Rationalisation du statu quo, éloge de l’inaction et anti-militantisme : pourquoi Vincent Mignerot et Adrastia posent problème

« Voici un exemple d’effet totalement contre-productif de mise en œuvre d’une écologie dite radicale. La traque des baleiniers japonais est désormais surveillée par l’armée, et devient impossible.
Je le dis dans plusieurs de mes textes, l’attaque frontale du “système” ne peut avoir que l’effet inverse de ce qui est recherché. Ce type d’attaque motive à son renforcement, et légitime même ce renforcement ! Par analogie, l’attaque du système a les mêmes effets que les pathogènes en biologie, ou les virus sur internet : augmenter les chances d’une co-évolution profitable à la fois aux virus et à l’hôte, en motivant l’hôte à perfectionner ses défenses et ainsi être un meilleur vecteur de ce qui lui est au départ hostile. En passant, les attaques au système participent à sa complexification (surveillance satellite des bateaux par exemple), ce qui augmente son impact écologique global. […]
La seule façon de “protéger” l’environnement, c’est de ne pas agir. C’est-à-dire réduire ses revenus, ce qui réduit automatiquement le potentiel d’action impactante sur l’environnement et la dépendance au macro-système destructeur. La réduction des revenus de tous ou d’un grand nombre est aussi ce que craint le plus l’économie mondialisée, beaucoup plus que d’être attaquée à la grande marge de son fonctionnement, car cela saperait ses fondements mêmes : la circulation de richesse qui la maintient. »

Voilà ce qu’a écrit Vincent Mignerot, auteur de l’humble Essai sur la raison de tout : deuxième version : la vérité, en réaction à l’annonce par Sea Shepherd de leur renoncement (en raison d’impossibilité technique) à lutter contre les baleiniers japonais.

Commenter une déclaration aussi manifestement grotesque n’aurait aucun intérêt si elle n’était emblématique de la vacuité et de la nocivité de la pensée d’une certaine frange de la population qui se veut consciente des enjeux (de l’effondrement qui vient, notamment) et si le multirécidiviste Vincent Mignerot (cf. cet autre article) n’en était l’un des plus visibles représentants (notamment en tant que président-fondateur de l’association Adrastia).

Commençons par souligner le fait qu’il n’a pas entièrement tort quand il affirme que notre système économique serait perturbé par « la réduction des revenus de tous ou d’un grand nombre ». Si tout le monde décidait de ne gagner qu’un SMIC, ou moins, y compris les PDG, les politiciens, etc., le résultat serait sûrement intéressant. Mais quitte à fantasmer, à souhaiter n’importe quoi, autant imaginer que tous les êtres humains acquièrent une sensibilité vis-à-vis de toutes les formes de vie, qu’ils s’assagissent, qu’ils soient traversés par un élan fraternel intra et inter-espèces, qu’ils cessent d’eux-mêmes toutes les activités destructrices du monde naturel, qu’ils abandonnent les villes et se regroupent en communautés humaines adaptées à des territoires écologiques spécifiques, respectueuses de leurs équilibres biologiques. Ou imaginons que Jésus revienne et qu’il éveille les consciences du PDG de Monsanto, de Total, d’EDF, d’Exxon, etc., et celles de tous les politiciens, et qu’ainsi le monde soit sauvé. Ou [insérer ici votre rêve de Salut].

Au point où nous en sommes, étant donné le degré d’aliénation des sociétés modernes, la magnitude des destructions écologiques, du gigantisme techno-industriel, si l’on souhaite faire preuve d’un minimum de réalisme et éviter les discussions fantaisistes, les « solutions » impliquant que tout le monde (ou une grande partie de la population) agisse de telle ou telle manière devraient être écartées — ou, au strict minimum, elles ne devraient pas être considérées comme les plus importantes et les plus réalistes. L’histoire de la civilisation nous enseigne que les masses, loin d’être à l’initiative des grands bouleversements sociaux, ont bien souvent été un poids mort, une « matière inerte » pour reprendre l’expression d’Antonio Gramsci, qui écrivait que :

Ce qui se produit, le mal qui s’abat sur tous, […] n’est pas tant dû à l’initiative de quelques-uns qui œuvrent, qu’à l’indifférence, l’absentéisme de beaucoup. Ce qui se produit, ne se produit pas tant parce que quelques-uns veulent que cela se produise, mais parce que la masse des hommes abdique devant sa volonté, laisse faire, laisse s’accumuler les nœuds que seule l’épée pourra trancher, laisse promulguer des lois que seule la révolte fera abroger, laisse accéder au pouvoir des hommes que seule une mutinerie pourra renverser. La fatalité qui semble dominer l’histoire n’est pas autre chose justement que l’apparence illusoire de cette indifférence, de cet absentéisme.

L’histoire de la civilisation nous rappelle effectivement que les masses ont toujours servi de chair à canon (« Quand les riches se font la guerre, ce sont les pauvres qui meurent », ainsi que Sartre l’écrivait), même lors des soi-disant « révolutions » (la « révolution » française l’illustre bien), de main d’œuvre manipulable (panem et circenses) ; elle ne nous suggère pas que l’on puisse compter sur « le plus grand nombre » pour faire advenir un véritable changement écologique ou social, bien au contraire. Les masses ont toujours été les complices et les victimes des pires exactions de l’histoire de la civilisation (guerres, colonisations, esclavages, etc.), exactions qui n’auraient pas pu avoir lieu sans elles (ce qui expose les problèmes de l’obéissance civile, du conformisme, et de la taille et de l’échelle des sociétés humaines, qui sont cruciaux et qui doivent être discutés, mais ce n’est pas le sujet de ce billet).

Affirmer, à la manière des écolos™ télévisés, médiatisés et subventionnés, comme Cyril Dion, que pour changer la société, nous devons être des millions, pas une poignée de radicaux, c’est ne pas tirer les bonnes leçons de l’histoire, c’est faire preuve de beaucoup de naïveté et de foi religieuse, et c’est tout sauf menaçant pour les pouvoirs en place (mais c’est précisément ce qui fait que l’on peut être télévisé, médiatisé et subventionné).

Être réaliste, c’est donc comprendre que le plus grand nombre ne rejoindra probablement pas les rangs des mouvements de luttes socio-écologiques véritablement subversifs. Qu’on ne doit pas compter sur la participation de la majorité. Et que nos réflexions et nos stratégies devraient s’adapter à cet état des choses.

C’est pourquoi ce que propose Vincent Mignerot est largement fantaisiste — et relève de la pensée magique.

Mais il y a plus grave, beaucoup plus grave. Le principal problème, dans sa déclaration, relève de son incitation à « ne rien faire ». Pire, Vincent Mignerot est un habitué des déclarations anti-écologistes. Il ne cesse d’affirmer que les mouvements écologistes et les individus qui, selon ses formulations, « attaquent le système » (comme Sea Shepherd, l’ALF, l’ELF, Earth First, Deep Green Resistance, les ZADistes, les divers partisans du sabotage et de l’action directe en général et, dans une moindre mesure, Greenpeace, etc.) sont « contre-productifs », il les assimile même à des « pathogènes » et à des « virus » et déclare fièrement que : « La seule façon de “protéger” l’environnement, c’est de ne pas agir. »

Comment ne pas être sidéré par l’absurdité, la suffisance et la dangerosité de tels propos ?

En plus de constituer une insulte à la mémoire de Berta Caceres, de Rémi Fraisse, de Chico Mendes, de Waldomiro Costa Pereira, de Wayne Lotter et des milliers de militants écologistes qui ont été assassinés de par le monde, et une insulte envers les centaines de milliers de militants écologistes qui luttent actuellement (une pensée pour Santiago Maldonado), ces allégations sont — évidemment — complètement fausses, une inversion de la réalité, une forme de déni et de pleutrerie.

Ainsi que l’écrit Derrick Jensen dans le livre Écologie en résistance : Stratégies pour une terre en péril (vol. 2) :

Il est compréhensible que certaines personnes soient tentées de croire en l’invincibilité d’un système oppressif. Si vous parvenez à vous convaincre de l’invincibilité du système, il n’y a alors aucune raison d’entreprendre la tâche ardue, parfois dangereuse mais toujours nécessaire, d’organisation, de préparation et de démantèlement effectif de ce (ou de n’importe quel) système oppressif. Si vous parvenez à vous convaincre de l’invincibilité du système, vous pouvez, avec la conscience claire, faire en sorte que vous et vos proches bénéficiez d’autant de confort que possible, dans les limites d’un système oppressif, tout en permettant à ce système oppressif de perdurer.

Un certain nombre de baleines, de dauphins, et d’animaux marins en général, sont encore en vie grâce à Sea Shepherd (bien que, pour d’autres raisons, cette organisation soit critiquable). D’innombrables arbres ont été sauvés par Chico Mendes, des réserves forestières ont été créées dans la région où il vivait et dans l’ensemble du Brésil, et il a inspiré des milliers d’écologistes à travers le globe, démultipliant ainsi son impact. L’opposition au barrage de Sivens a remporté une petite victoire (temporaire, et en demi-teinte, certes, mais en attendant, le résultat est là). Wayne Lotter « avait mis au point une méthode redoutablement efficace pour démanteler les réseaux de trafiquants ». Des milliers de dauphins sont encore en vie et en liberté grâce à Richard O’Barry et à son Dolphin Project. Et il ne s’agit là que de quelques exemples. Tous ces individus et ces organisations ont évidemment joué et jouent encore un rôle crucial dans la préservation du monde naturel. Chaque jour, sur la planète, des gens de tous horizons — du canadien Paul Watson, très médiatisé, aux habitants du petit village de Klong Sai Pattana en Thaïlande qui défendent leur terre contre une entreprise de production d’huile de palme — luttent contre le Léviathan industriel, et, régulièrement, ils peuvent être fiers des victoires qu’ils remportent, aussi petites soient-elles.

Combien de baleines Vincent Mignerot a-t-il sauvé ? Combien de dauphins ? Combien d’hectares de forêts ? Combien d’arbres ? Combien de zones humides ?

À ces questions, Vincent Mignerot rétorquerait sans doute que bien que certains individus ou organisations aient effectivement sauvé tels animaux, telles plantes ou tels biotopes, dans l’ensemble, la situation empire, ce qui — à ses yeux — prouve que leurs actions sont inutiles, voire contre-productives. Un sophisme en bonne et due forme, qui devrait être flagrant : imaginons que, pendant la Seconde Guerre mondiale, durant l’occupation, un individu quelconque (pour ne pas dire un collaborateur) se soit permit de dénigrer un groupe de résistants au motif que, bien qu’ils aient sauvé tels villages ou telles personnes, leurs actions étaient inutiles voir contre-productives parce que l’Allemagne nazie continuait de progresser et la situation d’empirer (je suis français, je fais donc logiquement référence à cette période historique, mais si la tyrannie du point Godwin vous fait peur, vous pouvez transposer cela à n’importe quel mouvement de résistance contre n’importe quel oppresseur, comme la Guerre d’indépendance irlandaise, la Guerre d’indépendance cubaine, etc.). Une remarque de la sorte aurait été aussi absurde à l’époque que celle de Mignerot le serait aujourd’hui.

Certains d’entre nous, parmi ceux qui luttent, et vivent vraiment (puisque « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent », comme l’a très justement écrit Victor Hugo, ce qui a été repris par le militant anarchiste Yannis Youlountas à travers la devise « Je lutte donc je suis », qui est le titre de son excellent dernier documentaire), peuvent être fiers du fait que la feuille de bilan de leur existence comporte, en plus de l’immanquable colonne des impacts négatifs (qui peut cependant être significativement réduite), une autre colonne listant leurs impacts positifs vis-à-vis de l’humanité et/ou de l’environnement. Certains peuvent même arguer que le monde se porte mieux grâce à leurs actions. D’autres, comme Vincent Mignerot, feraient bien de se poser la question.

En effet, concernant la civilisation industrielle, « ce qui augmente son impact écologique global » ce ne sont certainement pas les agissements des militants écologistes, non, « ce qui augmente son impact écologique global » c’est précisément de « ne rien faire » et de sombrer dans la pensée magique (voir plus haut).

Il est également particulièrement absurde d’affirmer, comme le fait Vincent Mignerot, que si le système techno-industriel perfectionne ses instruments de destructions c’est la faute de militants écologistes. L’invention de la tronçonneuse, du tracteur, de la charrue, du derrick, du tractopelle, du moteur à explosion, du bagger 292 (ou 293) ou de la bombe atomique, n’a rien à voir avec les agissements de tels ou tels militants écologistes. L’escalade technologique et la course à l’armement insensées et irréfléchies qui caractérisent la civilisation n’ont rien à voir avec les agissements d’opposants au système, quels qu’ils soient. Vincent Mignerot gagnerait beaucoup à lire ou à relire Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, François Jarrige, Jean-Marc Mandosio, ou encore Lewis Mumford. En outre, il est tout aussi absurde de prétendre que le fait qu’une action directe puisse potentiellement échouer et entraîner un renforcement des dispositifs de protection des infrastructures visées constitue une raison pour ne pas l’entreprendre. Le fait qu’une action directe puisse potentiellement échouer et entraîner un renforcement des dispositifs de protection des infrastructures visées fait simplement partie du risque du combat à mener. Si la civilisation industrielle continue à sophistiquer son arsenal technologique, si elle se renforce et croît de toutes parts, ce qu’elle fait depuis des siècles, ce n’est certainement pas la faute des militants écologistes. Ce blâme de ceux qui résistent est très probablement symptomatique de la pensée soumise, qui tente comme elle peut de rationaliser l’obéissance « par peur, conformisme social, […] mais aussi pour échapper à sa responsabilité », ainsi que le formule Frédéric Gros dans une interview intitulé « C’est confortable d’obéir », récemment publiée sur le site de Libération. Il est évidemment plus simple, moins risqué (plus lâche), de critiquer les gens ordinaires qui luttent plutôt que ceux au pouvoir, plutôt que les puissants dirigeants des multinationales et des gouvernements.

Franchement, de telles insanités sont-elles étonnantes de la part de quelqu’un ayant écrit, sans ironie aucune, que :

« Toute pensée, même une pensée optimiste sur l’avenir, ne peut que participer à la destruction de l’équilibre écologique vital et à la disparition de l’humain à terme. »

Mais il y a plus. Car le discours de Vincent Mignerot est fondamentalement incohérent. D’un côté, il affirme explicitement (bien qu’il soit tout sauf un spécialiste de ce domaine) sa croyance en une anthropologie pessimiste (qui considère que l’humanité est intrinsèquement et nécessairement destructrice de son environnement, donc auto-destructrice) — le manifeste de l’association Adrastia, qu’il a créée, présente d’ailleurs une déclaration qui est aussi une définition du pessimisme (ou fatalisme) anthropologique :

« […] Il ne sera pas souhaité discuter au sein de l’association la problématique de la protection de l’environnement, nous l’admettons incompatible avec l’existence humaine (quel que soit l’humain considéré, quel que soit son comportement, son impact environnemental n’est jamais neutre — encore moins positif — et les dégâts inhérents à son existence ont des effets globaux strictement cumulatifs). »

Cette assertion à la prétention omnisciente selon laquelle l’être humain détruit nécessairement son environnement et selon laquelle tous les êtres humains, à toutes les époques, dans n’importe quel coin du globe, ont toujours détruit leur environnement (et qu’ils n’ont jamais eu sur lui d’impact positif) est un non-sens biologique. C’est aussi un mensonge indigne doublé d’une insulte à la mémoire des innumérables peuples et cultures indigènes dont les modes de vie étaient adaptés à leur territoire écologique et que la civilisation (la culture qui domine aujourd’hui à l’échelle planétaire) a exterminés. Je lis actuellement un livre exceptionnel, intitulé Affluence without Abundance, écrit par l’anthropologue James Suzman à propos des San d’Afrique du Sud, et qui, à lui tout seul, récuse cette idée absurde. Un grand nombre d’études anthropologiques, d’anthropologues, de paléoanthropologues, d’ethnologues, d’archéologues, d’historiens et de préhistoriens la récusent également. C’est d’ailleurs à ce sujet que j’ai récemment interviewé Richard Adrian Reese, un historien et préhistorien américain, auteur de plusieurs livres sur le thème de la soutenabilité, dans lesquels il propose un aperçu descriptif de nombreux peuples autochtones, issus de tous les continents, ayant vécu — ou vivant encore — de manière soutenable.

Mais revenons-en à l’incohérence du discours de Vincent Mignerot. D’un côté, donc, il affirme catégoriquement que l’humanité détruit nécessairement son environnement et elle-même au passage (ce qui est faux), et de l’autre, il prétend chercher ou proposer des solutions. Ces deux démarches semblent incompatibles.

En réalité, ce qu’il offre de faire, à travers son association, c’est simplement d’adoucir l’auto-destruction de la civilisation, de proposer une sorte de soin palliatif consistant à vivre tranquillement (il s’agit, selon ses propres mots « d’apaiser notre culpabilité ») cette période de destruction systémique de la toile du vivant par la civilisation industrielle.

En conclusion, je voudrais simplement rappeler ce que Vincent Mignerot s’évertue à exprimer de manière on ne peut plus explicite, à savoir qu’il n’est pas du côté de ceux qui luttent activement pour la préservation et la défense du monde naturel — à ses yeux, ceux-là agissent comme des « pathogènes » et des « virus » — mais qu’il est en revanche pour « ne pas agir », pour la préservation, donc, du statu quo (selon ses propres mots, voici ce que nous devrions conserver et protéger : « nos passions, nos métiers, nos loisirs, nos lubies »).

La civilisation industrielle, cette organisation sociale structurellement oppressive et coercitive, mène actuellement et littéralement une guerre contre le monde naturel et contre une grande partie de l’humanité. Cette guerre, qui est mondiale, implique l’ensemble de la planète et de ses habitants. Il revient à chacun d’entre nous de choisir un camp, puisque dans un tel contexte, la neutralité n’existe pas, bien évidemment — dichotomique ? Peut-être, certaines choses le sont, dont l’oppression en tant que caractéristique d’une organisation sociale (qui implique la dyade oppresseur-opprimé), et dont cette guerre, dans la mesure où il nous est impossible de ne pas y participer. Ce qui nous amène à une question cruciale et bien trop peu posée :

De quel côté êtes-vous ?

P.S. : Vous remarquerez que je n’insinue aucunement que le militantisme écologique (les actions directes, ce que l’on qualifie d’écologie « radicale » quand il s’agit simplement d’écologie normale, puisqu’être radical c’est simplement faire preuve de bon sens) est le moyen qui va résoudre tous nos problèmes, la formule magique qui va sauver le monde ou l’humanité. Beaucoup d’entre nous prennent en compte le fait que l’ampleur des destructions écologiques, le degré de dépendance de l’humanité vis-à-vis du système techno-industriel mondialisé ainsi que son niveau d’aliénation ont d’ores et déjà dépassé plusieurs points de non-retours qui rendent illusoire une transition décroissante douce ou l’avènement d’une jolie utopie écolo-démocratique. La civilisation industrielle n’a jamais été soutenable, aucune civilisation n’a jamais été soutenable selon un seul critère sensé. En revanche, jusqu’à il y a quelques décennies à peine (jusqu’à ce que l’expansion de la civilisation industrielle détruise leurs cultures), certaines tribus San d’Afrique du Sud vivaient, à peu de choses près, de la même manière que leurs ancêtres il y a plusieurs dizaines de milliers d’années, dans un environnement que la plupart d’entre nous qualifierions d’intact (et pourtant assez rude). Et c’est cela, la soutenabilité. Mais c’est une autre histoire. Non, le militantisme écologique (et pareillement le militantisme social) relève simplement de l’impératif moral, de ce qu’est un comportement moral et respectueux du vivant. Que l’on triomphe contre le Léviathan industriel ou pas n’est pas tant la question. Un constat assez simple permet de comprendre l’importance de l’activisme : un arbre coupé aujourd’hui est coupé pour toujours, une espèce disparue aujourd’hui est éteinte pour toujours, un biotope que l’on détruit est détruit pour toujours, mais un arbre que l’on parvient à préserver, ou une espèce vivante, ou un morceau de territoire écologique, de biotope, sera peut-être encore là dans 10 ans, et donc dans 20 ans, et peut-être dans 30, et ainsi de suite.