La civilisation et l’écocide : l’histoire tragique du perroquet de l’Amérique du Nord

Saviez-vous que l’Amérique du Nord abritait autrefois sa propre espèce de perroquet ? Très sociale, curieuse, empathique, ses plumes étaient d’un vert brillant et d’un jaune éclatant. Une touffe rouge entourait son bec. Et, dites, ce qu’elle parlait !

Du moins, c’est ce que certains scientifiques ont pu reconstituer. Ce perroquet n’a pas fait long feu une fois que les colons civilisés ont commencé à déforester les terres américaines pour l’agriculture ; peu se sont donné la peine d’étudier une espèce tellement tenace qu’ils la considérèrent comme une nuisance. Ce que l’on sait, aujourd’hui, c’est que la Conure de Caroline était la seule espèce de perroquet endémique de l’Amérique du Nord, et que sa zone d’habitat était la plus septentrionale de toutes les espèces de perroquet sur Terre. Il s’agissait probablement de l’oiseau le plus coloré de toute l’Amérique du Nord.

Il fut exterminé. Le dernier représentant de l’espèce mourut en 1918, dans la même cage où s’éteignit la dernière colombe voyageuse quatre ans auparavant. La colombe voyageuse (ou pigeon migrateur, ou tourte voyageuse) était, selon Sciences et Avenir, « l’espèce la plus nombreuse jamais vue sur la planète ». Dans un article consacré à l’histoire de la disparition de cet oiseau, Sciences et Avenir précise : « l’homme l’a fait disparaître en quelques décennies seulement ». Précisons davantage : l’homme civilisé l’a fait disparaître en quelques décennies seulement. « Vivant dans les grandes plaines de l’ouest américain, Ectopistes migratorius formait des colonies de plusieurs millions d’individus s’étendant sur des dizaines de kilomètres. En 1871, les récits rapportent une concentration de 136 millions de pigeons nichant sur 2200 km2 du Wisconsin. La nuée qu’ils formaient en vol s’étendait sur une longueur de 5 à 6 kilomètres et une largeur de plus d’un kilomètre, et ils volaient si serrés que le ciel et le soleil en étaient obscurcis.

La colombe voyageuse

« Mais ces grands mangeurs de fruits sont vite considérés comme un fléau par les agriculteurs [civilisés] mettant en culture les plaines de l’Ouest américain tout au long du 19e siècle. Les chasses s’organisent tandis que les fruits se raréfient avec la coupe des forêts laissant place aux champs de grandes cultures. D’extrêmement répandue en 1870, l’espèce s’est très vite raréfiée et les quelques essais de protection ont tous échoué, notamment par le fait que l’oiseau supportait mal de vivre en cage. L’extinction est donc intervenue très rapidement. »

Le grand pingouin connut le même destin tragique. Vivant sur le pourtour de l’Atlantique Nord, le Grand Pingouin (Pinguinus impennis) était le plus grand pingouin connu (jusqu’à 85cm de haut) et le seul représentant de sa famille. Source de nourriture et de subsistance dont dépendaient de nombreuses espèces, dont, pendant plus de 100 000 ans, les humains non-civilisés (les Indiens d’Amérique), c’est avec l’arrivée des colons (des civilisés) en Amérique, qui l’ont impitoyablement et inexorablement chassée et pourchassée, que l’espèce a rapidement décliné avant de disparaitre en 1844.

Le grand pingouin

Nous pourrions continuer encore : « Le quagga ou couagga (Equus quagga quagga) était une sous-espèce de zèbre d’Afrique du Sud. De couleur beige, il fut chassé par les colons pour faire des sacs et être mangé. Le dernier individu est mort au zoo d’Amsterdam en 1883. »

Et encore. Le Tétras des prairies (Tympanuchus cupido cupido), un tétras originaire des plaines nord-américaines, connut le même sort : chassé jusqu’à extinction par les envahisseurs européens. « Certains spéculent que les premiers pèlerins l’ont consommé à Thanksgiving, plutôt que des dindes. L’espèce s’est éteinte en 1932. »

Et le Pic à bec ivoire (chassé jusqu’à extinction, déclaré disparu en 1944), et le Bruant à dos noirâtre (une espèce endémique de Floride, dont l’habitat marécageux a été traité au DDT, un insecticide particulièrement toxique, dans les années 40, contaminant la chaîne alimentaire ; le dernier spécimen est mort en 1987), et le thylacine (Thylacinus cynocephalus), aussi appelé tigre de Tasmanie (chassé par les colons civilisés jusqu’à l’extinction, qui fut également causée par l’introduction du chien en Australie), et bien d’autres.

Les saumons et les bisons, en Amérique du Nord, ne sont pas non plus passés loin de l’extermination totale, de l’extinction.

Mais revenons-en au perroquet nord-américain.

La Conure de Caroline nichait dans les cavités des arbres des forêts anciennes et des bordures de rivière, du sud de New-York au golfe du Mexique. Elle mesurait environ 30 centimètres de long et pesait environ 300 grammes. Son bec affuté et puissant lui permettait de fendre les graines et de se nourrir de fruits. Elle se nourrissait même des fleurs de la lampourde glouteron, qui contiennent un glucoside toxique, et était probablement le seul animal à le faire.

Malheureusement, aux 17ème et 18ème siècles, les colons européens civilisés déforestèrent massivement le Sud-Est américain, dont des millions d’acres de sycomores et de cyprès où vivait la Conure, pour l’agriculture. Les perroquets qui étaient encore en vie commencèrent à manger dans les champs nouvellement implantés par les envahisseurs.

Les civilisés, qui n’appréciaient pas (qui n’apprécient jamais et ne tolèrent jamais) de devoir partager, les qualifièrent de « nuisance », et se mirent à les chasser en grand nombre, par sport, ou parfois pour leur viande. Lorsqu’une conure de Caroline était touchée par un tir, ses compagnons se mettaient à tournoyer et à crier au-dessus de leur camarade blessée et hurlant de douleur (ou mort), et parfois se posaient à ses côtés, devenant ainsi des cibles aisées. Ce comportement social et leurs cris retentissants (qui pouvaient être entendus à près de 3 kilomètres) en faisaient des proies faciles.

Lorsqu’elles n’étaient pas tuées pour leur viande ou par amusement, elles étaient tuées pour leurs plumes qui servaient à confectionner des chapeaux à la mode pour les femmes civilisées. D’autres colons les capturaient pour en faire des animaux domestiques.

« La perte de cette espèce spectaculaire, peut-être la plus incroyable de toutes les espèces endémiques, demeure, et restera toujours, une immense tragédie sociale, esthétique et biologique », a écrit Noel Snyder dans son livre de 2004, intitulé La Conure de Caroline : Aperçus d’un oiseau disparu. Il ajoute également : « Qu’aucun véritable effort n’ait été fait pour préserver ce perroquet constitue un rappel permanent du côté sombre de l’histoire de notre espèce. »

Cette dernière phrase n’est pas juste. « L’histoire de notre espèce » nous enseigne que la Conure de Caroline a très bien cohabité avec les humains, du moins avec les autochtones d’Amérique du Nord, puisqu’elle y vivait en très grand nombre au moment de l’invasion des colons européens. Ce sont ces derniers qui se sont montrés incapables de cohabiter avec elle et qui l’ont exterminée, comme ils ont exterminé le grand pingouin et la colombe voyageuse — et les Indiens d’Amérique.

Je reformulerais donc : « Qu’aucun véritable effort n’ait été fait pour préserver ce perroquet constitue un rappel permanent du côté sombre de l’histoire de la civilisation. »

D’ailleurs, les colons civilisés introduisirent une espèce invasive venue d’Europe, l’abeille mellifère, qui se mit à occuper les dernières cavités des arbres qui restaient (et qui se mit à déranger et à faire disparaître certaines populations d’abeilles endémiques de l’Amérique du Nord, perturbant ainsi la pollinisation des plantes).

A la fin des années 1800, les populations de conures de Caroline avaient dramatiquement chuté. Malgré les siècles de déforestation et de surchasse, les scientifiques ne peuvent qu’émettre des hypothèses quant à la cause finale de son extinction. Ils pensent que, forcés de vivre parmi les gens et le bétail, les derniers perroquets ont été tués par des maladies contagieuses des volailles — mais, encore une fois, peu se sont donné la peine de documenter l’extinction de cet oiseau.

Comme le siècle touchait à sa fin, quelques individus survivaient encore en captivité, dont un groupe dans ce même zoo de Cincinnati qui accueillit le dernier pigeon migrateur. Les toutes dernières conures de Caroline furent un couple, Lady Jane et Incas ; en 1917, ces deux oiseaux étaient compagnons de cage depuis quelque 32 ans. C’est alors que Lady Jane mourut, laissant Incas comme unique représentant de l’espèce. Il survécut, seul, pour quelques mois, jusqu’au 21 février 1918, quand il mourut dans sa cage, entouré de ses gardiens. Ceux-ci étaient unanimes : l’oiseau était mort de chagrin.

Le livre Perroquets sauvages : Une histoire naturelle des oiseaux les plus incroyables résume : « L’espèce fut brutalisée, impitoyablement et inexorablement, de toutes parts ».

Ce que ces histoires tragiques nous apprennent, et ce que le présent nous confirme, ce n’est pas, contrairement à ce que certains Occidentaux se plaisent à affirmer de manière sentencieuse, fataliste, prétentieuse et dogmatique (témoignant ainsi de leur ignorance et/ou de leur mépris d’un large pan de l’humanité), que l’être humain est voué à détruire le monde naturel. L’homme, animal parmi les animaux, est un singe qui, à l’instar des autres singes, n’est absolument pas obligé de — ou voué à — détruire son habitat et celui des autres. Non, ce que ces histoires nous enseignent, c’est simplement qu’une certaine culture humaine, la civilisation, avec (et à cause de) ses caractéristiques spécifiques, est incompatible avec la prospérité du vivant.

Par conséquent, la lutte pour la préservation et la défense de la planète et des espèces qui la composent est une lutte contre la civilisation.

Note de fin : Il est absurde, indécent et insultant de mettre dans le même sac les centaines de milliers de cultures humaines non-civilisées, sauvages, autochtones, ayant existé (et celles qui existent encore), avec les « grandes civilisations » (dont notre civilisation industrielle). Les premières parvenaient et parviennent à vivre sans transformer leur environnement en cimetière, les secondes en sont incapables, par essence. Avant que la civilisation ne s’empare de l’Amérique du Nord, des millions de bisons, de colombes voyageuses, de conures de Caroline et de grands pingouins y vivaient, aux côtés de millions d’êtres humains. Avant que la civilisation ne s’empare entièrement de l’Europe, les humains y côtoyaient des ours, des loups, des lynx, des bisons, et même des lions, les rivières grouillaient de saumons, d’esturgeons d’Europe, d’anguilles…

Pour aller plus loin :