données unique. La base catalographique est d’un côté, et pour le prêt on reprend dans une base de données séparée quelques informations élémentaires permettant d’identifier le document, avec le code-barres de l’exemplaire pour pouvoir faire le prêt.

Le SIGB représente plusieurs avancées : la base de données est unique, les interfaces sont rapidement graphiques, le catalogue est normalisé. Et il est rétroconverti : c’est aussi un travail important dans la période. On met en place des SIGB, et on leur donne des notices à manger.

Ces projets vont occuper toute la décennie : Valenciennes met son SIGB Multilis en production en 1990, la BIU Toulouse est le premier client Horizon en France en 1995, et la BIU Sorbonne est en cours de réinformatisation quand j’y passe en 1998–9, ce qui me donne l’occasion de travailler avec Mobibop.

À la fois en terme de mobilisation des équipes et en terme financier , on donne une grande partie de ce qu’on a au SIGB. Ce sont des projets qui coûtent une fortune. Juste pour donner un ordre de grandeur, même si c’est en lecture publique et même si c’est un peu plus tôt, Jean Bernon me faisait remarquer qu’au milieu des années 1980 l’informatisation de la BM de Lyon coûte, matériel compris, environ 12 millions de francs 1986, qui équivalent à 3 millions d’euros 2014 — c’est 30% de ce qu’a coûté la construction du bâtiment de la Part-Dieu lui-même une dizaine d’année plus tôt.

Ces projets reçoivent d’ailleurs en BU un soutien important de la sous-direction des bibliothèques au ministère. Il est difficile de se souvenir aujourd’hui du poids qu’avait cette sous-direction. À l’époque les directeurs de BU sont moins proches de leur présidence d’université que du sous-directeur au ministère, l’inamovible Claude Joly, qui les finance annuellement en ligne directe et, pour ce qui concerne l’informatique, paye l’essentiel de la facture du SIGB. On est encore dans la France du Minitel, où les projets informatiques sont centraux, et la gestion assez autoritaire : c’est l’époque où le ministère est en train d’imposer le sudoc (j’y reviens dans un prochain épisode), et où certains projets informatiques d’origine locale, autour du PEB par exemple (logiciel PebPro), sont arrêtés autoritairement (menaces de procès, etc.) pour laisser la place au projet « ministère » (dans ce cas : PebNet).

C’est une culture qui perdurera longtemps : je me souviens encore au milieu des années 2000 d’une responsable des réinformatisations au ministère, appelant la présidence de mon université pour se plaindre de la façon dont je menais le projet de réinformatisation de la BU d’Angers. Mais les temps avaient déjà changé : l’université fit la sourde oreille.

CD-ROM

On passe aussi un temps et un budget non négligeables dans les années 1990 à donner accès à la documentation numérique par CD-ROM.

Dans un premier temps, ces CD-ROM sont proposés en monoposte, puis pendant toute une période sur le parc public des bibliothèques par l’intermédiaire de « juke-boxes » de CD, supprimant les manipulations de chargement des disques. Enfin on cherche à mettre ces CD en réseau, pour proposer un accès distant sur le campus. On met en place pour cela des systèmes lourds et onéreux, comme Citrix Metaframe ou CDLine d’Archimed, qui permettent à un client d’émuler l’interface du CD-ROM qui tourne sur un serveur à la BU.

Outre les difficultés de paramétrage du client (qui ne fonctionne au départ que sur un seul système d’exploitation), et les difficultés de communication et d’interaction avec la population cible du service (principalement les enseignants), on butte aussi déjà sur des questions de droits : « flasher » le CD sur le serveur est-il autorisé ? Ou bien est-ce une copie illicite ? Il est clair assez vite, je crois, qu’il s’agit d’une solution de transition, mais il n’empêche, on y consacre beaucoup d’énergie parce que c’est par ce biais que les contenus que nous achetons aux éditeurs existent en numérique.

Le web

Yahoo! est créé en 1995 et en 1998–99, c’est Yahoo! qui représente le web aux yeux des bibliothécaires : un répertoire ordonné qui classifie et donne accès à des ressources web. Dans un premier temps, c’est largement comme cela, me semble-t-il, que les bibliothécaires imaginent leur rapport au web : c’est un ensemble de ressources, que les bibliothécaires devraient classer et cataloguer d’une façon ou d’une autre. Cela donnera lieu, à la fin des années 1990 et au début des années 2000 à de nombreux projets de « signets », locaux à certains établissements, à la BnF, via le Cerimes, disciplinaires, en particulier en médecine (Doc’Cismef au CHU de Rouen), etc.

Archimed est présent sur ce créneau avec webline, un « portail de signets ». Cette société a été l’acteur emblématique de la mise en ligne des ressources sur le web au milieu des années 1990, avec CDLine déjà mentionné, avec bookline pour faire en Z3950 des catalogues collectifs, avec webline. L’offre d’Archimed dans ces années-là répond, pour les BU, fidèlement à une demande institutionnelle… inadaptée à l’évolution réelle, d’où la rapidité de leur succès initial en BU, puis leur essoufflement tout aussi rapide. D’une certaine façon, ils répondaient trop bien à la demande d’un client qui n’avait pas d’idée de ce qu’il pouvait faire avec le web.

Car il est encore possible à la fin des années 1990 de ramener l’étrangeté du web au « connu » : des ressources qu’on va cataloguer, et un espace où déposer notre catalogue.

AltaVista est le moteur de recherche le plus populaire à partir de 1995, et je n’ai pas souvenir que les bibliothécaires se soient sentis menacés : c’est un outil très grossier, dit-on, qui n’atteindra jamais la finesse des catalogues de bibliothèque. Google est créé en 1998, mais la menace est à peine plus claire. Par curiosité j’ai cherché dans les archives du BBF : la première mention de Google date de 2001, dans un article dont la première et la dernière phrase résument bien le sentiment de l’époque, je trouve.

On commence par :

Je n’étonnerai personne en évoquant ma confusion devant l’évolution galopante d’Internet et plus particulièrement du web.

Et on termine par :

L’information est de plus en plus massive, disponible et accessible, mais encore faut-il pouvoir la localiser, l’appréhender, l’assimiler avant de la diffuser !

Avec l’idée, rétrospectivement saugrenue, que la diffusion vient après le reste, qu’il y a d’abord une démarche scientifique, une validation, et qu’ensuite seulement la diffusion est légitime. Alors que le web, c’est justement l’inverse : diffuse d’abord, analyse après. Mais on ne veut pas le comprendre.

Les BU commencent assez tôt à faire des sites web pour leur propre compte, pourtant, mais on est vraiment dans une logique proche de celle des postes publics mentionnée plus haut : c’est le fait d’une ou deux personnes sensibles à ces questions, c’est tout à fait annexe et ne fait pas partie d’une réflexion stratégique ou d’un investissement de l’établissement en tant que tel. Mais il y a quelques pionniers : Jean-Charles Houpier, à Nancy, fait un site web pour la bibliothèque de Médecine en 1994. En 1999, c’est toujours lui, seul, qui gère ce site fait main.

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prochains épisodes :

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Merci pour leur relecture, leurs commentaires, leurs souvenirs et leurs suggestions à R. Bérard, J. Bernon, M. Delhaye, JC Houpier, M. Roland.