Non, le Bhoutan n’est pas un paradis écologique (et oui, les médias grand public racontent n’importe quoi)

La construction d’un barrage au Bhoutan : l’écologie en marche.

Le Royaume du Bhoutan est un petit pays de 700 000 habitants, coincé entre la Chine et l’Inde, dans les montagnes de l’Himalaya. Comme son nom l’indique, il ne s’agit pas d’une démocratie mais d’une monarchie constitutionnelle.

Pour une raison mystérieuse (peut-être parce que son nom semblait poétique et à même de faire rêver) les médias grand public et les institutions dominantes de la civilisation industrielle ont décidé de promouvoir ce royaume au prétexte qu’il serait un des pays les plus écologiques du monde. Le magazine National Geographic, ainsi que d’autres, allant même jusqu’à affirmer qu’il serait le « seul pays au monde à avoir un bilan carbone négatif ».

Ce mensonge relevant d’une propagande ultra-grossière, sa réfutation sera assez courte.

Tout d’abord, il faut savoir que 75% de l’énergie consommée au Bhoutan correspond au bois de chauffage : 1,2 tonnes per capita (« une des consommations les plus élevées au monde », selon un rapport de l’USAID).

D’un autre côté, les activités commerciales du Bhoutan tirent leur énergie, à 97%, de l’hydroélectricité. Nous pourrions nous en tenir à cela. Cependant, la plupart des gens risqueraient de ne pas comprendre en quoi cela pose problème, alors précisons : les grands barrages hydroélectriques sont autant de catastrophes écologiques. Il ne s’agit même pas d’une idée controversée. Des rapports d’institutions comme la Banque mondiale, des rapports d’ONGs (comme International Rivers), et des études scientifiques en pagaille appuient cet état de fait. Pour plus de détails, je vous renvoie vers cet article intitulé « Comment les barrages détruisent le monde naturel ».

La construction de barrages coûte cher. Au Bhoutan, c’est en grande partie l’Inde qui la finance, et qui reçoit en retour près de 75% de sa production d’électricité.

L’ONG International Rivers (citée par le Guardian) est une des seules voix qui s’élèvent pour dénoncer cette « expansion massive des barrages hydroélectriques qui risque de détruire les vallées fluviales préservées, leur biodiversité et leur beauté. »

Citons aussi Yeshey Dorji, un écologiste et photographe de la faune sauvage du Bhoutan, dans un article pour le magazine The Diplomat :

« Les projets hydroélectriques nuisent à l’environnement, pendant et après leur construction. »

Dans une série de billets intitulée « le côté obscur de nos centrales hydroélectriques », dans laquelle il discute des problèmes liés aux projets hydroélectriques du Bhoutan, Dorji écrit :

La plupart de nos rivières, foisonnantes de vie, sont emprisonnées dans des barrages qui déplacent humains et animaux ainsi que des formes de vie aquatiques rares et même inconnues.
Certains barrages planifiés et en construction sont destinés à créer d’énormes retenues d’eau qui modifieront les conditions météorologiques et causeront des tremblements de terre, parce qu’ils sont situés dans des zônes sismiquement actives.
Il y a un danger clair et présent qu’un désastre environnemental se produise à un moment.
Des conditions d’exécution défavorables et inéquitables des projets ont causé la faillite de nombreuses entreprises bhoutanaises. Même la vente de légumes a été usurpée par les sous-traitants indiens, ce qui prive les Bhoutanais de monter leurs petites entreprises.
Des centaines d’enfants nés hors mariage de mères bhoutanaises mais de pères indiens, ouvriers sur les centrales, vagabondent dans les rues, sans inscription a l’état civil et sans droit à l’éducation. Comme nos lois sexistes ne reconnaissent pas les mères bhoutanaises comme des citoyennes dignes de ce nom, leurs enfants ne sont pas reconnus comme des citoyens naturels du Bhoutan.

Aparté : Un sondage de 2010 effectué par le gouvernement du Bhoutan nous apprenait que 68% des femmes du pays considèrent qu’il est normal que leurs maris les battent. Bienvenue au pays du Bonheur national brut (pour les hommes) et brutal (pour les femmes).

Voir également :

& :

En effet, ainsi que le rappelle Samir Mehta d’International Rivers, le Bhoutan est encore loin d’être une démocratie, les citoyens n’ont pas vraiment leur mot à dire et il n’y a aucune ONG (le secteur n’y existe pas vraiment). Cela n’explique pas tout, bien évidemment : en France, pays qui n’est pas non plus une démocratie mais où les citoyens sont techniquement plus libres d’exprimer leurs opinions, on ne retrouve presque pas d’opposition contre les milliers de barrages qui détruisent nos cours d’eau, leur faune et leur flore (les siècles de propagande progressiste ont eu raison du sens commun, en 2017, la plupart des gens semblent considérer, sans trop de scrupules, que le confort technologique offert par le progrès vaut bien toutes ces regrettables destructions du monde naturel).

Et pourtant, à l’époque du changement climatique, construire de grands barrages est contre-productif, explique Ame Trandem d’International Rivers. Elle ajoute que « les écosystèmes hydrographiques (fleuves et rivières) sains sont cruciaux pour la résilience contre le changement climatique, ils sont la meilleure solution contre les inondations et les sécheresses, pour le stockage, le filtrage et la distribution de l’eau. »

Mais ce n’est pas tout, voici ce qu’on peut lire dans un article récemment publié sur le site de Kuensen, un des seuls hebdomadaires du pays (contrôlé par le gouvernement, naturellement, donc très officiel) :

« Tandis que le secteur électrique est le principal contributeur de la croissance économique — il compte pour 13,38% du PIB total en 2016 — le secteur des transports est entièrement dépendant des combustibles fossiles. Et ce secteur croît rapidement.
D’ailleurs, entre 2015 et 2016, la consommation de combustibles fossiles a plus augmenté que la production hydroélectrique. […]
Les importations du Bhoutan en combustibles fossiles, comme le diesel, l’essence et le GPL, augmentent.
La consommation totale en combustibles est passée de 156 millions de litres en 2015 à 163 millions de litres en 2016, soit une augmentation de 5%. L’utilisation d’essence a augmenté de 6% en 2016. Celle de diesel, de 5%. »

Pourquoi ? Parce que le nombre de véhicules ne cesse d’augmenter (en 2016, uniquement, le Bhoutan a importé environ 10 000 voitures).

Si les médias grand public se permettent d’affirmer que le Bhoutan est un paradis écologique, ou qu’il est le « seul pays au monde à avoir un bilan carbone négatif », c’est uniquement parce qu’ils tiennent pour vraie l’idée fausse selon laquelle les barrages hydroélectriques produisent de l’énergie « propre », ou « verte », ou « durable », ou « renouvelable » ou encore « écologique ». Le calcul qui leur permet de parler d’un « bilan carbone négatif » est une manipulation comptable aberrante : ils ne prennent simplement pas en compte les émissions de méthane des barrages (qui ne sont même pas étudiées), ni les autres impacts liés à leur construction et à leur maintenance (même chose). Pratique, non ?

En bref, un État (une royauté !) minuscule, isolé dans l’Himalaya, tributaire de l’Inde pour presque tout (et des touristes fortunés, puisque le tourisme au Bhoutan est réservé aux riches, avec un visa facturé 200 euros par jour et par personne), qui endigue ses rivières et asphyxie ses vallées, qui suit finalement la voie standardisée du « développement », exactement comme tous les autres pays du monde (en important des voitures) — ce « développement » dont on devrait tous comprendre qu’il est fondamentalement insoutenable, qu’il est une impasse (il n’y a strictement rien de durable/soutenable dans toutes ces démarches) — est présenté comme un modèle de vertu écologique par les médias grand public.

Business-as-usual.

P. S. : À considérer également pour avoir un point de vue le plus complet possible sur le pays du Bonheur :

D’abord :

Puis :